8.3 Morphosyntaxe

Les coverbes peuvent être définis par leurs particularités morphosyntaxiques. En effet, ils ne sont pas fléchis, qu’il s’agisse de flexion verbale – indices de personne, morphèmes tam, ou nominale – suffixe de nombre. Toutefois, comme il existe des nominaux à finale consonantique non marqués formellement pour le nombre et pouvant répondre à cette dernière définition, le critère distributionnel ainsi que les possibilités de combinaison avec les morphèmes dérivationnels ou flexionnels seront déterminants pour l’assignation de la catégorie grammaticale d’un terme.

Des constructions similaires, sur le plan formel, aux séquences coverbe+verbe support. Dans celles-ci, le radical auquel est adjoint le préfixe thématique, mais ne comportant pas de suffixe, précède un verbe conjugué, pour former une unité de sens (ex 485) (voir aussi 12.5). Toutefois, il n’est pas possible de retenir cette analyse dans le cas des coverbes, du fait que ces radicaux, contrairement aux verbes, n’acceptent de morphème flexionnel dans aucun contexte et qu’aucun préfixe thématique ne leur est adjoint.

485. t-íŋ w-àwáy

th-sortir.de 3p-aller.decl

Ils s’enfuient de dedans.

Sur le plan syntaxique, la distribution des radicaux lexicaux ne permet pas toujours de trancher entre un coverbe et un nom complétant sùn, comme les verbes support, sùn et ses dérivés, ont également un sens plein de dire ou de faire. En effet, les deux mots apparaissent dans la position de l’objet (ex 486a pour un coverbe et 486b pour un nom), ce qui ne permet pas d’établir un critère s’appliquant dans tous les cas. L’étude de la distribution de chaque terme donne des indications sur la nature du radical, la possibilité d’insertion d’un terme entre le radical lexical et sùn étant déterminante.

Les possibilités de dérivation sont également à prendre en compte. Dans (486b), kàbkàbíg ne peut être qu’un nominal, du fait qu’il est attesté indépendamment du verbe sùn et qu’il n’est jamais relevé avec le morphème de dérivation nominale =dag, contrairement à kùrùd qui, lui, est nécessairement accompagné soit du verbe support soit du clitique =dag. La présence de ‑g n’est pas décisive pour la détermination de la classe d’un radical, du fait que certains coverbes sont à finale ‑g (ex 487), ce ‑g n’ayant toutefois pas de fonction morphologique.

486. (a) ɲɛ̀rɛ́=gù kùrùd w-ìr-í

boule=sg.def tourner 3p-aux\pres-decl

Elles battent la boule. (T2.27.06)

(b) sùŋgɔ̀-gyágkàbkàbí-g w-ír=gù àmà-ws-âːndɛ̀r-í

arbre-sg emph 'kabkabig' 3p-dire-sg.def 1s 1s-connaître-neg.irr-decl

L’arbre qu’on appelle le kabkabig, par contre, moi, je ne le connais pas.

487. kúrág sùn

empiler

Les coverbes ne peuvent être déterminés, ni par un adjectif ou un déterminant, ni par les clitiques =gu ou =nu (ex 488), caractéristiques nominales.

488. (a) *lúwáː=nù drìdrìː=nù t-ɔ́r-ŋ-ì

*herbe=def être.vert=def 3s-aux-sg-decl

(b) sùŋgɔ̀-gdrìdríyà=gù w-áttám-ŋ-à

arbre-sg être.vert=sg.def 3p-couper-sg-pas

Ils ont coupé l’arbre vert.

Les morphèmes nominaux donnent également des indications sur le découpage d’un énoncé et sur les relations entre les termes. Ainsi, dans l’exemple (486a), ɲɛ ̀r ɛ ́gù et kùrùd ne peuvent appartenir au même constituant nominal, comme le clitique défini, toujours placé à la marge droite du syntagme nominal, se trouve à la gauche de kùrùd. Il ne peut s’agir d’une construction à deux objets, du fait que cette structure argumentale n’est relevée qu’avec les verbes de dons ainsi que dans la construction causative.

La nature grammaticale d’une partie des radicaux lexicaux n’est pas apparente à première vue, qu’il s’agisse de radicaux empruntés à l’arabe tchadien (ex 489) ou d’idéophones (ex 490), pour lesquels il est concevable de donner son sens plein de dire, faire au verbe support. Toutefois, comme le comportement des radicaux s’apparentant aux idéophones est similaire à celui des coverbes (pas d’insertion entre coverbe et verbe support, pas de possibilité de suffixation nominale), et du fait de l’intégration de verbes arabes dans la catégorie des coverbes, nous considérons que les radicaux ambigus sont des coverbes, et non des noms. Les deux analyses se défendent pourtant pour l’énoncé (489a), ɛ ̀rfíg ɛ ̀ː, un emprunt à l’arabe, étant attesté au singulatif et pouvant donc être considéré comme nom, bien que la construction avec sìŋìn ne soit pas attestée par ailleurs avec un nominal.

489. (a) ɛ̀rfígɛ̀ː Φ-sì-ŋ-ì-n

ami th-aux\moy-sg-v-ant

Étant devenus amis, …(C3.05.01)

(b) hɛ́dím m-ìr-âːnd-ì

travailler 1p-aux-neg-decl

Nous ne travaillons pas.

490. ɛ́b ɛ́b t-ìr-í

eb eb 3s-aux\pres-decl

Il dit ’eb eb’ (i.e. il appelle un âne).

Il a été relevé quelques cas où la distribution d’un radical permet de l’intégrer dans la classe des noms, dans la mesure où l’on peut considérer que le radical est déterminé par un syntagme génitif (ex 491a). L’emploi du clitique défini amène à revoir cette interprétation (ex 491b), comme la position de ce morphème indique qu’il s’agit bien de deux constituants distincts, un constituant génitif sans tête, construction peu fréquente malgré tout, et le prédicat verbal.

491. (a) ìmám=náː hɛ́dím m-ìr-âːnd-ì

imam=gen travailler 1p-aux-neg-decl

Nous ne travaillons pas pour l’imam. / Nous ne faisons pas le travail pour l’imam.

(b) ìmám=náː=nù hɛ́dím m-ìr-âːnd-ì

imam=gen=def travailler 1p-aux-neg-decl

Nous ne travaillons pas pour l’imam (la tâche est connue).

Il a été relevé quelques cas, tels (492), dans lesquels le radical semble porter un suffixe nominal. Comme ce radical a également été relevé sans ‑u, il est plus probable qu’il s’agit d’une variante phonétique, n’ayant aucune fonction morphologique. Les cas de ce type sont cependant peu fréquents dans notre corpus. wáːfàg est un emprunt à l’arabe tchadien, d’où peut-être une tendance accrue au flottement dans la réalisation.

492. (a) wáːfágù w-ùr-ŋ-ɔ́=kà

accord 3p-aux\moy-sg-pas=coor

Ils se sont mis d’accord, et ... (C3.05.05)

(b) kánáː w-ɛ́nìː=nu Φ-wúy-á-n wáːfàg w-ùr-ŋ-ɔ́

parole 3p-pos=def th-tuer-v-ant s'accorder 3p-aux\moy-sg-pas=coor

Ayant cessé de se disputer, ils se sont mis d’accord (C5.10.45)

Ce qui ressort est que l’on est en présence d’un continuum, allant de radicaux nettement identifiables comme coverbes à des radicaux pour lesquels l’assignation à une catégorie grammaticale est assez arbitraire, en passant par des termes pour lesquels l’un des critères définitoires permet de trancher.