Les chambres d’agriculture et l’AP(P)CA dans l’historiographie

Les chambres d’agriculture et leur organe national ont rarement été étudiées au cours du siècle : la bibliographie comporte moins d’une vingtaine de références, en ne prenant en compte que les ouvrages et articles s’y référant expressément, et en excluant les écrits ayant un caractère de source. Ce constat, qui justifie notre recherche, nous autorise à présenter les thèses défendues par les auteurs de ces travaux, au demeurant hétéroclites.

La contribution la plus directe à la compréhension de l’institution qu’est l’APCA est sans aucun doute celle de Christiane Mora, dans sa thèse soutenue en 1967 14. Le projet en soi est intéressant : au début des années 1960, une jeune agrégée d’histoire-géographie dépose auprès de Georges Dupeux, professeur d’histoire à l’Université de Bordeaux, un sujet portant sur « La paysannerie française entre 1929 et 1936 » 15, et choisit de traiter plus particulièrement de la commercialisation des produits agricoles durant ces années. « Mais il [lui] apparaît très rapidement que les Chambres d’Agriculture méritent pour elles-mêmes la plus grande attention » 16. C’est sur ce thème que porte donc sa thèse de troisième cycle soutenue au terme de quelques années de travail, sous la direction de René Rémond, dont la prise de position en faveur d’une histoire de la Troisième République est alors encore récente 17. Pour la jeune doctorante, « une étude nationale s’imposait. C’est pourquoi cette recherche concerne surtout l’Assemblée des Présidents des Chambres d’Agriculture, organisme national, privé puis reconnu d’utilité publique, que se sont donné les Chambres d’Agriculture » 18. Pour Christiane Mora, l’histoire des chambres d’agriculture et de l’APCA entre 1924 et 1940 est celle d’une « lutte pour l’existence et pour la survie » 19 qui débute bien en amont avec les premières propositions de loi tendant à instituer « une représentation officielle du monde agricole » 20. Elle est aussi celle d’une « lutte d’influence » 21 pour la reconnaissance de sa propre représentativité, face aux autres organisations professionnelles agricoles. Elle est enfin une approche de la démarche des présidents de chambre d’agriculture qui, dans la défense des intérêts des agriculteurs, tentent de trouver une voie médiane entre libéralisme et corporatisme, ce qui ne va pas sans heurts, comme cela apparaît dans l’étude de cas entreprise au sujet de la politique du blé 22. Dans une approche résolument globale, Christiane Mora affiche le « souci de ne jamais séparer l’histoire particulière des Chambres d’Agriculture de cet ensemble » 23, et se penche sur le cas de quelques chambres départementales, dans une perspective comparée.

Les apports de cette thèse, certes ancrée dans un contexte historiographique bien précis, sont nombreux. En arrimant l’histoire des chambres d’agriculture au contexte de leur préhistoire et surtout dans celui du début des années 1920, elle pointe notamment un consensus des organisations agricoles et des hommes politiques qui, dans une alliance de circonstance, condamnent « d’avance les Chambres professionnelles à un rôle secondaire et honorifique » 24. La notion de « reconnaissance » devient ainsi centrale : laborieusement obtenue, elle est conçue comme le résultat de l’action de quelques dirigeants agricoles dont la lutte « coïncide avec leur désir de s’appuyer sur une collaboration durable avec les pouvoirs publics et d’écarter au préalable toute accusation d’opposition politique » 25. Cette « lutte pour la vie » 26 est pensée comme structurante. Dans une approche propre à la science politique, la représentativité de l’institution est lue à travers l’inscription, la participation et les résultats enregistrés lors des élections, mais est également tenté un examen rapide de « ce que sont les hommes élus par les agriculteurs pour les représenter officiellement » 27. La présence des principaux représentants des régions du Nord et du Bassin parisien 28 est soulignée. Les relations des chambres d’agriculture avec leurs partenaires locaux, celles de l’APCA avec ses interlocuteurs et les multiples rapports entre les différents échelons de cet ensemble sont envisagés surtout comme un moyen de « juger de la part d’originalité des solutions que préconiseront les Chambres, et de l’aide que les associations ont pu leur apporter » 29.

C’est sur ce dernier aspect que le travail de Christiane Mora est le plus précis : elle fait du cas du blé, qui n’est pas choisi par hasard, un acte fondateur dans l’histoire de l’APCA, qui est alors forcée de définir sa position propre et de ne pas se régler sur celles des autres organisations agricoles. Selon elle, « refusant l’intervention de l’État, le projet élaboré par les Chambres d’Agriculture annonce, sans pourtant se confondre avec elles, les thèses corporatistes qui seront exposées et adoptées peu après par un grand nombre de groupements agricoles » 30. Elle conclut à l’échec du « message que tentent de transmettre quelques-uns des membres des Chambres d’Agriculture, désireux d’obtenir l’organisation autonome de la profession mais sans lui donner la forme agressive que prend le corporatisme » 31. Dans un article publié cinq ans plus tard, elle s’attache à explorer les manifestations les plus récentes et les plus significatives du rôle des chambres d’agriculture dans la « pratique de l’unité paysanne » 32.

Nous avons déjà cru devoir signaler que certaines publications concernant les chambres d’agriculture ont été envisagées comme des sources, en cela elles ne constituent pas un apport à caractère scientifique pouvant figurer dans le paysage qu’il s’agit de brosser maintenant : pourtant le rythme et le type des parutions valent d’être succinctement rappelés. Trois types de documents 33 sont repérables : les écrits divers publiés avant 1927 qui se distinguent des autres parce que dissertant uniquement, et pour cause, de l’idée de chambres consultatives d’agriculture 34 ; puis, à partir de 1940, les œuvres de type commémoratif émanant d’individus qui sont partie prenante de l’histoire des chambres d’agriculture ou du syndicalisme agricole et qui tentent par là de faire entendre leur voix hors du cercle des convaincus 35 et dans un autre registre, le déferlement régulier des articles commentant à chaud les évènements impliquant les chambres d’agriculture 36 – durant cette seconde période, les mises au point juridiques sont peu nombreuses mais à retenir 37. Mises à part les thèses de Lucien Haguet et de Jean Campardou, aucun de ces écrits ne procède d’une recherche de type universitaire. Qu’en est-il plus récemment ? La première contribution qui semble devoir être retenue est celle d’un maître de conférences des instituts d’études politiques parisien et lyonnais 38, qui dans un mémoire relativement bref entreprend une étude systématique des élections aux chambres d’agriculture de 1964, certes très exclusivement politiste, mais offrant l’attrait de l’unicité. Un autre mémoire, produit quant à lui dans le cadre de la formation professionnelle, s’attache simplement à « faire connaître [...] [l]es divers rôles de la Chambre Départementale d’Agriculture » 39. Jacques Paris, directeur de la chambre d’agriculture du Calvados, soutient en 1973 une thèse de 3e cycle en sciences sociales devant l’université de Poitiers 40 : mémoire de juriste, ce tapuscrit volumineux fait figure d’anthologie commentée des circonvolutions législatives intéressant les chambres d’agriculture et l’APCA. C’est un autre juriste, spécialiste de droit rural, qui publie en 1975 un assez court article envisageant le rôle des chambres d’agriculture dans leurs rapports avec les autres organisations professionnelles et avec les pouvoirs publics, soit dans un rôle de médiation et de coordination qu’implique leur double caractère d’organisme professionnel et d’établissement public 41.

Les années 1980 voient fleurir des travaux novateurs. En effet, il ne s’agit plus de réaffirmer l’existence, l’originalité ou l’utilité d’une institution, mais d’ouvrir d’autres questionnements plus distanciés, permettant d’enrichir une réflexion jusqu’alors presque exclusivement issue des travaux de Christiane Mora. Une thèse de géographie s’intéresse à une préoccupation récente des organisations agricoles et des pouvoirs publics, celle des politiques de l’aménagement, en considérant le rôle de coordination joué par une chambre départementale dans ce domaine 42. Concomitamment un juriste soulève par deux fois le problème de la singularité des chambres consulaires par rapport à l’ensemble des établissements publics, et celui des spécificités inhérentes aux chambres d’agriculture, comparativement aux chambres de commerce surtout 43. Discutant subtilement les principes de spécialité et d’autonomie, il inaugure une approche moins affirmative que ses prédécesseurs juristes, tandis qu’un travail de troisième cycle universitaire tente une réflexion sur les finances des chambres d’agriculture 44.

Durant le colloque organisé par l’Association française de science politique en 1987 45 sont proposées deux communications qui ne sont finalement pas publiées dans les actes. Quatre ingénieurs du CNRS s’essaient, par une méthode quantitative très précise, à une analyse des résultats des élections de 1983 au niveau national 46, en répartissant les listes en treize groupes s’inscrivant dans une « taxinomie reproductible dans la configuration des 90 départements » 47. Analysant la participation, notamment dans une comparaison avec la participation enregistrée lors de la précédente élection présidentielle, les auteurs esquissent une ligne de partage nord-sud, entre un espace du professionnel, à l’est, et un espace du citoyen, à l’ouest 48. Les tropismes sont éclairés à la lueur des cas où le « désordre » 49 est de mise. L’efficacité des thèmes évoqués lors de la campagne est alors jugée en fonction des résultats. Un autre politiste bordelais analyse le cas de la politisation de ces mêmes élections en Aquitaine, en appliquant les méthodes de l’analyse factorielle, considérant « que la politisation n’est pas nécessairement à rapporter à la situation des acteurs (tradition, crise, etc.) mais dépend largement des stratégies adoptées par les leaders dans une épreuve de mobilisation sectorielle » 50. Ces deux communications ne constituent pas les deux seules tentatives de décodage des élections aux chambres d’agriculture 51 : il reste qu’elles représentent assez indubitablement une tentative d’appropriation de cet objet par les politistes, suivant leurs méthodes strictes, avec un discours qui se veut dégagé des intérêts de la profession. Mais cette tentative n’a manifestement pas permis de dégager des conclusions ou des schèmes féconds.

Plus récemment encore les problématiques ont été élargies sur les terrains respectifs de l’histoire et de la sociologie. Sous la direction de Ronald Hubscher 52, Jean Polak étudie la chambre d’agriculture de la Somme de 1949 à 1989, du strict point de vue de la part prise par celle-ci dans la mise en œuvre des actions de vulgarisation puis des politiques de développement, en respectant son rôle de défense de l’« intérêt général agricole » 53. Plus récemment encore, deux articles alimentent positivement nos problématiques. Partant de travaux touchant aux élites politiques catholiques 54 et plus généralement aux notabilités, municipales particulièrement, de la France du Sud-Est 55, Bruno Dumons s’autorise une escapade du côté des chambres d’agriculture 56. Il s’inscrit selon ses propres termes dans le sillage des historiens qui se sont récemment intéressés aux « formes de politisation et [aux] pratiques de représentation » 57 : il étudie donc les élections de février 1927, en ce qu’elles viennent « compléter le dispositif des pouvoirs locaux » 58, partant d’une définition globale du rôle de l’institution naissante – « censé [...] représenter les intérêts départementaux face à l’État, mais aussi servir de relais à la mise en œuvre de la politique agricole nationale » 59, entre volonté corporatiste et tentative d’unification 60. D’emblée et en fonction d’une lecture a posteriori, il considère que « l’élection à ce type de mandat a contribué à la formation d’élites locales qui ont, à la fois, assuré la mise en œuvre de politiques agricoles et participé à la construction du "référentiel" de l’agriculture, c’est-à-dire l’image dominante de la profession » 61.

Étudiant, par une approche prosopographique, les 185 élus des dix chambres d’agriculture des départements affiliés à l’Union du Sud-Est des syndicats agricoles, Bruno Dumons entend ainsi contribuer « à une meilleure connaissance du processus de construction du statut d’élite locale » 62. Outre les modalités d’élection, les indices retenus sont assez nombreux : lieu de naissance, âge, professions et propriétés détenues – en fonction des rares indications données par les préfets –, engagements associatifs et syndicaux, exercice de mandats politiques, décorations, sensibilité politique – très rarement connue –, proportion d’élus issus de la noblesse. Il conclut, avec des précautions intimées par les insuffisances inévitables dans le cas d’une étude menée en marge d’autres chantiers de recherche, à l’existence, dans une France rurale où couvent des colères bientôt canalisées par le dorgérisme, d’« effets bénéfiques du processus démocratique des élections aux chambres d’agriculture qui ont permis une meilleure représentation des formes les plus variées de la petite exploitation rurale » 63. Cette analyse perd toutefois à n’être établie qu’au niveau départemental et régional – dans ce dernier cas la présence des agriculteurs moyens s’atténue d’ailleurs largement.

Annonçant certaines des problématiques d’une thèse alors en préparation 64, un article publié dans la revue Ruralia en 1998 aborde sous l’angle du sociologue de terrain la question des stratégies identitaires forgées autour du thème de l’environnement 65. Se demandant, « dans ses prises de position et ses négociations autour de l’environnement, de quelle façon l’APCA engage [...] la culture institutionnelle des Chambres, culture entendue comme ensemble de références partagées et disponibles pour les conseillers dans l’exercice de leur métier » 66, Hélène Brives mène de front une réflexion à deux niveaux. Elle la résume elle-même fort bien : « les Chambres jouent dans cette négociation et dans la réussite de l’opération leur identité et leur place dans le champ professionnel. Elles engagent dans le même mouvement l’identité professionnelle des conseillers agricoles sur lesquels repose la mise en œuvre de cette opération » 67. Ainsi, au niveau national, l’enjeu de l’application de la « directive nitrate », en 1991, mobilise l’APCA, tandis qu’au plan départemental, il s’agit pour les conseillers d’adapter une préoccupation nouvelle aux structures déjà en place.

Malgré la rareté des éléments de bibliographie consacrés à titre principal aux chambres d’agriculture ou à l’APCA, les années 1980 et 1990 ont toutefois vu paraître quelques travaux intéressants, entrouvrant des pistes de recherche captivantes. Il reste que les chambres d’agriculture et l’APCA font des apparitions fréquentes, mais discrètes, dans les ouvrages et articles consacrés au monde rural du 20siècle.

Les premières lectures qui s’imposent pour aborder un tel sujet laissent sur sa faim celui qui entend par là comprendre le rôle joué par les chambres d’agriculture et leur instance nationale au cours du siècle. Pierre Barral ne les aborde que brièvement, aux moments de retournement décisifs, comme pour scander les grandes inflexions du siècle sans omettre une institution qui par ailleurs ne capte pas véritablement son intérêt 68. Gordon Wright ne s’y intéresse guère plus, quoiqu’il s’attarde plus longuement sur des épisodes décisifs, et non exclusivement liés aux chambres d’agriculture, tel le mouvement d’« action civique » initié par René Blondelle 69. Quant à Paul Houée, outre les scansions ostensibles de leur histoire, il retient surtout des chambres d’agriculture leur rôle dans la mise en œuvre des politiques de vulgarisation puis de développement, mais la véritable héroïne de son histoire demeure sans aucun doute possible la « génération des CETA » 70. En bref, c’est une vision très institutionnelle de l’APCA que livrent ces auteurs, qui accordent alors plus d’intérêt au syndicalisme agricole en général, au syndicalisme majoritaire en particulier.

De nombreuses contributions qui ne peuvent être toutes citées ici n’évoquent les chambres d’agriculture ou l’APCA qu’au détour de considérations plus globales mettant en scène les organisations agricoles. Christiane Mora, lorsqu’elle s’applique à disséquer les rapports des syndicalistes favorables à l’idée de corporation 71 et Isabel Boussard 72, lorsqu’elle suit les dirigeants agricoles au travers de la période de l’Occupation, ne font pas autrement. La plupart du temps, au fil des pages des nombreux écrits s’intéressant aux politiques agricoles, le rôle de l’APCA est très succinctement évoqué, aux côtés de ses concurrentes dans la configuration quadrupède de la cogestion 73.

C’est ensuite – et souvent plus longuement – que l’APCA et les chambres d’agriculture sont évoquées pour les hommes qui s’y sont illustrés. Récurrente alors est la question des interdépendances et des changements de génération, lue du point de vue du CNJA la plupart du temps, dont les représentants sont traqués tout au long de leur carrière, poursuivie souvent dans les autres organisations agricoles, et jusqu’au sein de l’APCA 74. L’épicentre d’une étude locale conditionne le degré de précision avec lequel il s’agit d’observer les ramifications des réseaux supra-locaux : ainsi, en travaillant sur la Corrèze, Pierre Bitoun ne pouvait négliger la figure de Joseph Faure, ce qui le conduit à une perception des chambres d’agriculture comme « exemple parfait de la convergence des courants traditionalistes et républicains sous la III République » 75. C’est en observant le mouvement dorgériste que Robert O. Paxton est amené à fréquenter l’institution que sont les chambres d’agriculture et l’APCA dans les années 1930 : l’image est nécessairement celle d’une modération déstabilisée par la crise, dans un tableau succinct où l’on rencontre notamment Henri Chéron, président de la chambre d’agriculture du Calvados et ancien ministre de l’Agriculture, mais surtout Joseph Faure et Jacques Le Roy Ladurie, chacun étant étudié en tant que « notable exemplaire » 76 des tendances républicaine et catholique.

D’autres allusions aux dirigeants paysans qui ont joué un rôle au sein de l’APCA composent par touches un tableau qui reste impressionniste. Au fur et à mesure des lectures, on mesure l’inanité d’un comptage des mentions de René Blondelle 77, qui est d’ailleurs bien plus souvent cité comme président de la FNSEA que de l’APCA. Il reste qu’aucun des dirigeants des chambres d’agriculture et de l’APCA n’a fait l’objet d’un travail particulier de type biographique 78, ni René Blondelle, dont le rôle capital est pourtant unanimement reconnu, ni Joseph Faure, ou aucun autre des présidents particulièrement impliqués au niveau national, non plus qu’en tant qu’élus d’une autre organisation.

Le travail de Sylvain Maresca 79 s’attache avantageusement à l’étude de la représentativité d’un groupe composé de représentants des grandes organisations nationales et de celles qui sont influentes dans les départements considérés, partant d’une méthode qui s’apparente à la prosopographie. La démarche sociologique se veut néanmoins plus insistante sur les destins collectifs, ce qui implique une absence de noms assez systématique 80 ; par ailleurs, la période des années 1970 lui donne amplement à réfléchir sur l’héritage de la JAC et du CNJA, ce qui fait que les chambres d’agriculture sont généralement citées en contre-exemple.

Le flanc par lequel les chambres d’agriculture et l’APCA ont été plus récemment abordées est peut-être le plus décisif : ce ne sont plus alors les jalons institutionnels ou les grands hommes qui sont envisagés, mais le rôle des chambres d’agriculture et de leur organe national dans la genèse et l’application des politiques de développement, implication dont on aurait tort d’attendre une lecture univoque. De la simple mais édifiante chronologie du « tumultueux passage du pouvoir entre l’État et les Chambres d’Agriculture » 81, à la manière dont un François Colson et un Jacques Rémy 82 analysent ce même transfert et surtout ses altérations successives, d’une façon nuancée, et donc l’APCA dans cette optique, le spectre est large et s’enrichit en outre d’une vision moins franco-française 83. C’est certainement Pierre Muller qui apporte le plus d’eau à notre moulin dans cette perspective : étudiant ce même transfert, ce sont toutefois les professeurs d’agriculture puis les directeurs des services agricoles (DSA) qui sont les personnages principaux de son ouvrage, les chambres d’agriculture n’apparaissant que comme des figures secondaires : mais les phases distinguées donnent une vision en miroir de l’émergence des chambres d’agriculture en tant qu’agent « naturel » de coordination des actions de développement 84. Loin de se limiter aux grandes articulations unanimement retenues – celles de 1959 et 1966 surtout – il analyse avec rigueur la période antérieure, notamment l’impact de l’« Accord national agricole » du 8 février 1951, et les évolutions qui, entre 1959 et 1966 précisément, préludent au retour en force des chambres d’agriculture.

Si l’on ne peut conclure à un néant historiographique pour ce qui touche aux chambres d’agriculture, comparativement à d’autres thèmes encore plus dédaignés des chercheurs, il reste que les différentes contributions énumérées ne prennent en considération que des aspects partiels et déconnectés de l’histoire de ces institutions. Simples allusions – l’APCA comme figurante incontournable dans des histoires qui sont généralement celles du syndicalisme majoritaire ou de l’émergence des jeunes dirigeants agricoles issus de la JAC – ou détours par les grandes figures de l’APCA, rencontrées sur d’autres terrains bien souvent, la récolte est maigre. Même la thèse de Christiane Mora relève d’une vision partielle des enjeux, puisque s’interrompant en 1940. De même, l’utile article de Bruno Dumons n’est qu’un instantané photographique. L’approche par le « développement », si elle s’impose avec évidence, contribue toutefois à une déformation de l’image des chambres d’agriculture, en séparant les notions de consultation et d’intervention, d’action locale et de coordination nationale 85. Il semble qu’elle participe également pour une part non négligeable à livrer à l’œil peu averti une vision affadie et étroite du rôle des chambres d’agriculture, rôle qu’il serait abusif de réduire « à des activités de service et de conseil auprès des agriculteurs face aux initiatives de l’État » 86. Il est tout autant dommageable de ne pas considérer ce rôle comme évolutif et susceptible de réserver des surprises. Mais cette démarche requiert de revoir et d’enrichir l’arsenal intellectuel indispensable pour entreprendre une histoire véritable de l’APCA.

Notes
14.

Christiane MORA, Les chambres d’agriculture : représentation et défense des intérêts agricoles, 1924-1940, Thèse d’histoire pour le doctorat de 3e cycle, sous la direction de René Rémond, soutenue en 1967 à la Faculté des lettres et sciences humaines de Bordeaux, 2 volumes, 500-LIII f° + dossier cartographique.

15.

Ibidem, f° I.

16.

Ibidem, f° III.

17.

René RÉMOND, « Plaidoyer pour une histoire délaissée », dans Revue française de science politique, n° 2, avril-juin 1957, pp. 253-270.

18.

Christiane MORA, Les chambres d’agriculture : représentation et défense des intérêts agricoles, 1924-1940... ouvrage cité, f° IV.

19.

Ibidem, f° V.

20.

Ibidem (titre de la première partie).

21.

Ibidem, f° V.

22.

Ibidem, f° 420-469.

23.

Ibidem, f° V.

24.

Ibidem, f° 35.

25.

Ibidem, f° 100.

26.

Ibidem, titre du chapitre VII, f° 273.

27.

Ibidem, f° 188.

28.

Ibidem, f° 238.

29.

Ibidem, f° 265.

30.

Ibidem, f° 324.

31.

Ibidem, f° 498-499.

32.

Christiane MORA, « Les Chambres d’agriculture et l’unité paysanne », dans L’univers politique des paysans, Cahiers de la fondation nationale des sciences politiques, Paris, Librairie Armand Colin, 1972, 650 p., pp. 507-533.

33.

Voir État des sources, sources publiées.

34.

Voir, pour les plus considérables : Lucien HAGUET, Des Chambres d’Agriculture, Thèse de droit, Paris, Librairie nouvelle de Droit et de Jurisprudence Arthur Rousseau, 1901, 125 p. ; Henri ROLLET, Les Chambres d’Agriculture, Paris, Librairie spéciale agricole/Maurice Mendel, 1926, 154 p.

35.

Outre les nombreuses publications de Luce Prault et de François Houillier, citons : Ernest CALMELS, Ruraux, unissons-nous..., Albi, Imprimerie des Orphelins-Apprentis, 1953, 120 p. ; Alphonse GUIMBRETIÈRE, Histoire et cheminements des organisations agricoles de Maine-et-Loire, Angers, chez l’auteur, 1987, 183 p. (préface de E. Forget).

36.

Voir notamment les articles publiés dans la revue Paysans, nombreux.

37.

Jean CAMPARDOU, Les Chambres d’Agriculture, Toulouse, Thèse soutenue sur manuscrit, 1945-1946, 80 p. dactylographiées ; Jean MÉGRET, La situation juridique des Chambres d’Agriculture, Paris, Revue de Législation agricole, 1950, 23 p.

38.

Paul M. BOUJU, Les élections aux Chambres d’agriculture en 1964, Paris, APCA, [1965], 117 f°.

39.

Gérard WAISBLADT, L’organisation des Chambres d’Agriculture, Mémoire présenté en vue de l’obtention du diplôme de l’Institut des Hautes Études de Droit Rural et d’Économie Agricole, 1967, 187 f°.

40.

Jacques PARIS, Les Chambres d’Agriculture, Thèse pour le doctorat de 3e cycle de sciences sociales du monde rural, Université de Poitiers, Faculté de droit et des sciences sociales, 1973, 481-XIII f°.

41.

Raymond MALÉZIEUX, « Les Chambres d’agriculture dans leur environnement professionnel et administratif », dans Revue de droit rural, février 1975, n° 39, pp. 51-64.

42.

Philippe BROSSILLON, La Chambre d’agriculture des Hautes-Alpes : lieu de convergence des politiques et des acteurs de l’aménagement, thèse de 3e cycle en géographie, sous la direction de J.-P. Angrand, Université d’Aix-Marseille III, 1982, 396 f°.

43.

Michel CAU, Nature et régime juridique des Chambres d’agriculture, Mémoire de DEA de droit rural, publié par la Chambre d’agriculture de l’Aude, 1983, 87 f° ; Michel CAU, Les Chambres consulaires, catégorie particulière d’établissement public ? Le cas des Chambres d’agriculture, Thèse pour le doctorat de 3e cycle en droit public, spécialité Études rurales, sous la direction de Jean-Pierre Theron, soutenue en juin 1985, Université de Toulouse 1, 275 f°.

44.

Claudine CHATRAS, Les finances des Chambres départementales d’Agriculture, Mémoire de DEA en droit public, sous la direction de M. le doyen Savy, Université de Limoges, 1985, 119 f°.

45.

Pierre COULOMB, Hélène DELORME, Bertrand HERVIEU, Marcel JOLLIVET et Philippe LACOMBE [dir.], Les agriculteurs et la politique, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1990, 594 p.

46.

Pierre DUBOSCQ, Michèle BARATRA, Jean MENAULT et Monique PERONNET, « 1983, élections aux chambres départementales d’agriculture : mythes et vecteurs », communication au colloque de l’Association française de science politique (rapport n° 517), Les agriculteurs et la politique depuis 1970, tenu à Paris, le 30 novembre et les 1er et 2 décembre 1987, 18 p.

47.

Ibidem, p. 4.

48.

Ibidem, p. 9.

49.

Ibidem, p. 10.

50.

Patrick QUANTIN, « Situations locales et politisation des élection professionnelles. Le cas des chambres d’agriculture en Aquitaine », communication au colloque de l’Association française de science politique (rapport n° 516), Les agriculteurs et la politique depuis 1970, tenu à Paris, le 30 novembre et les 1er et 2 décembre 1987, 21 p., p. 2.

51.

Voir notamment : Jean THEIL, « Les élections aux Chambres d’Agriculture : le syndicalisme confirme sa suprématie », dans Paysans, n° 104, février-mars 1974, pp. 53-55 ; Jean MAGIMEL, « Élections aux chambres d’agriculture. Les leçons d’un scrutin », dans Paysans, n° 230, mars-avril 1995, pp. 5-18 ; Didier MINOT, « Les élections aux Chambres d’agriculture de 1983 », dans Isabel BOUSSARD et Bernard WOLFER [dir.], Représentation politique et sociologique du monde agricole et rural français, Actes de la session de la Société française d’économie rurale, 22-23 mai 1996, INA-Grignon.– Économie rurale, agriculture, espaces, sociétés, n° 237, janvier-février 1997, pp. 27-29.

52.

Ronald HUBSCHER, L’Agriculture et la société rurale dans le Pas-de-Calais... ouvrage cité.

53.

Jean POLAK, Vie, politique de développement agricole et défense des intérêts ruraux. L’exemple de la chambre d’agriculture de la Somme (1949-1989), thèse de doctorat d’histoire, sous la direction de Ronald Hubscher, Université de Paris X-Nanterre, 1992, 582 f°.

54.

Bruno DUMONS, Catholiques en politique : un siècle de ralliement, Paris, Desclée de Brouwer, 1993, 140 p. ; Marie-Emmanuelle CHESSEL et Bruno DUMONS [dir.], Catholicisme et modernisation de la société française (1890-1960), Lyon, Centre Pierre Léon d’histoire économique et sociale, 2003, 132 p.

55.

Bruno DUMONS, Gilles POLLET et Pierre-Yves SAUNIER, Les élites municipales sous la Troisième République : des villes du Sud-Est de la France, Paris, CNRS éditions, 1998, 210 p. ; DUMONS et Gilles POLLET [dir.], Élites et pouvoirs locaux, la France du Sud-Est sous le Troisième République, Actes des journées d’études de Lyon les 21 et 22 mars 1996, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1999, 530 p. 

56.

Bruno DUMONS, « Élites agricoles et médiateurs politiques. Recherche sur les élus des chambres d’agriculture dans la France du sud-est en 1927 », dans Histoire et sociétés rurales, n° 10, 2e semestre 1998, pp. 81-104.

57.

Voir notamment : Christine GUIONNET, L’apprentissage de la politique moderne, Les élections municipales sous la monarchie de Juillet, Paris, L’Harmattan, 1997, 324 p. ; Jean-Luc MAYAUD, « Pour une communalisation de l’histoire rurale », dans La politisation des campagnes au 19 e  siècle, France, Italie, Espagne, Portugal, Actes du Colloque international organisé par l’École Française de Rome, 20-22 février 1997, Rome, Ecole Française de Rome, 2000, pp. 153-169.

58.

Bruno DUMONS, « Élites agricoles et médiateurs politiques... », article cité, p. 83.

59.

Ibidem.

60.

Ibidem, p. 84.

61.

Ibidem, p. 85.

62.

Ibidem.

63.

Ibidem, p. 96.

64.

Hélène BRIVES, Mettre en technique. Conseillers agricoles et pollution de l’eau en Bretagne, Thèse de doctorat en sociologie sous la direction de Nicole Eizner, Université Paris X-Nanterre, 2001, 356 f°.

65.

Hélène BRIVES, « L’environnement : nouveau pré carré des Chambres d’agriculture ? », dans Ruralia. Revue de l’Association des ruralistes français, n° 2-1998, pp. 73-85.

66.

Ibidem, p. 73.

67.

Ibidem, p. 77.

68.

Pierre BARRAL, Les agrariens français de Méline à Pisani, Cahiers de la Fondation nationale de sciences politiques, n° 164, Paris, Librairie Armand Colin, 1968, 385 p.

69.

Gordon WRIGHT, La révolution rurale en France : histoire politique de la paysannerie au 20 e  siècle, Paris, Editions de l’Épi, 1967, 342 p. (pour la traduction française), pp. 200-205.

70.

Paul HOUÉE, Les étapes du développement rural. Volume 1 : Une longue évolution (1815-1950). Volume 2 : La Révolution contemporaine (1950-1970), Paris, Éditions ouvrières, 1972, 191 et 295 p, p. 51.

71.

Christiane MORA, « Organisation agricole et mouvement corporatiste en France dans les "Années 30" », dans Bulletin du Centre d’histoire économique et sociale de la région lyonnaise, n° 4, 1972, pp. 26-47.

72.

Isabel BOUSSARD, Vichy et la Corporation Paysanne... ouvrage cité.

73.

Pierre COULOMB, « Une nouvelle tentative corporatiste ? », dans Pierre COULOMB, Hélène DELORME, Bertrand HERVIEU, Marcel JOLLIVET et Philippe LACOMBE [dir.], Les agriculteurs et la politique... ouvrage cité, pp. 147-159 ; Pierre COULOMB, « Les conférences annuelles : entre corporatisme et populisme », dans Pierre COULOMB, Hélène DELORME, Bertrand HERVIEU, Marcel JOLLIVET et Philippe LACOMBE [dir.], Les agriculteurs et la politique... ouvrage cité, pp. 159-180.

74.

Voir entre autres : Jean-François CHOSSON, Les générations du développement rural... ouvrage cité ; Gilles ALLAIRE et Michel BLANC, Politiques agricoles et paysanneries... ouvrage cité.

75.

Pierre BITOUN, Les paysans et la République : la genèse du syndicalisme agricole corrézien, 1850-1950, Paris, INRA, 1977, 136 p., p. 44.

76.

Robert Owen PAXTON, Le temps des chemises vertes : révoltes paysannes et fascisme rural, 1929-1939, Paris, Éditions du Seuil, 1996, 312 p., p. 79.

77.

Citons parmi d’autres : Louis PRUGNAUD, Les étapes du syndicalisme agricole en France, Paris, Éditions de l’Épi, 1963, 283 p., p. 202 et 264 ; Bernard BRUNETEAU, Les paysans dans l’État : le gaullisme et le syndicalisme agricole sous la V e République, Paris, L’Harmattan, 1994, 282 p., p. 186 notamment) ; Geneviève BASTID-BURDEAU, La genèse de l’initiative législative. Un cas : l’Agriculture, 1958-1968, Paris, Presses universitaires de France, 1973, 107 p., p. 42 ; Henri MENDRAS, « Les organisations agricoles », dans Jacques FAUVET et Henri MENDRAS [dir.], Les paysans et la politique dans la France contemporaine, Cahiers de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, Librairie Armand Colin, 1958, 526 p., pp. 231-253.

78.

Il faut retenir toutefois : Jean-Robert PITTE, Philippe Lamour : père de l’aménagement du territoire, Paris, Fayard, 2002, 369 p. ; ouvrage dont le personnage principal est toutefois l’aménagement du territoire plus que l’homme, le dirigeant syndical et politique et non l’éphémère président de la chambre d’agriculture du Gard.

79.

Sylvain MARESCA, Les dirigeants paysans, Paris, Les Éditions de Minuit, 1983, 294 p.

80.

Nous schématisons : le portrait de François Guillaume par Sylvain Maresca, s’il ne s’apparente pas à la biographie, est absolument fondateur : Sylvain MARESCA, « La représentation de la paysannerie, Remarques ethnographiques sur le travail de représentation des dirigeants agricoles », dans Actes de la recherche en sciences sociales, n° 38, mai 1981, pp. 3-19.

81.

Jean-François CHOSSON, Les générations du développement rural, 1945-1990, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1990, 291 p., pp. 165-170.

82.

François COLSON et Jacques RÉMY, « Le développement, un enjeu de pouvoir », dans Pierre COULOMB, Hélène DELORME, Bertrand HERVIEU, Marcel JOLLIVET et Philippe LACOMBE [dir.], Les agriculteurs et la politique... ouvrage cité, pp. 197-206.

83.

Xavier FLORÈS, Les organisations agricoles et le développement, Genève, Bureau International du travail, 1970, 608 p.

84.

Pierre MULLER, Le technocrate et le paysan, Paris, Les Éditions ouvrières, 1984, 173 p.

85.

Exception faite de l’article d’Hélène Brives : Hélène BRIVES, « L’environnement : nouveau pré carré des Chambres d’agriculture ? »... article cité, quoique là aussi la congruité soit atténuée par l’éloignement chronologique.

86.

Bruno DUMONS, « Élites agricoles et médiateurs politiques... », article cité, p. 81.