4.3.4.3 Individuation et diminutif

À côté de l’empathie, du trait [animé] et de la dénombrabilité, un quatrième paramètre, l’individuation, joue un rôle important dans l’organisation du lexique. Cette caractéristique est la possibilité de concevoir une partie d’une masse comme discrète, ’individuelle’ et se distinguant des autres parties de la masse. Elle n’est donc pertinente que pour les noms pour lesquels l’un des sens habituels est un sens massif, comme il s’agit d’un trait inhérent aux entités discrètes, les humains et les grands animaux étant dans cette catégorie, l’individuation allant nécessairement de pair avec le trait [+animé]. Néanmoins, elle représente aussi la possibilité de distinguer des unités à l’intérieur d’une masse et c’est à ce titre qu’elle a été intégrée dans la liste des paramètres à prendre en compte. L’individuation et l’empathie sont des concepts proches, et se recoupent souvent, le premier étant pourtant sémantique alors que le second est plus grammatical. Nous avons de ce fait jugé utile de retenir les deux traits malgré leurs similitudes.

La notion d’individuation est utile pour la caractérisation des noms dénotant une entité non liée et des noms de masse granulaire, tel le mil, termes qui tous ont la possibilité de recevoir le morphème ‑g prenant une valeur d’individuation dans ces emplois (ex 213a et 213b). Cette notion ne permet pas uniquement de spécifier les termes non animés, mais également les collectifs animés (ex 213c, voir aussi 4.3.4.8).

213. (a) súŋgɔ́ː (b) sùŋgɔ̀-g

bois bois-sg

du bois un morceau de bois, un arbre

(c) mɔ̀nsɔ̀ːnɔ́ː (d) mɔ̀nsɔ̀ːnɔ́-g

arachide arachide-sg

des arachides une arachide

(e) dɛ́ː (f) dɛ̀-g

bétail bétail-sg

du bétail une tête de bétail

Le correspondant de l’individuation est le diminutif, indiquant que le référent est une petite quantité de la masse (ex 214), le diminutif étant un sens secondaire indiqué par le suffixe –g, ceci ne s’appliquant qu’aux noms massifs à proprement parler, des entités liées.

214. (a) ɛ́njìː (b) ɛ́njì-g

eau eau-sg

eau un peu d’eau

Chacune des classes naturelles du lexique définies par les traits [+animé] et [‑animé] est hiérarchisée, les termes allant du plus individualisable au moins individualisable ou du plus aisément dénombrable au moins aisément dénombrable. Ainsi, les humains sont au haut de la hiérarchie, suivis des animaux et des insectes, et enfin des termes collectifs ayant pour référents le cheptel et la parentèle, les correspondants animés des noms massifs. De même, l’on peut hiérarchiser les référents des termes non animés, allant de ceux que l’on peut aisément distinguer et individualiser à ceux qui forment une masse, en passant par ceux qui se fondent dans une masse, mais que l’on peut différencier.

Le tableau 19 résume l’organisation du lexique en fonction de l’animacité et de l’individuation.

Tableau 19 : Individuation et trait [
Tableau 19 : Individuation et trait [animé]

Les catégories ne sont pas étanches, et, mis à part les humains, qui sont clairement identifiables, les limites sont quelque peu floues dans la première sous-classe, celle des animés, bien que les caractéristiques morphosyntaxiques (possibilité d’employer un nom dans un sens collectif, voir 4.3.4.8) permettent généralement de préciser les limites. Par contre, les divisions dans la seconde sous-classe étant fondées sur des critères formels, elles sont nettes dans la gauche du tableau, mais moins claires vers sa droite, du fait que, nous l’avons indiqué, un nom dénombrable (m ɛ ́s ɛ ́ː case) ne se distingue pas formellement d’un nom massif (ɛ ̀s ɛ ́ː mil). Dans les deux grandes classes, définies par l’animacité, plus l’on approche de la limite d’une catégorie, plus un terme sera susceptible d’avoir deux interprétations, le terme ɛ ̀g ɛ ̀l ɛ ́g moustique pouvant recevoir un sens individuel ou collectif au singulatif, et le terme kèd ɛ ́mìː, lui, pouvant être pluriel ou massif à la forme non suffixée. De même, l’individuation de m ɔ ̀ns ɔ ̀ːn ɔ ́ː arachides sera plus naturelle que celle de ɛ ̀s ɛ ́ː mil. De fait, l’on est en présence d’un continuum à l’intérieur duquel chaque terme est défini par rapport aux autres.