4.3.4.8 Collectif et massifs animés

Le concept de collectif ne fait pas référence uniquement à la sémantique, mais est corrélé dans la morphologie. Cette notion, telle que nous la définissons, recouvre la signification collective des termes massifs, mais également celle que peut prendre une forme par ailleurs de sens pluriel.

Les formes plurielles de non animés peuvent être recatégorisées pour recevoir un sens singulier et gouverner des accords singuliers pour les déterminants et le verbe. Nous reviendrons sur les questions de syntaxe dans le chapitre 14. L’exemple (220), que nous reprendrons, illustre l’emploi d’une forme non marquée par le nombre, dont le sens habituel est la pluralité (ex 220a et 220b) mais exprimant un sens massif (ex 220c).

220. (a) kɛ̀dɛ́mì-g (b) kɛ̀dɛ́mìː

œuf-sgœuf

œuf œufs

(c) kɛ̀dɛ́mìː=nu t-ɔ̀bbɔ̀ːn-ɔ́

œuf=def 3s-laisser\moy-pas

Les œufs sont tombés.

D’après Trenga (1947:43), le collectif, en maba, représente un ’ensemble d’êtres de la même espèce’, et les exemples qu’il donne sont ʃ úː hommes et súŋg ɔ ́ː bois, que nous avons analysé comme exprimant la pluralité de façon irrégulière pour le premier, et comme pluriel pouvant être recatégorisé en singulier ou massif pour le second.

La symétrie entre animés et non animés apparaît clairement, dans la mesure où la gradation est la même dans les deux cas. L’on passe de termes pour lesquels le sens collectif n’est pas attesté ( ʃ ìg homme, lìŋàg route) à ceux pour lesquels ce sens est le sens par défaut de la forme non marquée morphologiquement (d ɛ ́ː bétail, ɛ ́njìː eau), en passant par la possibilité d’un sens collectif plus facilement admis à mesure que l’on descend l’échelle d’empathie (ɛ ̀g ɛ ̀l ɛ ́g moustique, sùŋg ɔ ̀g bois), bien que l’expression morphologique diffère selon qu’il s’agit d’animés ou non. En effet, le singulatif a une valeur de collectif au bas de l’échelle d’individuation et d’empathie pour les animés, c’est-à-dire pour les petits animaux et les insectes (ex 221) alors que les collectifs non animés ne sont pas marqués par un suffixe de nombre.

221. ɛ̀gɛ̀lɛ́=gù ánd-íɲ-á-r-ì

moustique=sg.def o1s.s2/3s.manger-pas-pl-decl

Les moustiques m’ont mangée.

Un concept se rapprochant de ’collectif’ est celui de ’massifs animés’, désignant des noms dénotant des animés pour lesquels trois formes sont admises : le singulatif, le pluratif et la forme non marquée, cette dernière ayant sens de collectif. Il est donc possible de distinguer la sous-classe des termes dénotant des massifs animés, d’une part, de celle dénotant des collectifs animés, pour lesquels le singulatif peut recevoir un sens collectif alors que la forme non marquée exprime la multiplicité d’individus, et, d’autre part, de celle se référant à des massifs inanimés, dans la mesure où la forme non marquée a toujours un référent pluriel traité comme tel sur le plan syntaxique, même lorsque les référents du nom sont considérés comme un groupe d’individus non individualisables, les animés ne pouvant être intrinsèquement que singulier ou pluriel (ex 222). Nous employons le terme de ’massif’ plutôt que ’collectif’ pour mieux faire ressortir le parallélisme entre animés et inanimés, et du fait que ’collectif’ est employé avec une autre acception.

222. wùjáː dɛ́ː w-ár-à

encore vache 3p-venir-pas

Ensuite, des vaches sont arrivées. (C3.01a.21)

Ces termes désignent un groupe indifférencié d’individus, humains ou animaux, au pluriel, tels la parentèle ou le bétail. Ainsi, par exemple, le terme d ɛ ̀g vache est attesté sous la forme d ɛ ́ː, un terme pluriel ayant un sens de collectif, qui pourrait être la forme morphologique de base. Le singulatif d ɛ ̀g serait un individuatif. Le second pluriel, d ɛː ̀túː, aurait alors été le pluratif du collectif, désignant soit différents groupes de bêtes, tout comme le pluratif d’un nom massif désigne la masse en question dans plusieurs contenants ou tas, soit plusieurs bêtes prises dans leur individualité, comme le pluratif des animés. Bien qu’il soit difficile de confirmer cette interprétation avec les informateurs, elle correspond au système dans son ensemble ainsi qu’à l’emploi dans les textes du corpus, et l’on trouve cette organisation des formes pour d’autres éléments du cheptel (ex 223 et 224) et pour la parentèle (ex 225). L’on notera, d’une part la formation par supplétion pour (ex 224) et l’adjonction du morphème –siː, indiquant le pluriel du pluriel, qui confirme l’interprétation de grande quantité différenciée (plusieurs groupes de chèvres ou des chèvres prises dans leur individualité) pour cette forme, parallèle à ɛ ́njísìː plusieurs quantités d’eau. Les termes pour les groupes d’humains (ex 225) n’ont que deux formes, étant plus différenciés malgré tout que les animaux, se situant plus haut dans la hiérarchie d’empathie.

223. (a) álmáŋ-á-g (b) álmàŋ (c) àlmáŋ-tùː

bétail-v-sg bétail bétail-pl

bétail

224. (a) màndàkàl (b) mɛ̀njíː (c) mɛ̀njì-síː

caprin caprin.pl caprin.pl-pl

caprin

225. (a) dàŋáː (b) dàŋá-g (moins courant)

parentèle parentèle-sg

parentèle