15.5.2 Morphèmes

Nous reprenons les morphèmes employés pour mettre un terme ou un constituant en relief, qu’il s’agisse de topicalisation ou de focalisation, le sens plus précis de ces morphèmes étant déterminé par le contexte.

15.5.2.1 ti, an, yag et jaː

Les morphèmes ti, an, yag et jaː, mettent l’accent sur le constituant à la droite duquel ils sont placés, quelle que soit la position de celui-ci dans l’énoncé (ex 1167 et 1168). Le choix des morphèmes est dépendant du rôle syntaxique du constituant. Ainsi, le sujet est mis en relief à l’aide de an (ex 1167), les autres constituants avec ti, ainsi l’objet dans (1168a) et le locatif dans (1168b). Le constituant peut de plus être défini (ex 1167). Nous reviendrons sur chacun de ces morphèmes, montrant les particularités de leurs emplois.

1167. már ɛ̀mbɛ́=gù án t-úɲ-á-r-ì

taureau 1s.pos=sg.def emph 3s-accoucher-pas-pl-decl

Quant à mon taureau, il a mis bas. (C5.10.31, exemple tiré d’un conte)

1168. (a) màːɲíː=nu tí lùk-á-r-áː?

affaires=def emph th.2s.laver-pas-pl-q

Quant à tes affaires, les as-tu lavées? (T2.03.05)

(b) sûː=gín tí g-àg-áː?

marché=loc emph th.2s-aller-q

Quant au marché, y es-tu allée? (T2.03.03)

Deux constituants dans le même énoncé peuvent être topicalisés à l’aide de ti, ainsi que l’exemple (1169a) l’illustre. Le double emploi de ce morphème est permis du fait qu’il est marqué pour la topicalisation et non la focalisation dans ces énoncés. Ces constructions sont toutefois rares dans nos données, la topicalisation avec jaː accompagné de ti étant nettement plus fréquente (ex 1169b).

1169. (a) ʃáràː=nú tà dɔ̀lɔ́-g mbàːr kàn tí m-ìndríː

piège=def emph bâton.sg deux com emph 1p-faire-decl

Quant aux pièges, nous les faisons avec deux bâtons. (T3.01.10)

(b) ɛ̀dì=gín Φ -ndɔ́ŋ-ù-n tì súŋgɔ́ː tí w-àdáw=nún jáː

âne=loc th-poser-v-th emph bois emph 3p-charger=tps emph

L’ayant posé sur l’âne, quand ils chargent du bois, … (Txt2.20b.08)

Le fait que ti indique non seulement la topicalisation mais également la focalisation est illustré par l’exemple (1170), dans lequel la réponse à la question, une information nouvelle, est marquée par ce morphème.

1170. (a) ŋgɔ́tí t-í-ŋ g-àr-tɛ́=nù?

quand 3s-v-q th.2s-venir=fut=sub

Quand est-ce que tu viendras?

(b) súndár tà á-kár=tɛ̀

demain emph 1s-venir=fut

Je viendrai demain.

Le morphème ti a été relevé avec un ton haut ou un ton bas, la longueur vocalique permettant de le distinguer du pronom délocutif singulier tìː, sa position ainsi que sa relation avec les constituants de l’énoncé le distinguant de la copule. Les réalisations tonales dépendent de la mélodie de la phrase, notamment de la présence ou de l’absence d’une pause après le constituant, le ton bas, nous l’avons indiqué, ayant une valeur démarcative.

ti pourrait être dérivé de la copule, celle-ci étant employée pour les mécanismes de focalisation, en maba tout comme dans les langues du monde, bien que ti dans son emploi d’emphase ne soit plus perçu comme tel par les locuteurs, les variations dans la réalisation pouvant en constituer une preuve. En effet, ti connaît une réalisation ta, qui peut être analysé comme 3s-nfn, les deux allomorphes étant alors, à l’origine des formes de la copule et non des variantes phonétiques. Du fait de cette relation, hypothétique en l’état actuel de la langue, avec la copule, et de ses emplois dans les énoncés focalisés, le morphème ti a, avant tout, une fonction de mise en relief d’un constituant, la valeur plus précise celle-ci étant déterminée par le reste de l’énoncé.

L’on peut noter que l’emploi du morphème ti / an, tout comme celui de yag, lève une ambiguïté potentielle dans la construction du syntagme adjectival et de la prédication non verbale (ex 1171a), cet emploi pouvant être mis en parallèle avec la fonction de =gu / =nu, bien que les statuts des morphèmes soient différents. En effet, les deux déterminants, kùkúyàg et ndàkàlág d’une part, lùlúy ɔ ́ː=nu et ndàkàláy d’autre part, pourraient constituer le prédicat non verbal si aucun morphème, que ce soit an ou =gu, n’indiquait les limites des constituants assumant la fonction de sujet et de prédicat. De plus, le sujet est indiqué comme topique par l’emploi de an, bien que les deux constituants soient marqués comme définis dans (ex 1171b). Le locuteur insérait plus ou moins automatiquement un marqueur d’emphase dans ces énoncés élicités, mettant en évidence la nécessité de faire ressortir l’un des constituants.

1171. (a) kàŋ kùkúyà-g án ndàkàlá-g t-ì

humain.sgrouge-sg emph court-sg 3s-decl

C’est la personne brune qui est petite.

(b) ndrɛ̀kɛ́ː lùlúyɔ́ː=nu án ndàkàláy=nú t-ì

habit sombre=def emph court-?.def 3s-decl

La robe bleue est la courte.

Pour la topicalisation d’un verbe ou un constituant verbal, c’est uniquement le morphème ti / ta que l’on relève, que le verbe soit conjugué (ex 1172a) ou à la forme converbale (ex 1172b).

1172. (a) t-ɔ̀jjír=ká tà, w-ínjík-ì

3s-sècher=coor emph 3p-griller-decl

Elles (les arachides) sèchent1, et on les grille. (T2.28a.10)

(b) ndrɛ̀kɛ́ː=nu wùdùŋ-à-n tí t-íkɛ́=tɛ́ː t-ìdáy

vêtement=def th-enlever.sg-v-ant emph 3s-se.laver=fut 3s-vouloir.decl

Après avoir enlevé ses habits, elle veut se laver.

Les morphèmes ne sont pas univoques, comme nous l’avons indiqué, et dans certains contextes, il n’est pas possible de trancher entre topicalisation et focalisation, ainsi que dans l’exemple (1173), tiré d’un conte, où la vache et le taureau sont des référents focalisés plutôt que topicalisés, bien que connus des interlocuteurs.

1173. (a) màrfà már ɛ̀mbɛ́=gù t-úɲ-á-r-ì!

Marfa taurau 1s.pos=sg.def 3s-accoucher-pas-pl-decl

’Marfa, mon taureau a mis bas!’

(b) hěy, tìː már tá yág, mɛ́d t-úɲ=t-àː?

hey 3s taureau emph emph pot 3s-accoucher=fut-q.rhe

’Hey, mais c’est un taureau, est-ce qu’il peut mettre bas?

(c) dɛ̀-g ɛ̀mbɛ́=gù án t-úɲ-á-r-ì!

vache-sg 1s.pos=sg.def emph 3s-accoucher-pas-pl-decl

’C’est ma vache qui a mis bas.’

(d) lálá lálà, már ɛ̀mbɛ́=gù án t-úɲ-á-r-ì

non non taureau 1s.pos=sg.def emph 3s-accoucher-pas-pl-decl

’Non, non, c’est mon taureau qui a mis bas.’ (C5.10.28-31)

Le morphème yag est relevé le plus souvent sous la forme yàg, mais connaît également une réalisation yáːg, le plus souvent lorsqu’il est attesté sans jaː (ex 1174).

1174. híllɛ̀-g [yáːg] ʃɔ́kɔ́yán w-ìr=gù tì wàsí=gù

ville-sg emph Chokoyan 3p-dire\pres=sg.def emph feu=sg.def

t-íɲ-á-r-ì

3s-manger-pas-pl-decl

Quant à ce village qu’on appelle Chokoyan, celui-là, il a brûlé.

Le morphème yag exprime la topicalisation, mais en la combinant à la définitude d’un constituant (ex 1175). Une étude plus approfondie sera nécessaire pour déterminer sa relation avec la référentialité.

1175. (a) ɔ̀lú=gù yàgdrábà=gìníŋ=gù t-úttúm-ŋ-ɔ́=kà

queue=sg.def emph hyène=gen=sg.def 3s-couper\moy-sg-pas=coor

Quant à la queue-là de la hyène, elle a été coupée, et ... (C5.11.63)

(b) tâː=dà-g yág bís=kàː gɔ́rmbɔ́l=kàː jìkì-síː kàn

conter=noms-sg dem chat=coor margouillat=coor souris-pl com

w-ɛ́nɛ́=gù

3-pos=sg.deg

Ce conte-là (que je vais raconter) est l’histoire du chat, des margouillats et des souris (C4.03.01)

Le morphème jaː, mettant l’emphase sur un constituant, comprend une nuance de contraste et de consécutivité, ceci le différenciant de an et de ti. jaː est fréquemment relevée dans le discours (ex 1176), dans les constructions à focalisation contrastive plus particulièrement, en combinaison avec la particule yag. Ces particules sont attestées avant tout pour la mise en relief du constituant sujet.

1176.(a) bís=gù jàː gàŋgáŋ t-ùdúm-ì

chat=sg.def emph tambour 3s-battre-decl

Quant au chat, il battait le tambour. (C4.03.21)

(b) sàgàr=gù wày t-ás=ká àmárà=gù jáː ɔ̀njúlɔ̀=gìn

chacal=sg.def encore 3s-griller=coor lion=sg.def emph ombre=loc

Φ-fíy-á-n t-ìnd-í

th-se.coucher-v-ant 3s-exister-decl

Le chacal la grillait et le lion était couché à l’ombre. (C3.01a.35-36)

Malgré leur similitude et des distributions dans lesquels ils sont interchangeables, la fonction discursive des morphèmes jaː et yag est quelque peu différente. En effet, le morphème jaː permet faire passer, ou repasser, un participant au premier plan, ainsi que le montrent les énoncés (1177a et 1177b, alors que yag marque plus nettement la définitude dans un sens très large (ex 1178, le titre d’un conte).

1177. (a) w-íɲ=tɛ̀ː w-ìdáy=kà, kɔ́l-íː kɛ́lɛ̀ː t-únúŋ=gù

3p-manger=fut 3s-vouloir=coor enfant\pl-pl gen 3s-père=sg.def

jàː t-àr-à

emph 3s-venir-pas

Ils voulaient les dévorer, et alors le père des enfants est venu. (C5.03.11)

(b) mùʃɔ̀ŋ wàː=gù básál=nú t-àttám=kà, tɛ́ː=gù jàː

femme.sg dem=sg.def oignon=def 3s-couper=coor un=sg.def emph

túm=nú fɛ̀rɛ̀-g t-í-r=kà, ílɛ́=gù jàː ɲúː

ail=def peler 3s-aux=coor dem=sg.def emph viande

t-ànàr-í

3s-apporter-decl

Cette femme coupe les oignons, et quant à une autre, elle pèle l’ail et quant à celle-là, elle apporte la viande.

1178. tâː=dà-g yág bís=kàː gɔ́rmbɔ́l=kàː jìkì-síː kàn

conter=noms-sg emph chat=coor margouillat=coor souris-pl com

w-ɛ́nɛ́=gù

3p-poss=sg.def

Quant à cette histoire, (c’est l’histoire) du chat, du margouillat et des souris. (C4.03.01)

yag, malgré sa structure, n’est pas un singulatif, et l’on le relève avec des termes pluratifs ou pluriels (ex 1179). Bien que rappelant le déictique wàːg par sa forme et étant perçu comme tel par les informateurs, il s’agit d’un marqueur discursif d’après les emplois dans les textes.

1179. mɛ́sɛ́ː yág kìlɛ̀ːrì=gín n-ɛ̀lír=nú=gù fɛ̂ː

caseemph saison.pluies=loc ptcp-abîmer\moy=def=obj réparer

w-ɔ́r-ŋ-ɔ̀

3p-aux-sg-pas

Ils ont réparé la case-là qui a été abîmée pendant la saison des pluies.

Dans l’exemple (1173b), yag et ti marquent le même constituant, impliquant qu’ils ne sont pas membres du même paradigme, celui des morphèmes de topicalisation, et confirmant la fonction de définitude de yag.

15.5.2.2

a été relevé, nous l’avons dit, dans les interrogations non marquées, ainsi que dans d’autres contextes dans lesquels il met en relief l’un des constituants. Il connaît une réalisation [máː], un peu plus fréquente que la réalisation []. Dans les interrogations, il est attesté une forme réduite m, non relevée dans les autres distributions (voir 5.5). Les sens de découlent en partie du contexte discursif dans lequel ce morphème est employé, son sens étant une emphase très générale, comme celui des morphèmes vus en 15.5.2.1.

La particule apparaît fréquemment avec des verbes à la forme négative (ex 1180a). Dans ces contextes, elle focalise le prédicat, que celui-ci soit verbal ou non verbal (ex 1180b).

1180. (a) má t-ùnjìn-âːnd-í

emph 3s-revenir-neg-decl

Il n’est pas encore revenu. (T3.08.23)

(b) má mɔ̀ːjú-g t-ì

emph malade-sg 3s-decl

Il est encore malade.

peut être redoublé, marquant une insistance sur le procès que l’on topicalise, et lui conférant une notion de duratif ou de répétitif (ex 1181).

1181.mà má t-ìnjìŋ-í

emph emph 3s-ronger-decl

Elle ronge encore et encore.

Ce morphème peut être combiné avec le morphème = káː, signifiant l’additif dans cette distribution. Dans ce cas, on le relève avant un constituant verbal (ex 1182a) ou nominal (ex 1182b), mettant en relief l’élément immédiatement à droite de ces deux morphèmes, le prédicat dans l’exemple (1182a), et l’objet dans l’exemple (1182b).

1182. (a) ɛ́njìː má=káː t-àŋ-í

eau emph =add 3s-boire-decl

Encore, il boit de l’eau.

(b) má=káː ɛ́njìː t-àŋ-í

emph =addeau 3s-boire-decl

Il boit encore de l’eau.

Notes
1.

Les arachides sont traitées comme un nom masif dans cet énoncé, d’où le singulier.