Nous aborderons des termes se situant à divers points sur le continuum entre adverbes et noms, ainsi que des expressions figées possédant quelques caractères nominaux, tout en étant distinct d’un constituant nominal, dans cette partie.
Dans le continuum entre noms et adverbes, certains noms sont identifiables comme nom, tout en s’éloignant du prototype, alors que d’autres présentent plus de particularités adverbiales que nominales. Les points à prendre en compte sont des traits morphosyntaxiques, tels la possibilité d’exprimer le nombre ou la façon dont un terme est inséré dans un syntagme locatif. Le sémantisme est néanmoins déterminant pour les distinguer des adverbes, comme ces derniers sont limités à la caractérisation de la manière. Nous traiterons d’abord les termes les plus proches des noms, puis ceux qui se rapprochent des adverbes.
Pour la première sous-classe de noms, les noms de localisation inhérente, il est possible d’exprimer le nombre à l’aide des suffixes nominaux, une caractéristique clairement nominale, bien que ces termes soient relevés dans des distributions les rapprochant d’adverbes. Il s’agit d’un petit nombre de termes fréquemment employés dans une construction à sens locatif (dont gùl ɛ ́ː puits, táŋ maison, bár endroit)1. Ces noms ne nécessitent pas de clitique pour s’insérer dans un syntagme locatif, mais connaissent une construction directe, non attestée par ailleurs pour signifier la localisation. L’énoncé (235a), mais non (235b), est accepté.
235. (a) táŋ à-káy
maison 1s-aller.decl
Je vais à la maison.
(b) *súː-g à-káy
*Je vais au marché.
L’énoncé (235a) est fréquent, en concurrence avec l’énoncé (236). Ce dernier est perçu comme ’un peu lourd’ en l’état actuel de la langue, et n’a pas été relevé dans les textes.
236. táŋ=nún à-káy
maison=loc 1s-aller.decl
Je vais à la maison.
Les constructions sans clitique locatif sont des constructions similaires à celles des adverbes, eux aussi insérés dans un énoncé sans marque syntaxique. Ainsi, bár endroit, a été relevé sans morphème locatif (ex 237a) alors que la structure de l’énoncé l’exige pour un nom prototypique (ex 237b).
237. (a) bár t-ìbìy-á
sol 3s-se.coucher-pas
Il est couché sur le sol.
(b) táfíː=nún t-ìbìy-á
natte=loc 3s-se.coucher-pas
Il est couché sur une natte.
Ce flottement a également été relevé pour la catégorisation des termes exprimant la localisation temporelle, possédant eux aussi des particularités nominales et adverbiales. í ʃɛ ̀ soir, par exemple, connaît un emploi clairement nominal, étant le sujet du verbe (ex 238a) et un emploi non nominal (ex 238b), ce dernier le rapprochant des adverbes.
238. (a) má íʃɛ̀ t-íy-án tá k-ùjìn-ì-n t-ár-à
emphsoir 3s-devenir-neg emph th-revenir-v-ant 3s-venir-pas
Il est revenu avant la nuit. (litt : La nuit n’est pas encore devenue et il est venu revenant)
(b) tìː íʃɛ̀ t-ár-à
3s soir 3s-venir-pas
Lui, il est venu le soir.
ɔ ́súr champ est en train d’intégrer la classe des noms de localisation inhérente, le locatif ɔ ́súr+ -nún étant fréquemment réalisé ɔ ́súrún, dans lequel ‑n s’est assimilé au r- (ex 239a) une érosion probablement due à la fréquence de ce terme. L’on relève encore ɔ ́súr-nún (ex 239b), bien que ce terme soit beaucoup moins fréquent en l’état actuel de la langue.
239. (a) wáŋ ɔ́súrùn w-àw-á=ká
3pchamp.loc 3p-aller-pas=coor
Eux, ils sont allés au champ, et…
(b) ɔ́súr=nún mb-ànàŋ-á=kà
champ=loc o2s.s3p-amener-nfn=coor
Ils t’amènent au champ, et ... (M04.19)
Le second type de noms se situant à la limite de la catégorie nominale est la catégorie des noms adverbiaux, des termes ayant quelques traits nominaux, mais que leur fonctionnement syntaxique rapproche nettement des adverbes. Il s’agit essentiellement de mots ayant pour signifié une détermination temporelle ou locative. Nous avons considéré ces termes comme noms plutôt que comme adverbes du fait qu’ils ont été relevés dans des contextes morphosyntaxiques nominaux, notamment avant un clitique ou une postposition. Dans l’énoncé (240), par exemple, w ɛ ̀ ɲ íŋ s’insère dans une structure génitive dans laquelle il détermine un nom et admet le clitique du génitif. Cette construction justifie la possibilité de considérer les mots de cette classe comme un type particulier de nom. Il est vrai qu’ils sont nettement distincts du nom prototypique par d’autres aspects, comme ils ne peuvent constituer la tête d’un constituant nominal, qu’ils n’expriment pas le nombre et qu’ils ne présentent pas la longueur vocalique finale définissant les nominaux. Malgré un fonctionnement qui permettrait de les inclure dans la classe des adverbes, leurs caractéristiques nominales sont considérées comme suffisantes pour les intégrer dans cette dernière classe.
240. wáŋ àn màríyàː m-ɛ̀nìː wɛ̀ɲíŋ=nàː […] t-ì
dem emph richesse 1p-poss aujourd’hui=gen […] 3s-decl
Ça, c’est notre richesse d’aujourd’hui. (TH03.19)
Les noms adverbiaux ont des particularités syntaxiques qui sont celles du nom propre, c’est-à-dire qu’ils s’insèrent dans un syntagme locatif sans qu’il soit nécessaire de leur adjoindre un clitique locatif et qu’ils reçoivent le clitique =n ɛ r ablatif sans l’intermédiaire des clitiques de location =gín / =nún (ex 241b).
241. (a) híllɛ̀=gín=nɛ́r (b) gùn=nɛ́r
ville=loc=abl ici=abl
depuis la ville depuis ici
Ces noms peuvent être mis en relief à l’aide de la particule ti / ta, construction impossible pour les adverbes de manière dans nos données, mais bien attesté pour les noms (ex 242).
242. (a) súndár tà á-kár=tɛ̀
demain emph 1s-venir=fut
C’est demain que je viendrai. (En réponse à : Quand viendras-tu?)
(b) sìŋgìrdà-g tá w-ìr-í
tige-sg emph 3p-dire\pres-decl
C’est tige qu’ils l’appellent.
(c) *aŋaː ta t-ɔːl-i
très emph 3s-pleurer-decl
Il existe un morphème dérivationnel, ‑d ɛ, signifiant l’intensification et permettant de dériver un nom adverbial à partir de noms adverbiaux, bien que ce morphème ne soit pas productif (ex 243).
243. (a) súbbú (b) súbbú-dɛ̀
tôt tôt-int
tôt (vers 6h30-7h) très tôt (vers 6h)
Contrairement aux adverbes, il est possible de définir ces termes à l’aide du clitique =nu (ex 244a) ou d’un autre nom adverbial (ex 244b).
244. (a) wáŋ súbbú-dɛ̀=nu lìŋàː=gìn síːrɛ́ Φ-sù-n w-àw-á
3ptôt-int=def piste=loc aller.tôt th-aux-ant 3p-aller-pas
Eux, ils se sont mis en route très tôt ce matin.
(b) kàlà=gù wɛ̀ɲíŋ súbbù ɔ́súrùn t-àt-á
enfant\sg=sg.def aujourd'hui tôt champ.loc 3s-aller-pas
L’enfant est allé au champ de bonne heure aujourd’hui.
L’on relève des mots correspondant plus à la définition de l’adverbe que du nom adverbial, bien que ne définissant pas la manière. Il s’agit de wíː là - bas (ex 245a) et de jíŋ ensemble (ex 245b), termes qui ne sont jamais relevés dans notre corpus avec un morphème nominal, contrairement aux noms adverbiaux.
245. (a) wíː wɔ̀njɔ́ː mbùl m-ɔ̀ŋɔ̀n-í
là-bas jour deux 1p-dormir-decl
Nous passon deux jours. (litt : Nous passons deux jours) (T2.16.05)
(b) àː jìŋ w-índ-á=ká
ainsi ensemble 3p-exister-nfn=coor
Ainsi, ils sont restés ensemble, et ... (C1.01.09)
Il a été relevé un terme composé d’un nom adverbial et d’une postposition, wìgìd ɛ ́ː par là, de wíː loin et gìd ɛ ́ː côté
246. àm wìgìdɛ́ː tà à-káy
1spar.là emph 1s-aller.decl
Moi, c’est par là que je vais. (C1.01.12)
En turkana, une langue nilotique, l’on relève quatre termes ayant ce type de fonctionnement, les termes pour champ, puits, maison et montagne (Dimmendaal, 1983:353)