Il a été fait mention du fait que p est marginal dans la langue, ne s’intégrant pas dans le système consonantique. Ce statut est confirmé par l’analyse du système verbal, dans lequel le correspondant non voisé de b, une occlusive bilabiale, réalisé à l’allocutif singulier, est f, une fricative labio-dentale, et non l’occlusive bilabiale p (ex 560). Les verbes à initiale de radical f sont cependant rares dans le lexique. Comme nous l’indiquons en 9.3.2.1.3, le préfixe de l’allocutif reconstruit pour le proto-nilo-saharien est *i- ou *mi-, d’où le voisement de la consonne initiale.
560.(a) Φ-fíyà (b) Φ-bìyá
th-se.coucher.imp th-2s.se.coucher-pas
Couche-toi! Tu t’es couché
Il existe une exception possible à cette correspondance entre f et b. En effet, l’un de nos informateurs nous a donné vútì comme réalisation possible de l’allocutif singulier du verbe fútùn ayant coupé, une seconde réalisation, lùfútì, irrégulière elle aussi, existant. Cette forme verbale comprend la seule occurrence de [v] relevée dans nos données.
561.(a) Φ-vút-ì (b) lùfútì
th-2s.couper-decl th.2s.couper-decl
Tu coupes Tu coupes
Cette distribution de /p/, /b/ et /f/ se retrouve dans les langues apparentées. En masalit (Tiemann, 1995:6, 13), l’alternance /f/‑/b/ est relevée dans la morphologie du verbe, allant de pair avec une quasi-inexistence de /p/. Pour le runga, Nougayrol (1989) mentionne un flottement dansla réalisation du phonème obstruant bilabial, /p/ pouvant être réalisé [f], flottement que l’on retrouve dans les langues sara.
Wolff (1989) propose une interprétation de ces faits en diachronie, suggérant que deux unités sous-jacentes correspondent à la réalisation [f‑] des formes verbales non conjuguées et de l’impératif. La première de ces unités reconstruites est *p voisée en [b] à l’allocutif et en intervocalique, et la seconde *f, réalisée [v] dans ce contexte. Cette hypothèse ne correspond cependant plus aux faits de la langue, la réalisation de l’allocutif singulier étant régulièrement [b] et non [v] pour les verbes à initiale de radical /f‑/. Certains f initiaux de radicaux sont réalisés [bb] en position intervocalique (ex 562), alors que d’autres sont simplement réalisés [b] (ex 563), confirmant l’existence de deux unités sous-jacentes, reflétant probablement une réalisation distincte dans un état antérieur de la langue. La solution que nous retiendrons est de poser un radical en ff pour fàːn, et en fpour fíyàn, et d’inclure une règle effaçant la longueur consonantique en initiale.
562. (a) Φ-fàːn (b) àbbáːnì
Φ-ffyn.a a+Φ-ffyn.a+i
th-laisser.imp 1s+laisser+decl
Laisse! Je laisse
563. (a) Φ-fíyà (b) àbǐː1 ~ àbíː
Φ-fy.a a+Φ-fy.a+i
th-se.coucher.imp 1s+se.coucher+decl
Couche-toi! Je me couche
f‑ est voisé non seulement à l’initiale de l’allocutif, voisement régulier, mais également en position intervocalique, ce qui l’est moins, alors que k‑ dans cette position (ex 564) est réalisé comme une vélaire non voisée, bien qu’il fasse partie du radical de ce verbe. Ce comportement confirme le statut particulier des labiales dans le système.
564.àkátì
a+Φ-kt.a+i
1s+puiser+decl
Je puise
Le ton b du radical suivi du ton h du suffixe déclaratif crée la modulation montante.