Les subordonnées temporelles n’apportant pas d’informations discursives sont marquées par =nu, indiquant la simultanéité ou par =nún, signalant la consécutivité. Les tiroirs verbaux employés dans la subordonnée et dans la matrice permettent de préciser la relation de temporalité entre les évènements. Les subordonnées conditionnelles sont considérées comme un type de subordonnée temporelle, du fait que la seule différence entre l’expression de la temporalité et celle de la condition se situe dans l’emploi des tam.
12.3.3.1.1 =nu simultanéité et =nún consécutivité
L’expression syntaxique de la subordination temporelle dépend partiellement des sujets de la proposition subordonnée et de la matrice. En effet, en cas de coréférence, l’on emploiera un converbe dans la subordonnée (voir 12.4). Par contre, en cas de non coréférence, l’on emploiera un morphème de subordination adjoint à un verbe conjugué non fini (ex 971a et 972a), et les relations temporelles pourront être définies un peu plus finement. Les exemples (971a) et (971b) indiquent la simultanéité, et les exemples (972a) et (972b) la consécutivité, pour les sujets coréférents (ex 971a et 972a) ou non (ex 971b et 972b).
971. (a) íʃɛ̀ dùm drábà=gù híllɛ̀-g tìndàgín k-ɛ̀r-í
soir tout hyène=sg.def ville-sg à.côté.de th-venir\pl-v
t-ɔ́ːl-í=nù
3s-pleurer-v=tps
Tous les soirs, quand la hyène vient hurler près de la ville, … (C5.12.20)
(b) àm kàn tâː Φ-sù táfíː t-ìndríː
1s com conter th-aux natte 3s-faire.decl
Il fait une natte tout en causant avec moi.
972. (a) gùn á-kár-á=nún ɲɛ̀rɛ́-g t-ìndrìy-á-r-ì
ici 1s-venir-pas=tps.ant boule-sg 3s-faire-pas-pl-decl
Elle faisait la boule quand je suis arrivée ici.
(b) mɔ̀mɔ́=gù àmáràk=náː kɔ́l-íː=nú k-ár-á-n
lièvre=sg.def lion.sg=gen enfant\pl-pl=def th-venir-v-ant
t-ày-á
3s-entrer.depuis-pas
Le lièvre, après être allé chez les enfants du lion, est entré. (C5.04.02)
L’on remarquera la ressemblance formelle de =nu et de la désinence ‑V du converbe indiquant la simultanéité (ex 971a et 971b), ainsi que de =nún et de la désinence ‑Vn des converbes marquant la consécutivité des actions (ex 972a et 972b). =nún, clitique verbal, n’a pas de relation morphologique, a priori, avec =nún, clitique locatif, le premier étant bimorphématique, mais non le second. Il est difficile également de voir une relation entre =nú subordonnant temporel , et =nú marquant la définitude du constituant nominal, et il s’agit de deux morphèmes homophones.
Ce ne sont donc pas seulement les morphèmes qui précisent les relations entre propositions, mais aussi l’emploi des tam. La référence des sujets ainsi que la polarité des verbes détermine la forme verbale de la première proposition, ainsi que le résume le tableau 62.
| Sujet | tam | Polarité | Construction |
| Coréférent | Identique ou différent | Identique | Converbe |
| Différent | Identique ou différent | Identique ou différent | -nu, -nun |
Les tam permettent de faire la distinction entre une relation temporelle de consécutivité ou de simultanéité se situant dans le réel, et une relation se plaçant dans le domaine hypothétique, exprimant la condition. Lorsque la relation exprime la temporalité et ne reçoit pas d’interprétation conditionnelle, les tiroirs verbaux employés dans la matrice ainsi que dans la subordonnée seront à un tiroir du réel. Des restrictions ont été relevées dans la proposition subordonnée, comme le verbe ne peut être au futur, l’action étant nécessairement antérieure ou simultanée mais non postérieure à celle de la matrice, comme la proposition subordonnée pose le cadre de l’action de la matrice. Comme nous le verrons, un futur ou un futur + =t ɛ ́r irréel dans la proposition principale implique une notion de condition ou d’irréalité, du fait du non-accomplissement de l’événement. Un irréel dans la matrice peut être combiné à un irréel dans la subordonnée, signifiant une condition irréalisable. Il existe une double détermination de la relation temporelle, la première par le choix du clitique, et la seconde, plus fine, par celui des tam, qui précisent les relations très générales de consécutivité et de simultanéité rendues par les clitiques. Les exemples suivants illustrent différentes possibilités d’associer les tam sans être exhaustifs pour autant. Ces emplois font généralement appel aux sens secondaires des tam, qui découlent du rapprochement des formes verbales de la subordonnée et de la matrice ainsi que du choix des morphèmes subordonnants.
Les énoncés 973 traduisent une relation se situant dans le passé, les évènements étant consécutifs dans (973a) mais simultanés dans (973b).
973. (a) gùn á-kár-á=nún ɲɛ̀rɛ́-g t-ìndrìy-á-r-ì
ici 1s-venir-pas=tps.ant boule-sg 3s-faire.pas-pl-decl
Elle faisait la boule quand je suis arrivé ici.
(b) lìŋà-y w-àwáy=nún dɛ̀-g t-úkún-ù-n w-úy-à
piste-loc 3p-aller=tps.ant vache-sg th-trouver-v-ant 3p-tuer-pas
Comme ils allaient sur le chemin, ayant trouvé une vache, ils la tuèrent. (C3.05.05)
Dans les exemples (974), les évènements se situent dans le présent, exprimant à nouveau la consécutivité (ex 974a) et la simultanéité (ex 974b).
974. (a) gág mínjíː w-ár-á=nún, sàgàr=gú àː w-ìr-í
moment près 3p-aller-pas-ant chacal.def ainsi3p-aux-decl
Comme ils s’en approchaient, ils disent au chacal … (C5.06.21)
(b) kàŋ máʃí-g t-á=nù, kày máʃúː w-úk-ì
humain.sg homme-sg 3s-nfn=tps humain.pl homme 3p-laver-decl
Quand c’est un homme, les hommes le lavent. (T2.19a.02)
Une relation placée dans l’avenir, quelle que soit la relation temporelle, traduit la condition (ex 975).
975. dáwàː wáŋ=gù l-àŋ-í-r=nú l-íː=tɛ̀
médicament dem=sg.def th.2s-boire-pas-pl=tps th.2s-mourir=fut
Si tu buvais de ce médicament, tu mourras.
Dans le cas d’une vérité générale, habituelle ou non spécifique, le verbe de la subordonnée est à la forme non finie, non marquée pour les tam, et celui de la proposition matrice est au déclaratif à valeur de présent (ex 976), correspondant à l’un des emplois de ce morphème, quelle que soit sa réalisation.
976. (a) íríː=káː dùm mɛ̀njíː kàn dɛ́ː kàn tí
léopard=add tout caprin\pl com bétail com emph
t-ìɲ-í
3s-manger-decl
Le léopard, lui aussi, mange des chèvres et du bétail. (T2.26.05)
(b) ɛ́njìː t-íːríŋ=nú ndrɛ̀kɛ-túː=nu mùg w-í-rɛ̀
eau 3s-pleuvoir=tps habit-pl=def mouiller 3p-aux-rec
Les vêtements seront mouillés s’il pleut.
12.3.3.1.2 =nu condition
La condition est exprimée à l’aide d’une subordonnée temporelle, la subordination étant marquée par =nu et les tam forçant l’interprétation conditionnelle. En effet, la relation de temporalité se situe dans le réel lorsque où le verbe de la proposition matrice est à un tiroir du réel, alors qu’elle reste irréelle et irréalisée quand le verbe est à un tiroir de l’irréel. La condition est donc rendue, à strictement parler, non par le morphème =nu, mais par le jeu des tiroirs verbaux, l’expression morphosyntaxique étant identique pour la condition et la temporalité.
Lorsque la relation entre les propositions est conditionnelle, le verbe de la matrice est à l’irréel (futur, impératif ou comportant le morphème irréel =t ɛ ́r), indiquant que la réalisation de l’action est conditionnée par celle de l’action de la subordonnée. Le verbe de la subordonnée, toutefois, ne peut être au futur, comme dans toutes les subordonnées temporelles (ex 977). La relation temporelle n’est pas effacée mais reste indiquée par le tiroir verbal de la proposition subordonnée, le passé indiquant la consécutivité (ex 977b) et la forme non finie la simultanéité (ex 977c), et la distinction entre condition et réalisation future ne peut être exprimée.
977. (a) ɛ́njìː t-íːríŋ-ánd-á=nu fɛ̀ríŋ m-úrúŋgáy=tɛ̀
eau 3s-pleuvoir-neg-nfn=tps dehors 1p-bavarder=fut
Nous bavarderons dehors s’il ne pleut pas.
(b) káy=nú mb-ɔ̀kɔ̀ː-r-í=nù gàɲáː tànjíyàː
gens.pl=def o2s.s1s/1/3p-voir.pas-pl-nfn=tps après chef.v.noms
mb-í=tɛ̀
o2s.s1s/1/3p-donner=fut
Quand les gens t’auront vu / si les gens te voient, ils te conféreront la chefferie. (C5.11.49)
(c) sàgà=gù, kàdáːdɛ̀ː=nu g-àgáy=nù, k-ár-á-n ɲâːm!
petit.couteau brousse=def th.2s-aller=tps th-venir-v-ant prendre.imp
Le petit couteau, quand / si tu vas en brousse, viens le prendre!
En cas de coréférentialité des sujets, toutefois, et donc d’emploi d’un converbe dans le cadre d’une relation temporelle, la distinction entre condition (ex 978) et relation de consécutivité (ex 979) est possible. Cette possibilité implique d’une part que les relations marquées par les converbes ne sont pas purement de subordination, comme ils ne pourraient être en distribution complémentaire avec celle-ci, mais aussi, d’autre part, que condition et temporalité sont distinctes, malgré une expression syntaxique identique en cas de non coréférence des sujets.
978. t-ár-á=nú ɲɛ̀rɛ́-g t-ìndríː=tɛ̀
3s-venir-pas=tps boule-sg 3s-faire=fut
Elle fera la boule si elle vient.
979. k-ár-á-n ɲɛ̀rɛ́-g t-ìndríː=tɛ̀
h-venir-v-ant boule-sg 3s-faire=fut
Elle fera la boule après être venue.
Divers degrés de conditionnalité peuvent être exprimés, selon le tiroir verbal, réel ou irréel, employé, dans la subordonnée d’une part, et dans la matrice d’autre part. L’emploi de =t ɛ ́r irréel explicite et renforce le sens conditionnel, condition nécessairement irréalisable. Nous reprenons les combinaisons de tam ainsi que le degré de réalisabilité de la condition dans le tableau 63.
| Subordonnée | Matrice | Condition | Exemples |
| passé | fut | Réelle | mír-gù tárá-nú ɲɛ̀rɛ́g àndríː=tɛ̀ Si / quand mon frère vient, je ferai la boule (ex 980) |
| non finie | fut | Réelle | ɛ́njìː nɔ̀nnɔ̀rɔ́y láŋ-nù bàtàg mɔ̀ːjúg gíː=tɛ̀ Si tu bois de l’eau sale, tu seras rapidement malade (ex 981) |
| passé – tɛri | fut + = tɛri | Irréelle | kùndán tárá=tɛ́rí=nu míníwɛ̀ː dàlkàː=níŋ tɔ̀kɔ́y=tɛ̀=tɛ́rì S’il était venu hier, il aurait vu des étoiles le matin (ex 982b) |
| passé ou non finie | fut + =tɛri | Semi-réelle | ànd-ùdúmàndá=nú mbìːsís=tâːndɛ̀rí Si tu ne me frappes pas, je ne te mordrai pas (ex 983) |
Le tam de la subordonnée indique la consécutivité ou la simultanéité des deux propositions, mais également le degré de réalisabilité de la proposition. L’exemple (980) illustre une condition réalisable, situant l’événement dans l’avenir, le verbe ne comportant pas le morphème de l’irréel. Le verbe de la subordonnée est au passé, comme la condition doit être remplie pour que l’action du verbe de la proposition matrice puisse se réaliser, le passé étant le temps le plus réel, se référant à des évènements ayant eu effectivement lieu.
980. m-ír=gù t-ár-á=nú ɲɛ̀rɛ́-g à-ndríː=tɛ̀
1s-frère=sg.def 3s-venir-pas=sub boule-sg 1s-faire=fut
Je ferai la boule si mon frère vient / quand mon frère viendra.
Le verbe de la subordonnée peut être à la forme non finie et non marquée formellement pour le temps, et celui de la principale au futur (ex 981), la condition étant un peu plus hypothétique dans ces cas, du fait que le présent est quelque peu moins ancré dans la réalité que le passé, et que les actions ou les évènements pourraient ne pas être menés à leur terme.
981. ɛ́njìː nɔ̀nnɔ̀rɔ́y l-áŋ=nù bàtàg mɔ̀ːjú-g g-íː=tɛ̀
eau sale th.2s-boire=tps vite malade th.2s-devenir=fut
Si tu bois de l’eau sale, tu seras rapidement malade.
La condition restera irréalisée lorsque les verbes des deux propositions comportent le morphème de l’irréel, =t ɛ ́r. Dans ces cas, le verbe de la proposition subordonnée est au passé, et celui de la proposition matrice au futur (ex 982).
982. (a) lɔ̀llíː Φ-ɲàr=tɛ́r-í=nù ɔ́júː
beaucoup th-2s.manger-pas=irr-nfn=tps faim
nd-úy=t-âːndɛ̀r-í
o2s.s3s-tuer=fut-neg.irr-decl
Tu n’aurais pas faim si tu mangeais beaucoup.
(b) kùndán t-ár-á=tɛ́r-í=nu míníwɛ̀ː dàlkàː=níŋ
hier 3s-venir=irr-nfn=tps étoile midi=loc
t-ɔ̀kɔ́y=tɛ̀=tɛ́r-ì
3s-voir=fut=irr-decl
S’il était venu hier, il aurait vu des étoiles le matin (i.e. on l’aurait battu).
En plus des conditions pouvant se réaliser et des conditions irréalisables, il existe une quatrième possibilité, marquée par l’irréel pour le verbe de la proposition matrice, mais un tiroir du réel pour le verbe de la subordonnée (ex 983). Dans ce cas, la réalisation de l’action de la proposition matrice dépend clairement de celle de la subordonnée. Le temps de la subordonnée renseigne également sur le degré de certitude. En (983a), l’emploi du non-passé implique que la condition est toujours dans le domaine du réalisable, alors que le passé en (983b) indique que la boule ne sera plus faite, faute de farine de mil.
983. (a) ànd-ùdúm-ànd-á=nú mb-ìːsí-s=t-âːndɛ̀r-í
o1s.s2/3s.frapper-neg-nfn=tps o2s.s1s/1/3p-mordre-pl=fut-neg.irr-decl
Je ne te mordrai pas si tu ne me frappes pas.
(b) súbbù ɛ̀sɛ́ː mɛ́d ɔ̀ŋgɔ̀s-í-r=nú, ɔ̀ndɔ̀kúr ɲɛ̀rɛ́-g
matin mil pot 1s-écraser-pas=tps soir boule-sg
à-ndríː=tɛ̀=tɛ́r-ì
1s-faire=fut=irr-decl
Je ferai la boule le soir si j’ai pu écraser le mil le matin.
La condition concessive est très proche, sur le plan syntaxique, de la structure des subordonnées temporelles. Le morphème = ka est cependant inséré entre les deux propositions, ayant pour fonction première d’indiquer la coordination mais également de renforcer un constituant du discours, et le morphème b ɛː seulement, même se trouve à la marge gauche de la proposition (ex 984). Dans ces constructions, le sens de concession ressort de la structure générale de l’énoncé et non du sens de l’un des morphèmes.
984. bɛ́ː ɔ́wɔ́lí1dɔ́r=nún tìː lɛ́l=nɛ́r l-ɔ̀kɔ̀ː-r-í=nu=kàː
pddevant place=loc 3sloin=abl th.2s-voir.pas-pl=tps=add
mìː ndìŋá-g n-ɛ̀nɛ́=gù Φ-ndɔ̀rk-ɔ́=kà
2s messager-sg 2s.pos=sg.def th-2s.envoyer-pas=coor
Même si au début, elle, tu l’as vue de loin sur la placedu village, tu as envoyé ton messager, et ... (M04.03-04)
Cette réalisation est une variante de áwàl devant, avant, un emprunt à l’arabe