5.2 Pronoms indépendants

Dans une première approche, les pronoms indépendants ont pour fonction de se substituer à un nom ou un constituant nominal. Ils sont appelés indépendants par opposition aux indices de personne du système verbal, comme ils ne sont pas nécessaires à la construction du verbe, et qu’ils ne sont pas en distribution complémentaire avec le constituant nominal auquel ils font référence. En effet, les indices de personne sujet et objet-sujet sont obligatoirement préfixés au verbe conjugué et forment une unité phonologique et morphologique avec le radical verbal, alors que la position de ces pronoms dans l’énoncé est relativement libre, du fait d’une relation moins étroite avec le verbe.

Nous présentons les pronoms indépendants dans le tableau 21. Les pronoms singuliers portent un ton bas, et les pronoms pluriels un ton haut. Nous reviendrons sur les similarités entre pronoms indépendants et indices sujet dans la partie 9.3.2.

Tableau 21 : Pronoms indépendants
  Pronoms indépendants
  sg pl
1 – élocutif àm máŋ
2 – allocutif mìː káŋ
3 – délocutif tìː wáŋ

La fonction des pronoms indépendants, néanmoins, n’est pas seulement de se substituer à un constituant nominal, mais de jouer un rôle dans la focalisation / topicalisation du sujet (ex 308) ou de l’objet, et c’est sans doute là leur fonction principale, du fait que les informations essentielles sont données par les indices verbaux.

308. àm, drábà=gù, àŋáːkàdáːdɛ̀ː=nu à-ws-í

1s hyène=sg.def beaucoup brousse=def 1s-savoir-decl

Moi, la hyène, je connais bien la brousse. (C5.11.16)

Lorsque le pronom indépendant assume le rôle d’un complément de localisation (ex 309), il a une fonction plus spécifiquement anaphorique que dans les cas où il est sujet ou objet, du fait qu’il est nécessaire à la construction de la phrase comme support syntaxique des clitiques ou des postpositions de localisation.

309. àmárà=gù tìː=gín Φ-yày-à-n

lion=sg.def 3s=loc th-entrer.depuis-v-ant

Le lion étant entré dans celui-ci, … (C5.06.32)

Indépendamment de leur fonction pragmatique, il existe une différence syntaxique majeure entre les pronoms et les noms, le fait que le clitique =gu soit obligatoire lorsque le pronom assume la fonction d’objet, mais n’a jamais été relevée dans celle de sujet (ex 310 et 311). Nous reviendrons sur ce point dans la partie 7.2.

310. (a) àm à-káy (b) *àmgú àkáy

1s 1s-aller.decl

Moi, je pars.

311. (a) àm=gú ɔ̀nd-ɔ̀kɔ́y (b) *àm ɔ̀ndɔ̀kɔ́y

1s=obj o1s.s2/3s-voir.decl

Moi, tu me vois.

La forme ː=gù est ambiguë, lorsque le constituant a une fonction d’objet (ex 312a), dans la mesure où il peut s’agir du pronom indépendant ou du déictique proche. Lorsqu’il est sujet (ex 312b), sa fonction dans l’énoncé permet de trancher en faveur du déictique, du fait que =gu n’est pas attesté dans ce contexte.

312. (a) wáŋ àn tìː=gù w-úɲ-á-r-ì

3p emph dem=obj 3p-accoucher-pas-pl-decl

Ce sont eux qui l’ont mise au monde, elle / celle-là. (M06.05)

(b) tìː=gù táŋ t-ày-à

3s=def maison 3s-entrer.depuis-pas

Celui-ci est entré dans la maison.

Il a été relevé un flottement dans l’emploi des clitiques locatifs, notamment après l’allocutif pluriel, contexte dans lequel l’on relève =gín tout comme =nún (ex 313a et 313b), alors que seule la seconde forme, que l’on relève avec un nominal non singulatif (ex 313c), serait attendue. Toutefois, l’explication qui semble plausible est que =gín est employé par analogie avec =gu.

313. (a) káŋ=gìn t-átár=tɛ̀ à-dáy

(b) káŋ=nún t-átár=tɛ̀ à-dáy

2p=loc 3s-venir=fut 1s-vouloir.decl

Je veux qu’il vienne chez vous.

(c) táŋ=nùn

maison=loc

à la maison