Il existe une classe de radicaux lexicaux, les coverbes1, ne s’intégrant ni dans la classe des nominaux ni dans celle des verbes, de part leurs caractéristiques morphosyntaxiques. Ces radicaux correspondent dans une partie de leur fonctionnement aux lexèmes communément désignés par ’compléments du verbe léger’ ou ’compléments du verbe support’. Creissels (2006a:180) parle de constructions dans lesquelles un terme nominal accompagne un verbe, ce terme
‘pouvant être considéré comme essentiel pour la conceptualisation d’un événement dont les autres termes de la construction représentent les participants.’En maba, cependant, le terme complément n’est pas un nominal, bien que complétant le verbe support et portant le sens de la prédication. De ce fait, nous avons préféré employer le terme de coverbe, pour éviter toute ambiguïté, et nous parlerons de ’verbe support’ pour désigner l’élément verbal. Cependant, ’coverbe’ est quelque peu inapproprié lui aussi, du fait que ces radicaux ne sont pas de nature verbale, et peuvent aisément assumer une fonction nominale ou adjectivale.
Güldeman (2005:141) propose une série de critères pour identifier cette classe grammaticale, s’appliquant en maba et justifiant de poser une classe de mots distincte, seul le dernier n’est pas – encore – valable pour le maba.
‘1. A semantically generic verb serves as the inflectional basis of complex predicates.’ ‘2. The respective verb is usually also used in reported discourse’ ‘3. The range of content signs converted into predicates is fairly large’ ‘4. The auxiliary occurs after the content sign’ ‘5. The complex predicates tend to merge to a one-word sign’Les coverbes sont des radicaux ne comportant ni suffixes nominaux ou ni clitiques verbaux, et ne pouvant être actualisés dans le discours qu’à l’une de deux conditions suivantes : ils doivent être accompagnés d’un verbe support (ex 479) ou il leur est adjoint un morphème leur permettant d’assumer une fonction nominale (ex 480 et 481). Bien que ces mots ne comportent pas d’indication d’appartenance à une classe grammaticale, leur nature semble être plus verbale que nominale.
479. lál w-ùr-ŋ-ɔ́
réunir 3p-aux\moy-sg-pas
Ils se sont rencontrés.
480. (a) lál (b) lál=dà-g
réunir=noms-sg
rencontre
481. (a) lɛ́ːlɛ̀w (b) lɛ́ːlɛ́w-àː
être.léger-v
légèreté
Ces radicaux forment un prédicat complexe avec le verbe support. Bien que coverbe et verbe support soient deux mots distincts, du fait que les indices pronominaux sont préfixés au verbe support, aucun autre mot ne peut être inséré entre ces deux termes.
Nous avons relevé quelque 780 coverbes dans le lexique publié (Abdullay Ali Dahab et al, 2003), desquels 200 approximativement sont indiqués comme des emprunts à l’arabe tchadien1, alors qu’il ne contient qu’un peu moins de 300 verbes, soit respectivement 73,7 et 28,2 pour cent des prédicats. Bien que cette proportion soit importante, elle est moindre qu’en kanuri, par exemple, où ces derniers représentent plus de 95 pour cent du lexique verbal (Hutchison 2001).
Les constructions coverbales du type relevé en maba sont un phénomène aréal, que l’on relève dans toute l’Afrique de l’Est et du Nord-Est, dans des langues nilo-sahariennes tout comme afro-asiatiques (Güldeman 2005). Lukas (1933), dans une étude sur le mararit, une langue nilo-saharienne, relève deux types de conjugaison, la première étant ce qu’il appelle la conjugaison simple (einfache Konjugation) et la seconde la conjugaison avec un verbe auxiliaire (Konjugation mit Hilfsverb), celui-ci étant adjoint à un radical verbal, le plus souvent un nom, et correspondant aux coverbes du maba d’après les exemples donnés par l’auteur. Cette formation existe également en masalit (Prinz 1998:59), ainsi qu’en fur (Waag, com pers).
Malgré des points communs dans la construction des radicaux coverbaux dans les langues apparentées au maba, il existe une grande variété de fonctionnements en synchronie, allant de classes de verbes pour lesquelles on peut proposer une origine coverbe + verbe support, tel en kanuri, à des radicaux spécifiques à cette distribution, tel en maba, en passant par des constructions dans lesquelles un nom, un adjectif ou un nom d’emprunt est dérivé et construit avec un verbe support, tel en fur, et des formes verbales pour lesquelles deux analyses ont été proposées, tel en béria, langue où leur interprétation dépend de l’auteur, Jakobi (2004) en faisant une classe de verbes, alors que Fadoul (2005) les traite comme des radicaux lexicaux construits à l’aide d’un verbe support.
Cette diversité de fonctionnement est observée dans les langues australiennes, pour lesquelles Dixon (2002:184-201) fait mention de langues dans lesquelles la proportion de coverbes est très importante, à côté de langues pour lesquelles elle l’est beaucoup moins, les langues semblant connaître des cycles de développement allant de verbes aux coverbes.
En maba, il sera nécessaire de définir le coverbe par rapport aux catégories grammaticales principales, c’est-à-dire le nom et les adjectifs ainsi que le verbe, du fait d’une similitude de distribution ou de fonction. Les frontières entre les catégories ne sont pas étanches, et il existe un continuum allant de termes s’insérant clairement dans une catégorie à ceux pour lesquels un traitement comme nom ou comme coverbe peuvent co-exister.
Après nous être arrêtée sur la phonologie (8.2) et la morphologie (8.3), nous reviendrons sur l’emploi des verbes support (8.4) et sur la dérivation nominale (8.6).
Terme également employé pour les langues australiennes (Dixon 2002:61)
Ce chiffre serait probablement à revoir à la hausse, comme tous les emprunts ne sont pas indiqués.