Les chercheurs présentent plusieurs hypothèses sur l’emplacement de la salle du trône dans le groupe officiel. La première hypothèse1145 serait que la première salle, qui s’ouvre immédiatement sur la cour centrale, était la salle du trône (salle 64 du palais de Mari, salle N 31:6 du palais amorite de Tell Asmar, salle O du palais de Tuttul, salle 17 du palais d’Assur) tandis que la seconde salle (salle 65), à laquelle on accédait, soit directement par la première salle, soit en traversant une pièce intermédiaire, servait de salle des fêtes. D’après une autre hypothèse1146, il y aurait deux salles du trône dans les palais. A Mari par exemple, la salle 65 serait la grande salle du trône, mais la salle 64 serait également une autre salle du trône, comme en atteste la ressemblance de ces deux salles avec les salles du palais de Tell Asmar (salle N31:6 et salle N30:3). Pour la troisième hypothése, l’édifice royal ne comporte qu’une seule salle du trône. Elle s’appuie principalement sur la fonction et la destination des installations retrouvées à l’intérieur de cette salle comme, par exemple, la base du trône, mais également sur la forme de la salle et ses dimensions. La dernière hypothèse1147 postule que la première grande pièce servait de salle réception, alors que la seconde était une salle du trône.
Il nous paraît difficile d’adhérer à la première hypothèse, car les éléments retrouvés dans la première salle du groupe officiel, qui donne sur la cour centrale, ne permettent pas d’y voir une salle du trône (salle 64 du palais de Mari et salle O du palais A de Tuttul par exemple). La salle 64 présente des caractéristiques religieuses avec la présence de la statue de la déesse au vase jaillissant qui se dresse sur un podium et sa désignation par le terme « papahum ». De plus, comme nous l’avons déjà signalé, le podium de cette pièce n’a pas été construit dans le matériau habituellement utilisé pour construire la base du trône. L’existence d’une pièce à fonction religieuse mène à penser que la partie officielle du palais de Mari ne respecte pas le schéma traditionnel des palais mésopotamiens. J.-C. Margueron a déjà signalé cette particularité : « elle me paraît devoir appartenir à une catégorie propre aux palais de l’époque des dynasties amorites chargée de séparer le domaine spécifiquement royal- salle de trône et appartements privés- des autres parties de l’édifice et sous la protection d’une divinité. Il n’est cependant pas exclu que certaines cérémonies royales y aient trouvé place » 1148
Pourquoi cette salle jouait-elle un rôle religieux dans un secteur à vocation officiel ? Nous pensons que l’idéologie, courante à cette époque là, témoignant du lien entre le roi et le dieu, explique la double fonction de cette pièce. En effet, les rois mésopotamiens tiraient la légitimité de leur pouvoir du fait qu’ils agissaient comme les représentants des dieux sur terre. Le roi, en tant que représentant du dieu, contrôlait les ressources du temple principal. Naram-Sin1149, un des empereurs d’Akkad, changea la nature de la royauté en se proclamant lui-même dieu. Durant son règne, ce roi faisait précéder son nom du signe déterminatif des dieux et ses fonctionnaires le nommaient « dieu d’Agadé ». Cette tradition s’est poursuivie à l’époque suivante (Ur III) qui se distingue par la divinisation des rois. Par exemple le temple du Shu-Sin, à Tell Asmar, était destiné au culte du roi d’Ur Shu-Sin. L’époque paléo-babylonienne donne aussi un exemple de cette relation : Ibiqadad II (roi d’Eshnunna) inscrit son nom avec un déterminatif divin. Les traditions mésopotamiennes, indiquant une relation étroite entre l’autorité politique et l’autorité religieuse, explique l’existence de la pièce 64, à vocation religieuse, dans une zone destinée à une fonction officielle.
Dans la salle O du palais A de Tuttul, dont nous avons déjà discuté, le matériau utilisé à la construction du podium, la brique, n’était pas identique à celui utilisé pour la base du trône (pierre). Les briques étaient spécialement employées pour construire les podiums des pièces consacrées à une fonction religieuse, comme, par exemple, dans la chapelle 150, la salle 132 et la salle 64 du palais de Mari1150. Cela laisse penser que cette pièce était probablement utilisée pour des activités religieuses. Les fouilleurs du palais A de Tuttul renforcent l’hypothèse d’une salle du trône en la comparant avec les salles du trône des palais néo-assyriens. Selon eux, la présence d’une estrade de trône sur le petit côté de la salle O, à gauche de l’entrée, rappelle la localisation du podium du trône dans les palais datant de l’époque néo-assyrienne1151. Selon nous, l’emplacement de la base du trône n’est pas une preuve suffisante pour faire l’hypothèse d’une salle du trône, car les bases de trône des palais de l’époque néo-assyrienne sont faites en pierre, et non en briques, comme dans la salle 65 du grand palais de Mari.
Ces dernières constatations s’opposent à la première hypothèse, selon laquelle la première pièce du bloc officiel des palais mésopotamiens (salle 64 du palais de Mari et salle O du palais de Tuttul) n’était probablement que dans quelques cas la salle du trône, alors que la seconde salle était la réelle salle du trône (salle 65 du palais de Mari et peut-être grand hall Q du palais de Tuttul). La première salle du bloc officiel des autres palais (Tell Asmar, Uruk, Assur et Tell al-Rimah) ne comporte pas d’installations, comme la base du trône, aidant à définir la réelle salle du trône.
Dans tous les palais, il est également impossible d’admettre la deuxième hypothèse (existence de deux salles du trône dans le palais) pour un certain nombre de raisons :
Les dernières oppositions que nous avons proposées contre la première hypothèse sont également valables pour la deuxième hypothèse.
Par ailleurs, il faut noter l’absence d’installations fournissant des indices quant à l’existence de la salle du trône, comme la base du trône et des éléments des décorations. Nous estimons que la base du trône était l’indication principale permettant de définir cette salle. Or, aucune base du trône n’a été retrouvée dans la salle N 31:6 et dans le grand hall du palais amorite de Tell Asmar. Nous ne pouvons donc pas dire que les deux étaient des salles du trône. Toutefois, ce bloc comporte au moins une salle du trône. C’est l’hypothèse proposée par les fouilleurs qui considèrent que la salle N31:6 était la seul salle du trône du palais de Tell Asmar. Mais, si nous admettons que la première salle du bloc officiel de ce dernier bâtiment était la salle du trône, des différences demeurent avec d’autres palais dont la salle du trône était la seconde salle (surtout le palais de Mari).
La troisième hypothèse pour définir l’emplacement de la salle du trône des palais mésopotamiens est plus convaincante et plus logique que les autres hypothèses. La salle 65 du grand palais de Mari répond aux conditions employées par la dernière hypothèse pour définir la salle du trône. Cette salle comporte en effet une base de trône et ses grandes dimensions permettent de recevoir un grand nombre de convives du roi. L'aménagement de la salle du trône du palais de Mari ressemble à celui des autres palais, surtout en ce qui concerne la présence d'une base du trône, conformément au reste du monde mésopotamien (palais assyriens par exemple). Pourtant cette dernière hypothèse ne peut pas être adoptée pour tous les palais. Comme nous l’avons vu plus haut, la première salle du bloc officiel du grand palais de Mari ne pouvait pas être la salle de réception. Peut-être, les premières salles appartenant au bloc officiel dans les autres palais servaient-elles de salle de réception, puisque les convives du roi pouvaient y être reçus avant d’entrer dans la salle du trône. La question qui se pose alors est la suivante : si la salle 64 du palais de Mari n’était pas destinée à cette fonction, où recevait-on les convives du souverain avant de les faire pénétrer dans la salle du trône ? Le grand palais de Mari était plus grand que d’autres palais et comportait de nombreuses pièces que l’on traversait avant d’atteindre le secteur officiel. Peut-être une de ces salles servait-elle à de cette fonction.
Enfin, la salle du trône était consacrée à plusieurs activités, telles que l’accueil des personnages que le roi devait rencontrer (comme les ambassadeurs d'autres grandes cités) et l’organisation de festins1152. Lorsqu’ils ont identifié la salle O du palais de Tuttul à la salle du trône, les fouilleurs ont indiqué, qu’à l’époque de la domination assyrienne, cette salle devait être destinée aux réunions des hauts fonctionnaires assyriens de l’administration ou des citoyens importants de la ville1153. L’existence de banquettes dans cette pièce laisse en effet supposer que le roi y tenait des réunions.
Miglus P.A., 2003-2005, p. 237, Miglus P. A., Strommenger E., 2007, p. 74, Heinrich E., 1984, p. 68 et Postgate N., 2003-2005, p. 198.
Moortgat A., 1969, p. 80.
Battini L., 2001, p. 124.
Margueron J.-C., 1982b, p. 542.
Roaf M., 1991, p. 82.
Margueron J.-C., 1982b, p. 257.
Miglus P. A., Strommenger E., 2007, p. 74.
Cf. Ci-dessus, p. 150.
Miglus P. A., Strommenger E., 2007, p. 74.