Dans la construction des verbes bitransitifs, l’un des arguments correspond au sujet, les deux autres sont des objets, l’un étant l’objet transféré et le second le bénéficiaire ou le destinataire. Cette construction est limitée aux verbes de don et de transfert, dans le cas de verbes non dérivés, bien qu’elle soit fréquente pour les causatifs dérivés d’un verbe transitif (ex 843).
843. kàlà=gù ɲɛ̀rɛ́-g á-nndíɲ-á-r-ì
enfant\sg=sg.def boule-sg 1s-caus.manger-pas-pl-decl
J’ai fait manger de la boule à l’enfant.
Deux constructions sont possibles pour les verbes bitransitifs, la première une construction directe, et la seconde dans laquelle le destinataire est inséré dans la construction du verbe par l’intermédiaire d’un clitique casuel.
Il existe une certaine ambivalence dans la construction de ces verbes, du fait que bénéficiaire et objet transféré ne sont pas distingués formellement, pouvant les deux recevoir les clitiques marquant l’objet, =nú=gù, bien que celui-ci ne soit pas relevé deux fois dans le constituant verbal, du fait de sa relation avec la définitude. L’ordre des constituants ne détermine pas toujours du rôle que ceux-ci assument, en partie parce que l’objet de troisième personne n’est pas référencé dans le verbe et qu’il n’est pas nécessairement exprimé par un constituant nominal, mais également pour des raisons de topicalisation ou de focalisation (voir 15.1). Du fait qu’il n’existe aucun critère morphologique pour distinguer les deux types d’objet, nous parlerons de double accusatif, constructions communes par ailleurs dans toute l’Afrique (Levinsohn, com pers). Bien qu’il puisse y avoir ambiguïté formelle, le contexte et la connaissance du monde réel permettent de déterminer le sens d’un énoncé (ex 844, où il est clair que la fille a été donnée à l’homme, et non l’inverse, la fille étant déterminée par sa relation avec le père).
844. t-únúŋ, kàkàlá-g t-ɛ̀nɛ́=gùmáʃí-g t-ɔ̀ɲ-ɔ́
3s-père fille\sg-sg 3s-pos=defhomme 3s-donner-pas
Le père, il a donné sa fille à un homme.
Malgré les flottements possibles, l’ordre des constituants, pour ɲ ùn ayant donné, en combinaison avec l’empathie et la définitude, joue un rôle dans la détermination des rôles sémantiques dans les exemples (845). En effet, lorsque les référents des deux objets sont animés, le destinataire est celui qui est immédiatement à gauche du verbe (ex 844), alors que le patient est généralement placé en position préverbale lorsqu’il est inanimé. L’on remarquera, dans les exemples (845c) et (845d), que la marque de définitude moyenne est employée pour les deux objets, mais que =nu connaît une réalisation réduite quand il définit un référent inanimé.
845. (a) mùʃɔ̀ŋ=gùàm=gú fárdɛ́ː ɔ̀nd-ùy-ɔ́
femme.sg=sg.def 1s=obj pagne o1s.s2/3s-donner-pas
La femme m’a donné un pagne à moi.
(b) mùʃɔ̀ŋ=gù kàŋ tɛ́=gùfárdɛ́ː t-ɔ̀ɲ-ɔ́
femme.sg=sg.defhumain.sg un=sg.def pagne 3s-donner-pas
La femme a donné un pagne à quelqu’un.
(c) fárdɛ́ː=nú mùʃɔ̀ŋ=gú t-ɔ̀ɲ-ɔ́
pagne=def femme.sg=sg.def 3s-donner-pas
Il a donné le pagne à la femme.
(d) mùʃɔ̀ŋ=gú1fárdɛ́ː-n u t-ɔ̀ɲ-ɔ́
femme-sg=sg.def pagne=def 3s-donner-pas
Il a donné le pagne à la femme.
Bien que définitude et emphase soient déterminants pour l’ordre des termes, il existe une séquence de constituants non admis pour les verbes bitransitifs, d’après nos informateurs. En effet, l’énoncé (846a) est accepté, alors que l’énoncé (846b) ne l’est pas. Nous n’avons pas d’explication pour ce fait, sinon peut-être une question de relation sémantique entre le verbe et l’objet transféré.
846. (a) kàlà=gúkàŋ máʃí=gùʃáːyɛ̀ː=nu t-ɔ̀ɲ-ɔ́
enfant\sg=sg.def humain.sg homme=sg.def thé.def 3s-donner-pas
L’enfant a donné le thé à l’homme.
(b) *kalagu ʃaːyenu kaŋ maʃigu toɲo
-gú est une marque casuelle, indiquée par le ton haut, bien que le conditionnement pour cette réalisation ne s’applique pas dans ce contexte.