Les déictiques sont des déterminants nominaux permettant de préciser un référent en le désignant et d’indiquer la distance par rapport au point déictique, le locuteur ou le sujet du verbe. Ils ont une forme singulative régulière en ‑g. Par contre, la forme non singulative, employée pour le singulier, le pluriel et le pluratif, est en ‑ŋ et caractérisée par un ton haut. Ces déterminants sont illustrés dans le tableau 24. Le clitique défini employé sera =gu dans tous les cas, bien que =nu soit le morphème attendu pour la forme non singulative. La forme =gu 1est toutefois régulière pour les pronoms indépendants, eux aussi sont à finale ‑ŋ (voir 5.2). Dans ce dernier cas, elle marque uniquement l’objet défini, alors qu’elle indique aussi la définitude du sujet pour les déictiques.
Bien que les formes du déictique soient identiques pour le singulier et le pluriel / pluratif, nous avons distingué ces formes pour la clarté de la présentation.
| Singulatif | Singulier | Pluriel, pluratif | |
| Proche | tìg máʃíg tìg cet homme |
tíŋ táŋ tíŋ cette maison |
tíŋ tàŋtúː tíŋ ces maisons |
| ’Neutre’ | wàːg máʃíg wàːg |
wáŋ táŋ wáŋ |
wáŋ tàŋtúː wáŋ |
| Éloigné | ílɛ̀g máʃíg ílɛ̀g |
ílɛ́ŋ táŋ ílɛ́ŋ |
ílɛ́ŋ tàŋtúː ílɛ́ŋ |
| Formes définies | tìgú wàːgú ílɛ́gù |
tíŋgú wáŋgú ílɛ́ŋgú |
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wà ː g est fréquemment employé dans le discours avec une fonction anaphorique ou de déictique neutre, mettant l’accent sur le terme ou le constituant qu’il détermine sans préciser sa position par rapport au point de référence. En plus de cet emploi discursif, il s’intègre dans le paradigme des déictiques et s’insère dans le système d’expression des degrés d’éloignement lorsqu’il est contrasté avec les autres éléments du paradigme.
Les déictiques permettent d’exprimer trois degrés d’éloignement. tìg est le déictique proche, wà ː g celui indiquant une distance moyenne par rapport au locuteur, ou simplement la déicticité sans indication locative, et íl ɛ ̀g est le déictique marquant l’éloignement par rapport au point de référence. tìg et íl ɛ ̀g ont été relevés bien plus rarement dans le corpus que wà ː g. Le référent d’un déictique peut être spatial (ex 377a) ou temporel (ex 377b), situation parallèle à celle des clitiques de localisation (voir 14.2).
377. (a) bàrì-g wàː-g hɔ́r t-âːn!
endroit-sg dem-sg bon 3s-neg
Nous ne sommes pas bien ici. (litt : Cet endroit n’est pas bon!) (C1.02.15)
(b) ɛ́yɛ̀-g wàː-g támmá Φ-sù-ŋ-ù-n
mois-sg dem-sg terminer th-aux-sg-v-ant
Ce mois étant terminé, … (T2.22b.04)
Tout comme les déterminants adjectivaux et possessifs, les déictiques ont une fonction anaphorique, et on les relève sans que le terme qu’ils déterminent ne soit exprimé, cette structure étant plus fréquente pour ces derniers (ex 378).
378. wàː-g n-ɛ́níː-r-í=gù t-í
dem-sg ptcp-voler-pas-pl-nfn=sg.def 3s-decl
C’est celui-ci qui a volé.
Le pronom du délocutif pluriel, wáŋ, est homophone du déictique non singulatif (ex 379), et le pronom indépendant du délocutif singulier, tìː, a une forte similitude avec le déictique proche, tìg (ex 380).
379. wáŋ w-ìɲ-í
3p 3p-manger-decl
Eux, ils mangent. / Ceux-là mangent.
380.(a) tìː t-ìɲ-í
3s 3s-manger-decl
Lui, il mange.
(b) tìː=gù án wɛ̀y tá Φ-wúɲ-à-n
dem=sg.def emph maintenant emph th-accoucher-v-ant
Celle-ci ayant accouché, … (C4.03.36)
381. ɛ́rìk tì-g
biche.cochon.sg dem-sg
cette biche-cochon (T3.03.11)
Du fait de cette similitude formelle, l’on peut se demander quelle est la relation entre les deux paradigmes et s’il est justifié de poser deux termes distincts. Malgré tout, les correspondances singulatif / non-singulatif ne sont pas identiques. En effet, le correspondant singulier de wáŋ pronom 3 e pluriel est tìː pronom 3 e singulier et non wàːg, tout comme le correspondant de wáŋ déictique non singulatif est wàːg déictique singulatif , et que le correspondant non singulatif de tìg est tíŋ. Nous posons deux paires de termes homophones, le premier s’intégrant dans le paradigme des pronoms disjoints, et le second dans le paradigme des déictiques.
Pour tìː et tìg / tíŋ, il est plus clair qu’il s’agit d’éléments s’insérant dans deux classes, comme le pronom et le déictique sont distincts formellement. De plus, ladistribution de ces morphèmes et leur fonctionnement n’est pas identique selon qu’il s’agit de déictiques, déterminant un nom ou se substituant à lui, ou de pronoms, se substituant nécessairement au nom. Il existe sans doute une parenté historique, qu’il n’est pas possible de prouver, du fait de l’absence d’attestation sur l’état antérieur de la langue et les emplois des déterminants et des pronoms.
Nous reviendrons la fonction de =gu en 7.2.