13.4 Juxtaposition

Nous récapitulons les emplois de la juxtaposition de constituants, du fait que cette construction est attestée dans diverses distributions, ayant des sens et des fonctions variées.

La juxtaposition a été relevée pour des propositions (ex 1042a), ainsi que dans le cas de la détermination adjectivale, lorsque les adjectifs déterminent la même tête (ex 1042b), mais l’on ne peut juxtaposer des constituants nominaux, nécessairement reliés à l’aide de =ka ou de kàn.

1042. (a) lútɔ̀ː w-áyáw=tɛ̀ː w-ìdáy

chose 3p-tuer=fut 3p-vouloir.decl

Ils veulent tuer des animaux. (C3.01a.04)

(b) dɛ̀-g mùnjùkùlà-g nàndàːmùrá-g w-ɔ̀ɲ-ɔ́

vache-sg vieux-sg plein-sg 3p-donner-pas

Ils lui ont donné une vieille vache pleine. (C5.10.23)

Les propositions juxtaposées comportent deux prédicats, rarement plus, sans que leur relation morphosyntaxique ne soit précisée formellement. Nous considérons comme juxtaposées des suites de propositions ayant une relation sémantique, que les propositions soient subordonnées ou non, dans lesquelles le premier verbe est au futur ou à la forme non finie, chaque prédicat assignant des rôles sémantiques. Il existe deux cas de figure, manifestant deux types de relation. D’une part, les prédicats peuvent être dans une relation de subordination, ainsi dans les propositions complétives (ex 1043). D’autre part, la relation peut être une relation de dépendance morphosyntaxique, bien que l’on ne puisse parler de subordination. Le premier verbe, à la forme non finie, étant juxtaposé à la seconde proposition (ex 1044), du fait que les conditions morphosyntaxiques pour l’emploi du converbe (coréférence des sujets, polarité identique des prédicats) ne sont pas remplies.

1043. t-átár=tɛ̀ t-ìdáy

3s-venir=fut 3s-vouloir.decl

Il veut venir.

1044. àmárà=gù mɛ́d kɔ̀drɔ́=gù t-íɲ-àn t-íy-ɔ̀

lion=sg.def pot pierre=sg.def 3s-manger-neg 3s-tuer\moy-pas

Le lion n’a pas pu avaler la pierre et il est mort. (C3.01a.43)

Sur le plan prosodique, l’intonation ainsi que l’enchaînement des propositions permettent de faire la distinction entre deux propositions ayant une relation sémantique (ex 1045) et celles qui sont énoncées successivement (ex 1046). Dans (1046), les deux propositions seraient considérées comme juxtaposées si t ɛ ́n ɛ ̀y était réalisé [t ɛ ́n ɛ ́y], cette intonation montante étant celle d’une proposition non finale, la distinction entre forme déclarative et forme finie est neutralisée pour ce verbe, le glide faisant partie du radical.

1045. híllɛ̀=gín=káː ɛ̀-yíŋ-ànd-í, Φ-fíy-à-n bàs cálàg

ville=loc=add 1s-sortir.de-neg-decl th-être.couché-v-ant pdbeaucoup

ɔ̀-ŋɔ̀n-í

1s-dormir-decl

Je ne suis pas aussi sortie en ville, je passais tout mon temps couchée, j’ai beaucoup dormi. (T2.10.06)

1046. kàŋ wàː=gù, sàŋgàlà=gù t-ɛ́nɛ̀y, cùl-á-g

humain.sg dem=sg.def gorge=sg.def 3s-faire.mal.decl tousser-v-sg

t-ɛ́n-ɛ̀

3s-avoir-decl

Cette personne, elle a mal à la gorge, elle tousse.

La juxtaposition permet de lier des unités n’ayant pas de relation morphologique. Elle a cependant des fonctions plus spécifiques, notamment lorsqu’elle est employée dans des constructions substitutives, dans lesquelles l’un des arguments du verbe est repris dans la seconde proposition. Dans ces constructions, la première proposition est à la forme négative, et la seconde à la forme affirmative, que l’on substitue le sujet (ex 1047) ou un autre constituant (ex 1048).

1047. (a) màhámmàt t-àr-âːnd-ì, ɛ́lì t-àr-á

Mahamat 3s-venir-neg-decl Ali 3s-venir-pas

Mahammat n’est pas venu, Ali est venu.

(b) sûː=gín t-át-ánd-ì, ɔ́súrùn t-àt-á

marché=loc 3s-aller-neg-decl champ.loc 3s-aller-pas

Il n’est pas allé au marché, il est allé au champ. / Il est allé au champ au lieu d’aller au marché.

1048. t-ár-à t-àr-âːnd-í à-ws-âːnd-í

3s-venir-pas 3s-venir-neg-decl 1s-savoir-neg-decl

Je ne sais pas si elle est venue ou non.

La juxtaposition des propositions est aussi employée pour renforcer l’effet de liste dans une énumération. Dans ce cas, les propositions seront identiques, à l’exception de l’élément sur lequel l’on veut insister, t ɔ ́ː dans l’énoncé (1049a) et tàmbáy=nú, m ɔ ̀ ɲ táːn dans (1049b). L’on remarquera l’absence du morphème additif ou de tout autre morphème joncteur.

1049. (a) tɔ́ː bɔ́ylɔ̀ː w-ítíw-ì, tɔ́ː lùwá-y w-ɛ̀y-í, tɔ́ː

unpalissade 3p-tresser-decl un herbe-loc 3p-aller.pl-decl un

sùŋgɔ̀-yí w-ɛ̀y-í, tɔ́ː jàː dàːmírgɛ̀ kámfát Φ-sù

bois-loc 3p-aller.pl-decl unemph mil.acide piler th-aux

Les uns font des palissades, d’autres vont chercher de l’herbe, d’autres encore pilent le mil acide (T2.22a.02)

(b) rìyàlíː t-àmbáy=nú m-ɔ̀ɲ=t-âːn tàràːmbílí-g

argent 3s-ne.pas.avoir=tps 1p-donner=fut-neg voiture-sg

t-àmbáy=nú, m-ɔ̀ɲ=t-âːn dàkàkín t-àmbáy=nú,

3s-ne.pas.avoir=tps 1p-donner=fut-neg boutique.pl 3s-ne.pas.avoir=tps

m-ɔ̀ɲ=t-âːn

1p-donner=fut-neg

S’il n’a pas d’argent, on ne la lui donne pas, s’il n’a pas de voiture, on ne la lui donne pas, s’il n’a pas de boutiques, on ne la lui donne pas. (M15.24-26)

Les juxtapositions de verbes ou de prédicats identiques marquent une insistance sur l’événement (ex 1050) ou une certaine durée dans le temps (ex 1051). L’auxiliaire peut clore la série de verbes, que ces verbes soient des coverbes ou non (voir 9.8).

1050. sàgàr=gù àː t-ìr-í "w-ár-á w-ár-á w-ár-á!"

chacal ainsi 3s-aux\pres-decl 3p-venir-pas (3fs)

Le chacal dit : ’Ils sont venus, ils sont venus, ils sont venus’ (C3.01a.13)

1051. sàgàr=gú ìkká Φ-nɛ̀yì Φ-ndrɔ́msú Φ-sù, Φ-nɛ̀yì

chacal=sg.def lointh-emporter\pl.v th-cacher.v th-aux (3 fois)

Φ-ndrɔ́msú Φ-sù, Φ-nɛ̀yì Φ-ndrɔ́msú Φ-sù[…]

Le chacal, ayant transporté et caché, et transporté et caché, et transporté et caché [a déplacé toute la viande] (C3.05.07)