3.3.3 - Les activités religieuses dans les palais

3.3.3.1 - L’identification des secteurs sacrés dans les palais mésopotamiens

Les activités religieuses principales du roi ont probablement été effectuées dans un ou plusieurs temples majeurs. Malgré cela, le palais pouvait comporter un lieu saint1209. N. Postagt estime que les chapelles sont rarement identifiables dans les palais mésopotamiens1210. D’après l’analyse structurale qu’on a faite dans les deux premières parties, il semblerait que seules les deux premières phases du palais de Tell Asmar (fig. 8, 9 et 10) et et le grand palais royal de Mari comportent des secteurs de vocation religieuse. J.-C. Margueron1211 présente des critiques contre l’hypothèse de l’existence d’un secteur sacré dans le premier palais et estime qu’à l’exception du grand palais royal de Mari, aucun autre palais mésopotamien n’a fourni un indice sur l’existence d’un tel secteur à l’intérieur de l’enceinte du palais1212. Selon lui, concernant le temple de Shu-Sin du palais de Tell Asmar, bien qu’il fût lié au palais par une porte, celui-ci était indépendant de cet édifice, car il existe entre les deux un mur de séparation. Là où l’on peut supposer l’existence d’une chapelle, l’archéologue n’en voit pas. Il préfère l’apparenter à un secteur de type administratif, car, aucun texte et aucun matériel ne permettent de justifier cette dernière hypothèse1213.

L’hypothèse de J.-C. Margueron est valable pour le temple Shu-Sin, parce que les fouilles montraient que le temple était séparé du palais par un mur (kisu). Malgré cela, la relation était très forte particulièrement entre les deux édifices : le temple était contigüe au palais et attaché à lui par une issue. Comme nous l’avons déjà indiqué, d’autres palais mésopotamiens ne connaissaient pas cette caractéristique : en général le temple se situait dans un quartier de la ville et le palais se trouvait dans un autre. Nous ne pouvons donc pas adopter son hypothèse pour la chapelle. Lorsque nous avons parlé de ce secteur de la première phase du palais, nous avons insisté sur les études des textes et des sceaux et nous avons conclu que cette partie du palais était une chapelle destinée au culte des déesses suivantes : Belat-suhnir et Belat-teraban.

Au sujet du grand palais royal de Mari datant de l’époque des dynasties amorites, il est certain qu’il contenait un secteur sacré dans l’enceinte du palais1214. Ce secteur (fig. 49) se trouve au-dessus des niveaux datant du troisième millénaire (P3 et P2 de l’époque présargonique, P1 et P0 de l’époque akkadienne)1215. Le niveau P2 présente des installations religieuses identiques à celles d’un véritable temple1216. Il s’agit des allées bitumées de l’espace central 26, dispersées irrégulièrement autour de son centre. Elles contiennent trois dalles de pierre, juxtaposées et pourvues, au milieu de la face nord, d’un écoulement prévu vers un petit récipient enterré fait de plâtre ou de bronze. Elles comportent ensuite trois jarres ensevelies dans le sol elles aussi, avec leur ouverture enchâssée dans une ceinture de briques cuites affleurant à la surface du sol. Toutes ces installations étaient destinées à recevoir le matériel de libation. Elles étaient offertes à la divinité, mais on ne connaît pas leur ordonnancement et les motifs de leur utilisation. On a retrouvé, dans le même espace, d’autres installations religieuses : des bassins de taille différente, servant pour la même fonction, et la trace d’un nombre de poteaux ou de mâts portant probablement des symboles religieux. Concernant le niveau P1, à l’emplacement des dalles et des jarres à libation du lieu saint (espace 26), on a découvert un grand autel orné de redans et équipé à sa base de réceptacles allongés en plâtre ou barcasses. De plus, au lieu de l’espace très saint en 65, se trouve un podium adossé équipé d’un petit escalier latéral. Dans le dernier niveau P0, on aménageait dans le lieu saint (espace 26) une table s’adossant au milieu de la paroi méridionale. Dans le lieu très saint (salle 45-46) un nouveau podium a été construit, remplaçant celui du niveau précédent, pourvu de deux escaliers latéraux et orné de redans en façade. Aucun palais datant de l’époque paléo-babylonienne ne connaît d’installations religieuses similaires à celles que avons retrouvées dans le palais de Mari.

Nous pouvons donc dire que la fonction du culte au palais de Mari était plus ancienne que les autres fonctions connues de cet édifice. Ce palais était considéré comme le seul édifice dont le secteur religieux débute à l’époque des dynasties archaïques et dont la fin est située à l’époque d’Hammourabi. Au contrairre, les secteurs religieux du palais de Tell Asmar n’ont pas duré longtemps : le temple qui a été construit à l’époque de Shu-Sin (2039-2027)1217 av. J.-C. a été sécularisé à l’époque de Bilalama. En ce qui concerne la fonction de la chapelle, dans l’année 26 de Shulgi (2046) av. J.-C., elle n’était plus destinée au culte des déesses de la Mésopotamie nord à cause de sa sécularisation dans la deuxième phase du palais (phase de Nurahum).

La question qui se pose est la suivante : Pourquoi les secteurs religieux du palais de Tell Asmar ont été sécularisés et non celui du grand palais royal de Mari ? Nous avons déjà indiqué que les modifications politiques étaient le motif principal de la sécularisation de deux secteurs du palais de Tell Asmar. Dans la première phase, le temple était destiné au culte de Shu-Sin (roi d’Ur), ensuite il était voué au culte d’Ilushuila où Eshnunna prenant son indépendance. Nous avons déjà indiqué qu’après l’époque de Nurahum (fils d’Ilushuila) dans la phase suivante, le pouvoir à Eshnunna est tombé dans une nouvelle lignée de gouverneurs. Dès lors, le nouveau maître n’était pas obligé de préserver, dans ce temple, le culte d’Ilushuila, puisqu’il n’y avait aucune relation entre la nouvelle lignée et Ilushuila. En ce qui concerne la chapelle où l’on y adorait les déesses, nous avons déjà signalé qu’à l’époque du Nurahum, Subartu occupait Eshnunna et lui imposait d’adorer les déesses de la Mésopotamie Nord (Belat-teraban et Belat-suhnir). Plus tard, Eshnunna pouvait prendre son indépendance. Dès lors, Nurahum interdit d’adorer ces déesses de l’ennemi et a ainsi sécularisé la chapelle. Le cas de Mari est très différent de celui d’Eshnunna. En effet, nous avons déjà vu que la déesse Ishtar était une des déesses adorée dans le palais de Mari (chapelle 132) (fig. 37), et peut-être dans le secteur sacré. L’adoration d’Ishtar dans ce secteur était probablement la raison qui les poussaient de préserver le secteur sacré, car cette déesse était une des déesses originelles de Mari : son temple qui se trouve dans le quartier sacré date de l’époque de ville II. De plus, le secteur sacré du palais de Mari n’était pas destiné au culte de chaque roi. Dans ce cas, il est possible de poursuivre le culte des déesses adorées et on n’avait pas de besoin de changer, car quand un roi est mort, son culte est fini, surtout si la nouvelle lignée prenait le trône (Eshnunna).

Si nous faisons l'analyse architecturale et les installations du palais de Mari nous remarquons que ce bâtiment a connu non seulement le dernier secteur connu pour la vie religieuse, mais aussi plusieurs zones destinées à la même fonction. Les caractéristiques et la forme de la salle 132 montrent qu'elle avait une fonction religieuse: c'est une chapelle vouée à Ishtar1218. De plus, la traduction de PAPAHUM et la statue de la déesse au vase jaillissant qui existe dans la salle 64, y montrent une fonction sacrée1219. Les peintures murales de la cour 106 présentent aussi des aspects religieux : la peinture de l'Investiture (représentant la rencontre entre la déesse Ishtar et le roi). Sous la protection divine le roi de Mari assure à son pays l'eau bienfaisante, l'eau génératrice de vie. La peinture murale de la salle 132 présente aussi un thème religieux. En effet, le registre médian de cette décoration montre la déesse Ishtar assise sur son trône qui a la main tendue vers une divinité féminine qui lui fait face en lui présentant un bol. Derrière elle, se trouve une autre déesse, de rang secondaire. Une autre scène occupe la partie droite du registre montrant une autre déesse, pourvue d’une rangée de cornes. Le registre inférieur comporte aussi un thème religieux. Il s’agit ici d’une scène de sacrifice et de libation. En effet, la salle du trône du grand palais royal de Mari et le grand hall du palais A du Tuttul1220 avaient eux aussi un rôle religieux, puisque certaines cérémonies s’y déroulaient.

Notes
1209.

Postgate N., 2003-2005, p. 196 et Miglus P. A., 2003-2005, p. 237.

1210.

Postgate N., 2003-2005, p. 196.

1211.

Margueron J.-C., 1982b, p. 546.

1212.

Idem, p. 545-546.

1213.

Idem, p. 180.

1214.

Miglus P.A., 2003-2005, p. 238.

1215.

Margueron J.-C., 1982b, p. 545.

1216.

Margueron J.-C., 2004, p. 204, 209 et 211.

1217.

Reichel C. D., 2001, 16.

1218.

Cf. ci- dessus p. 151.

1219.

Cf. ci- dessus p. 151.

1220.

Miglus P.A., 2003-2005, p. 239.