Le topique est ’l’élément de l’énoncé à partir duquel l’énonciateur développe un commentaire’ (Creissels 2006b:10). Cet élément peut être le topique par défaut, indiqué par sa position dans l’énoncé ou par sa fonction et son agentivité, ou être mis en relief par un mécanisme morphosyntaxique, qu’il s’agisse de l’emploi de l’une des particules an, ti ou jaː, ou de l’extraposition du constituant. L’intonation, quant à elle, joue elle aussi un rôle, faisant porter l’accent sur un constituant.
En ce qui concerne les morphèmes indiquant la topicalisation, il faut remarquer qu’ils sont également utilisés dans le cas de la focalisation et nous reviendrons sur leurs distributions en 15.5.2.
La position de topicalisation par défaut est la position initiale de l’énoncé, comme nous l’avons indiqué, ou plutôt la seconde position, la première étant réservée aux compléments non essentiels. Dans un énoncé non marqué, le sujet nominal est le topique par défaut et se trouve donc en initiale d’énoncé. Il en découle que le constituant locatif, pour les verbes de localisation, et l’objet, pour les verbes transitifs, seront topicalisés lorsqu’ils sont placés en initiale d’énoncé. Un énoncé peut comporter plus d’un topique dépendant chacun d’un verbe différent, notamment dans les cas d’enchâssement de propositions. Ainsi dans l’énoncé (1145), le premier topique est nít ɛ ́=gù, et le second sûː=gìn.
1145. n-ítɛ́=gù sûː=gín k-ɔ́k-ɔ̀-n ɛ̀sɛ́ː=nu t-árk-ì
ptcp-cultiver=sg.def marché=loc th-aller-v-ant mil=def 3s-acheter-decl
Le cultivateur, étant allé au marché, achète du mil.
Il n’est pas possible d’extraposer un constituant non essentiel, du fait que la position par défaut de ce type de constituant est précisément en initiale d’énoncé. Un constituant se trouvant à la marge gauche dans un énoncé non marqué sera nécessairement topicalisé à l’aide de l’un des morphèmes (ex 1146a à 1146d).
1146. (a) àb hàlíːmɛ̀ àn sìb-áː ɔ́njùː=náː t-às-í
ab Haliːme emph coudre-v meule=gen 3s-savoir-decl
Quant à Ab Halîme, il sait recoudre les meules. (C5.09.18)
(b) wùjáː áː Φ-sù, k-ús-à-n tá, tàlàːtíːn yɔ̀m1sáìm
encore ainsith-aux th-siester-v-ant emph trente jours jeûner
m-ír=nún, íd t-ìy-ɔ́
1p-aux=tps fête 3s-devenir-pas
Et ensuite ayant passé la journée, quand nous avons jeûné trente jours, c’est la fête. (T1.32.06)
(c) ámárká-síː-nu jàː Φ-wùrŋg-à-n kàlà-g t-ɛ̀nɛ́-g
lion-pl=def emph th-se.lever-v-ant enfant\sg-sg 3s-pos-sg
ɲílìː ŋgálà=gù t-úkún-ù-n w-íɲ-á-r-ì
petit petit=sg.def th-trouver-v-ant 3p-manger-pas-pl-decl
Quant aux lions, s’étant levés, ayant trouvé son petit enfant, ils le dévorèrent. (C3.02.28)
(d) wáŋ jáː sùltán=gù tí w-úːnj-ì
dem emph sultan=sg.def emph 3p-donner.pl-decl
Quant au sultan, eux-là, ils les lui donnent. (T3.09.13)
Topique inhérent et agentivité ont une relation très nette, ainsi que le met en évidence le fait que la forme passive ne puisse être employée si l’agent est exprimé. Il n’est pas possible de destituer ce dernier tout en le maintenant dans l’énoncé à un cas oblique. L’exemple (1147)contraste deux constructions, pouvant être la réponse à la même question (ex 1147a), la première (ex 1147b) dans lequel l’agent est exprimé, le verbe étant par conséquent à la forme active, et la seconde (ex 1147c), de laquelle l’agent est absent, et dans laquelle le patient est le sujet du verbe à la forme passive.
1147. (a) kàlà=gù ɲɛ̂ː t-ɔ́ːl-ì?
enfant\sg=sg.def quoi 3s-pleurer-decl
Pourquoi l’enfant pleure-t-il?
(b) w-ùdùm=ká tìː t-ɔ́ːl-ì
3p-battre=coor 3s 3s-pleurer-decl
Ils l’ont frappé et lui, il pleure. / On l’a frappé et lui, il pleure
(c) t-ùdùmɔ̀r-í-r-ì
3s-battre\moy-pas-pl-decl
Il a été frappé.
C’est le terme se situant le plus haut dans la hiérarchie d’empathie qui tend à assumer le rôle de sujet, et donc de topique par défaut. Lorsque le verbe assigne ce rôle à un autre constituant, celui-ci sera suivi du morphème an, comme dans l’exemple (1148), pour lequel l’interprétation la plus naturelle serait que c’est l’enfant qui voit le chien.
1148. ɲûː=gù án kàlà=gú tɔ̀kɔ́y
chien=sg.def emph enfant\sg=sg.def 3s-voir.decl
Quant au chien, il voit l’enfant.
Dans un énoncé plus complexe, divers constituants peuvent être topicalisés par leur position ainsi que par l’emploi d’un morphème d’emphase. Dans l’énoncé (1149a), élicité il est vrai, le sujet ainsi que le complément temporel le sont, alors que dans (1149b), c’est le complément temporel qui est doublement topicalisé, à la fois par sa position et par le morphème ti.
1149. (a) wɛ̀ɲíŋ súbbú tí kàlà=gù ɔ́súrún t-àt-á
aujourd'hui matin emph enfant\sg=sg.def champ.loc 3s-aller-pas
Quant à ce matin, l’enfant est allé au champ.
(b) kàlà=gù wɛ̀ɲíŋ súbbú tí ɔ́súrún t-àt-á
enfant\sg=sg.def aujourd'hui matin emph champ.loc 3s-aller-pas
L’enfant, ce matin, est allé au champ.
tàlàːtíːn y ɔ ̀m: emprunt à l’arabe