En maba, l’on relève des formes verbales, en maba, exprimant soit l’itérativité ou la sémelfactivité de l’évènement, soit la singularité ou la pluralité de l’objet, correspondant à la définition que donne Creissels (2006a:76) :
‘il s’agit de procédés de dérivation plus ou moins systématiques qui marquent que l’événement est conçu comme pluriel au sens où, ou bien un même événement se répète, ou bien un événement met en jeu une pluralité de participants assumant un même rôle.’Le nombre verbal est un trait aréal, ayant été relevé dans les langues de différentes familles dans le bassin du lac Tchad. D’après Newman (1990:54), la pluralité verbale dans les langues tchadiques exprime soit le nombre de l’objet ou du patient subissant l’action ou le nombre de fois qu’une action est réalisée, que ce soit sur un même patient (itérativité) ou sur des patients différents, l’essentiel étant que l’action soit répétée. Ces significations sont attestées dans les langues nilo-sahariennes également. En masalit, la pluralité verbale exprime ces mêmes notions. Dans cette langue, cependant, le système est organisé de façon moins complexe qu’en maba, comme
[il] y a quelques verbes qui ont deux formes à l’accompli qui indiquent la différence entre ’une fois’ (avec ŋ) et ’plusieurs fois’ (avec n). (Prinz 1998:103).
Pour le runga, Nougayrol (1989:83) mentionne un morphème polysémique ayant le sens de pluralité et d’intensité de l’action. Par contre, nous n’en avons pas trouvé de mention en fur, bien que Jakobi mentionne l’existence d’une forme intensive non productive (Jakobi, 1989:116, Waag, com pers). En kenga, une langue du groupe sara, la pluralité verbale indique ’le nombre du constituant sujet ou objet, ou l’action décrite par le verbe’ (Neukom, à paraître).
Newman (1990:53)1 a créé le terme de pluractionnal, correspondant à ce que nous appelons la pluralité verbale. Le système présenté par Newman est une opposition à deux termes, qui n’est toutefois n’est pas suffisante, pour rendre compte des faits en maba et il est indispensable de définir une troisième possibilité, une forme non marquée morphologiquement pour le nombre verbal. Nous parlerons d’une part de pluralité et de singularité verbales, ces termes désignant la sémantique, et d’autre part de singulier / singulatif et pluriel / pluratif, ces termes faisant référence à la morphosyntaxe. Un verbe ne comportant pas de morphème peut exprimer la singularité ou la pluralité (correspondant à singulier et pluriel) alors qu’un verbe comprenant un morphème et indiquant par conséquent le nombre à tous les tiroirs verbaux sera singulatif ou pluratif.
Comme la terminologie le fait ressortir, la structuration du système verbal est assez semblable à celle du système nominal. Le parallélisme entre les deux systèmes n’est toutefois pas total, du fait qu’un verbe est nécessairement marqué pour le nombre, tout au moins pour les formes du passé. En effet, ‑V marque le passé pour un verbe singulier (ex 686), alors que ‑V+r+i indiquent la non-singularité (ex 687).
679. (a) ɔ̀ɲɔ̀ŋg-í (b) ɔ̀ɲɔ̀ŋg-ɔ́
Je m’assieds Je me suis assis
680. (a) ɔ̀ːs-í (b) ɔ̀ːs-í-r-ì
Je refuse J’ai refusé
La distinction entre singularité et pluralité est moins nette que pour les noms, dans la mesure où la forme non dérivée peut être employée avec un objet exprimant la singularité ou la pluralité, quel que soit le nombre inhérent du verbe, et que la forme dérivée est généralement nettement marquée sur le plan sémantique. Il a été relevé des constructions dans lesquelles le nombre du patient ne correspond pas à au nombre verbal, bien que la forme verbale correspondante soit attestée sans que l’énoncé ne soit perçu comme incorrect par les locuteurs.
Diverses combinaisons morphologiques sont attestées. Une partie du lexique verbal comporte un morphème indiquant le nombre verbal et s’insère dans une paire singularité / pluralité, certains verbes étant non marqués pour la singularité et comprenant un morphème pluratif (ex 679), d’autres par contre n’étant pas marqués pour la pluralité mais comportant un morphème singulatif (ex 680), d’autres encore sont marqués pour la singularité et pour la pluralité (ex 681). D’autres, enfin, ne s’insèrent pas dans une paire singularité / pluralité, bien que leur suffixe passé soit celui des verbes indiquant la singularité (‑V), pour un petit nombre de cas (ex 682), ou les morphèmes indiquant la non-singularité (‑ Vri) (ex 683). Cette dernière classe peut correspondre, imparfaitement, au nombre général dans le système nominal, dans la mesure où il n’existe qu’une forme possible. Il n’a toutefois pas été relevé de verbe pour lesquelles les trois possibilités – singulatif, singulier ou pluriel et pluratif seraient attestées.
681. (a) ɛ̀yŋí (b) ɛ̀yŋɛ́ʃì
Je sors Je sors souvent
682. (a) ɔ̀ttúlì (b) ɔ̀ttùlŋí
J’ouvre J’ouvre une seule fois
683. (a) àwáːnì (b) àwáːkì
Je verse un peu Je verse beaucoup
684. (a) ɔ̀kɔ́y (b) ɔ̀kɔ̀ːrí
Je vois J’ai vu
685. (a) ɔ̀ɲɔ̀ŋgí (b) ɔ̀ɲɔ̀ŋgɔ́
Je m’assieds Je me suis assis
Trenga (1947) ne mentionne pas le nombre verbal pour le maba. Lukas (1952:95-96) donne les valeurs suivantes pour la singularité : singularisches Objekt oder ein einmaliges Geschehen, et pour la pluralité : pluralisches Objekt, gelegentlich auch ein wiederholtes Geschehen. Ceci rejoint nos observations, et s’il est facile de déterminer le sens itératif pour un verbe intransitif, il est plus difficile de déterminer si la pluralité ou la singularité pour un verbe transitif concerne l’objet ou l’événement, bien que le contexte linguistique ou extralinguistique apporte généralement les précisions nécessaires, et qu’un objet pluriel implique une répétition de l’action, les notions d’itérativité et de pluralité verbale étant liées.
Une question qui découle de la remarque précédente est de savoir s’il s’agit réellement de nombre verbal ou s’il est préférable de parler de distinctions aspectuelles d’itérativité et de sémelfactivité. Bien qu’il soit incontestable que certaines de ces formes expriment l’itérativité ou la sémelfactivité de façon univoque, il en est d’autres, des verbes transitifs le plus souvent, pour lesquelles l’itérativité est une, mais non la seule, des possibilités d’interprétations. De ce fait, et compte tenu d’une similitude des formations indépendamment du sens, nous parlerons de ’nombre verbal’, analysé comme une dérivation verbale. Dans les exemples (684) et (685), la même formation morphologique – une modification de l’aperture vocalique –signifie uniquement la répétition d’une action, dans le cas des verbes intransitifs, ou inclut la pluralité de l’objet et la répétition de l’action (sur un ou plusieurs objets), dans le cas d’un verbe transitif. Le terme de ’nombre verbal’ tel que nous l’employons recouvre donc l’expression de la singularité et de la pluralité des patients, ainsi que l’itérativité et la sémelfactivité, expressions de la pluralité et de la singularité de l’action.
686. (a) á-kár-ì (b) ɛ̀-kɛ̀r-í
1s-venir-decl 1s-venir\pl-decl
Je viens Je viens souvent (seule interprétation possible)
687. (a) à-nàr-í (b) ɛ̀-nɛ̀r-í
1s-apporter-decl 1s-apporter\pl-decl
J’apporte J’apporte souvent, beaucoup
La paire suivante met en évidence le sens itératif d’un verbe intransitif, la façon dont les œufs sont tombés n’étant pas précisée dans le premier cas (ex 688a) alors que le second (ex 688b) indique la répétition de la chute.
688. (a) kɛ̀dɛ́míː=nu w-ɔ̀bbɔ̀ːn-ɔ́
œuf=def 3p-tomber\moy-pas
Les œufs sont tombés.
(b) kɛ̀dɛ́míː=nu w-ɔ̀bbɔ̀ː-s-í-r-ì
œuf=def 3p-tombermoy-pl-pl-pas-pl-decl
Les œufs sont tombés les uns après les autres.
Le tableau 48 illustre les formes de l’élocutif singulier, au passé, faisant ressortir la présence ou l’absence du suffixe ‑r‑ marquant les verbes exprimant la pluralité. ’Singulier’ correspond à une forme non suffixée exprimant la singularité, alors que le singulatif est marqué par un suffixe, et de façon parallèle, ’pluriel’ se réfère à des formes non suffixées, contrairement à ’pluratif’.
| Pluriel | Pluratif | |||
| Singulier | à-lŋìn-á à-lŋà-s-í-r-ì |
j’ai avalé j’ai avalé beaucoup |
||
| Singulatif | á-ttám-ŋ-à á-ttám-í-r-ì |
j’ai coupé un peu j’ai coupé |
à-wáː-n-á à-wàː-k-í-r-ì |
j’ai versé un peu j’ai versé beaucoup |
’A few years ago (Newman 1980:13), I coined the term "pluractional" in order to set apart the semantically endowed verb plurals from the inflectional agreement stems.’ [Newman.1980 The classification of Chadic within Afroasiatic]