Fréquentation des sessions

S’impose très rapidement au chercheur l’évidence d’une fréquentation très importante des sessions de l’assemblée : tout au long des années 1927-1939, chaque rendez-vous est honoré par 60 à 70 présidents sur 90, avec un taux de présence avoisinant les 70 % ; en prenant en considération les suppléants-délégués, ce sont 75 à 90 chambres qui sont à chaque fois représentées, avec un taux de représentation moyen approchant 90 % 916. La mesure au niveau individuel du taux de présence des présidents aux sessions 917 révèle que les deux tiers d’entre eux viennent plus de deux fois sur trois 918. La prise en considération des seuls présidents qui ont exercé leur mandat pendant une période couvrant dix sessions au moins, soit quatre à cinq années, permet d’éliminer les cas non significatifs, et pointe la très faible proportion d’absentéistes, qui ne représentent alors que 5 % de l’effectif 919. Les présidents que l’on peut considérer comme très assidus aux sessions de l’assemblée – ils s’y rendent plus de 4 fois sur 5 – représentent 57 % des présidents restés en fonctions pendant dix sessions et plus.

Ni la distance ni l’âge ne paraissent être des facteurs explicatifs suffisants 920. De nombreux présidents de chambre d’agriculture situées à plus de 700 kilomètres de Paris se rendent très régulièrement aux sessions. Inversement, parmi ceux qui sont le moins assidus, se distinguent des présidents dont la chambre est relativement proche de Paris, ou située à moins de 300 ou 500 kilomètres. De même, l’âge ne paraît pas un facteur totalement probant : tous les absentéistes ne sont pas âgés, et les plus jeunes présidents ne sont pas tous régulièrement présents. Si ces éléments jouent, c’est à la marge, pour accentuer ou minimiser des phénomènes moins contingents. En revanche, il est indéniable que les quelques rares chambres d’agriculture qui restent à l’écart des débats de l’AP(P)CA durant toute la période 1927-1940 sont celles qui sont les plus éloignées de la capitale, ou les plus à l’écart des réseaux de chemin de fer desservant Paris 921. Le recours à une notion que nous pourrions nommer habitus parisien, soit les dispositions communes à ceux qui ont, au cours des années 1920 et 1930, mentionné une adresse parisienne, été parlementaire ou exercé un mandat dans une organisation professionnelle nationale, s’avère partiellement convaincant. Cet ensemble d’habitudes, de connaissances et de pratiques du « milieu agricole parisien » 922, celui des salles de réunion et de restaurants, de congrès et de banquets, semble jouer de manière non négligeable sur la propension des présidents à être assidus aux sessions de l’AP(P)CA, malgré la distance et les difficultés des transports dans bien des cas 923. Les 58 présidents ayant un habitus parisien ont un taux de présence moyen de 77 %, supérieur de dix points à celui du groupe des présidents qui ne présentent pas ces dispositions.

Le plus convaincant est cependant sans équivoque le niveau d’implication des présidents de chambre d’agriculture. Les rapporteurs, même occasionnels, sont les plus présents 924, alors que ceux qui se tiennent à l’écart des sessions ne se mettent pas dans la situation de se voir confier la rédaction d’un rapport, opération qui a souvent lieu en séance, ou lors des réunions de commissions qui se tiennent juste avant. L’assiduité va aussi croissant avec la position dans l’organigramme au cours de la période et semble contrecarrer l’effet potentiellement dissuasif de la distance dans bien des cas. Cependant, la faible proportion de rapporteurs parmi les 179 présidents de chambre de la période 1927-1940, 27 % seulement, ainsi que la forte part de rapports qui ne sont pas présentés par des présidents en fonctions, soit plus d’un tiers, interrogent sur les motivations des autres présidents et sur la signification d’un aussi faible absentéisme que la dimension liée à la hiérarchie et au pouvoir de décision ne suffit guère à expliquer. Qu’en est-il des 125 présidents qui n’ayant été ni rapporteurs ni membres du comité permanent général ou du bureau, se rendent tout de même aux sessions de l’AP(P)CA dans plus de 60 % des cas en moyenne ?

Durant la période 1927-1939, 427 suppléants-délégués sont mentionnés sur les listes de présence des comptes rendus de séance de l’AP(P)CA. Ils représentent 14 % des 3 086 membres ayant exercé au moins un mandat durant cette période. Ils sont globalement plus nombreux que les présidents qui, avec un effectif de 179, représentent 5,8 % des membres. Il n’est pas possible de mesurer leur assiduité aux sessions. En effet, les suppléants-délégués sont désignés par leurs pairs de la chambre d’agriculture au cours de l’élection du bureau, à chaque première session ordinaire de l’année, mais les procès-verbaux de ces désignations n’ont pu être systématiquement consultés. D’une façon générale, les noms des suppléants varient d’une année à l’autre et il semble que de nombreuses chambres d’agriculture désignent fréquemment un délégué, voire plusieurs, au dernier moment, juste avant la session de l’AP(P)CA. Ainsi 171 suppléants-délégués, soit 40 % d’entre eux, ne sont présents à l’AP(P)CA qu’une seule fois au cours de la période considérée. Un autre tiers d’entre eux ne représente la chambre d’agriculture que deux à cinq fois et ils ne sont qu’un gros quart à se rendre à l’AP(P)CA plus de six fois. Les « habitués », ceux qui sont présents à plus de quinze reprises, soit à plus de la moitié des trente sessions qui ont lieu entre 1927 et 1940, ne représentent que 5 % de l’effectif. Enfin, sur les 110 suppléants qui sont venus à l’AP(P)CA plus de cinq fois entre 1927 et 1940, on note que seuls 10 % n’ont jamais été accompagnés du président de la chambre d’agriculture, tandis que 18 sont venus moins d’une fois sur deux avec le président. Ainsi, dans plus de 80 % des cas, les suppléants sont plus des accompagnants que des remplaçants, quand bien même ils combineraient les deux dimensions de leur rôle – les deux sens du verbe « suppléer » – au fil du temps. Faisant écho au partage des rôles au sein du « système agricole départemental », ce constat pousse à mieux caractériser la fonction occupée par les suppléants délégués. Deux dimensions particulières peuvent notamment être énoncées. Il est possible de mieux mesurer le rôle de ces hommes si l’on considère qu’il existe des suppléants qui remplacent le président – même quand celui-ci est présent, tel Adrien Toussaint, rapporteur récurent sur la question des mines de potasse d’Alsace, en présence de son président de chambre, Bernard-Henri de Menthon – et d’autres qui l’accompagnent, le complètent, au sens où les compétences et la représentativité de l’un est complétée par celle de l’autre. Et il faut souligner la dimension honorifique de certaines présidences, impliquant la délégation à un vice-président plus actif du rôle de représenter la chambre à l’extérieur.

Les cas extrêmes sont-ils susceptibles de révéler, en creux, les attentes et les stratégies des acteurs ? L’exemple de la chambre d’agriculture de la Savoie est frappant : Jean Girard-Madoux, son président, ne se rend pas aux cinq premières sessions de l’APCA, en 1927, 1928 et 1929. La chambre y envoie des délégués, jamais les mêmes. Lorsque les membres se réunissent pour leurs sessions bi-annuelles, il n’est pas question de l’APCA. En mai 1928, la chambre départementale « décide d’acheter cinq exemplaires du compte rendu de l’Assemblée des Présidents au prix de 5 fr. l’un, ce qui représente une dépense de 25 francs, et vote en outre 200 francs pour la cotisation des deux années 1928 et 1929 [soit la cotisation minimale], à condition qu’un secrétariat général sera établi auquel [elle] pourr[a s’] adresser pour toutes les questions qui intéresseraient la marche des chambres » 925. Conception très en retrait des débats nationaux, auxquels des représentants de la chambre ont assisté presque incidemment, conception minimale aussi du rôle de l’APCA, réduit à la portion congrue. Jean Girard-Madoux meurt brutalement en octobre 1929 926. Le mois suivant, le 5 novembre 1929, Louis Fernex de Mongex, vice-président depuis 1927, représente la chambre à l’APCA 927 : Joseph Faure y rend hommage au président décédé, qu’il célèbre toutefois comme « l’un des premiers à apporter sa collaboration à l’Assemblée des Présidents ; [il] avait compris, dès la première heure, le rôle qu’était appelé à jouer cette Assemblée, pour la défense paysanne » 928.

Le 7 décembre 1929, devant ses pairs, Louis Fernex de Mongex « expose que depuis la mort si soudaine de M. Girard-Madoux, survenue le 5 octobre dernier, il a cru devoir, pour ne point laisser la correspondance et les diverses autres affaires en souffrance, assumer les fonctions de Président, sous réserve de l’approbation de la Chambre, qui sera appelée à en délibérer en séance de session, [durant l’]après-midi » 929. Quelques heures plus tard, ses confrères lui permettent « d’exercer les fonctions de Président et d’ordonnateur jusqu’à l’élection d’un nouveau président » 930. Dès lors, présidant les débats, il plaide activement la cause de l’APCA en soumettant aux membres de la chambre « pour avis, un assez grand nombre de vœux formulés » à Paris un mois plus tôt. Il argumente avec véhémence : « parmi ces vœux, quelques-uns n’intéressent pas directement notre région ; mais l’Agriculture est une en France ; les agriculteurs sont tous solidaires, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest. Il convient de considérer, au surplus, que ces vœux ont été étudiés à fond par des spécialistes et qu’ils traduisent les besoins les plus généraux de l’Agriculture française : double raison pour que les Chambres départementales s’y associent… ». On notera la réponse différée à son prédécesseur et la nécessité lisible de justifier l’irruption de l’APCA dans les débats de la chambre. Il combine un agrarisme qui transcende les intérêts sectoriels et une apparente vénération des spécialistes, que le radical-socialiste Girard-Madoux semblait peu goûter.

Et Louis Fernex de Mongex de poursuivre son intervention par un vibrant plaidoyer : « Permettez-moi à ce propos une remarque sur la conception que je me fais du rôle de l’ "Assemblée des Présidents". Cet organisme est à la fois un "point de départ" et un "aboutissant". D’abord "un point de départ" : par les questionnaires qu’il prépare et nous soumet, il ouvre sur chaque question qu’il juge digne de son examen, une vaste enquête qui s’étend sur tout le pays ; il recueille ainsi des avis précieux, des renseignements certains, puisés aux sources. Ensuite, "un aboutissant" : grâce à ces matériaux, ses spécialistes – tous techniciens qualifiés – peuvent établir des rapports solidement échafaudés et des vœux substantiels. De là découle le devoir pour chaque Chambre de suivre avec attention les travaux de l’Assemblée des Présidents en y envoyant des délégués qui font entendre, dans les discussions, la voix des diverses régions françaises et qui rapportent de ces débats des documents et des renseignements que nous avons le plus grand intérêt à connaître. Ceci dit, je vous propose d’adopter sans discussion les vœux dont l’énumération suit : plusieurs de ces vœux ont d’ailleurs déjà été soumis antérieurement à votre approbation » 931. Qu’y lire d’autre que le naïf emballement de celui qui revient tout juste de sa première session dans les prestigieuses salles de conférence du Musée social ? Le schéma rapporté est celui, théorique, tant ressassé par Joseph Faure et surtout par Luce Prault, du fonctionnement idéal d’une assemblée en mesure de synthétiser et de réaliser les aspirations locales qu’elle canalise et arbitre. Il est cependant énoncé en d’autres termes : le mot « aboutissant » n’est pas celui que l’on prononce en sessions. Quoique signifiant « ce à quoi quelque chose aboutit » 932, il faut sans doute l’entendre ici comme réceptacle, lieu de convergence : si la pensée est confuse et semble ignorer les initiatives locales spontanées et les interlocuteurs extérieurs à l’institution, elle témoigne toutefois d’une certaine appropriation du discours institutionnel. Appropriation vaut-elle intériorisation ? Cela importe peut-être peu, si l’on envisage l’exposé de Louis Fernex de Mongex comme, non pas un simple plaidoyer pro domo, mais bien comme la tentative de renforcer son assise départementale en y devenant un médiateur, à l’interface du national et du local, grâce à l’APCA naissante. Sans la dimension nationale de l’institution, dominerait la dimension honorifique de la fonction. Or, au-delà de la présentation qu’en fait le nouveau président de la chambre d’agriculture savoyarde, comment se déploie l’activité consultative au niveau de l’AP(P)CA, tout au long des années 1930 ?

Notes
916.

Voir Annexes. Dossier n°3. 1. Fréquentation des sessions de l’AP(P)CA. Graphique 1. Les rares photographies de ces réunions montrent bien une assemblée nombreuse. Voir Annexes. Dossier n°3. 1. Fréquentation des sessions de l’AP(P)CA. Documents 1 et 2.

917.

Soit le rapport du nombre de sessions auxquelles ils ont assisté sur le nombre de sessions qui ont eu lieu au cours de leur mandat, en pourcentage.

918.

Voir Annexes. Dossier n°3. 1. Fréquentation des sessions de l’AP(P)CA. Graphique 2.

919.

Voir Annexes. Dossier n°3. 1. Fréquentation des sessions de l’AP(P)CA. Graphique 3.

920.

Voir Annexes. Dossier n°3. 1. Fréquentation des sessions de l’AP(P)CA. Graphiques 4 et 5.

921.

Voir Annexes. Dossier n°3. 1. Fréquentation des sessions de l’AP(P)CA. Carte 1 et document 3.

922.

Jean-Pierre PROD’HOMME, « Les relations entre les organisations professionnelles et les agriculteurs »… article cité, p. 48.

923.

Voir Annexes. Dossier n°3. 1. Fréquentation des sessions de l’AP(P)CA. Graphique 7.

924.

Voir Annexes. Dossier n°3. 1. Fréquentation des sessions de l’AP(P)CA. Tableau 1.

925.

Arch. nat., AD XIX C 115 Savoie, Chambres départementales d’agriculture. Travaux des chambres. Délibérations. Procès-verbaux des séances. Département de la Savoie, 1927-1943, session du 26 mai 1928, p. 12.

926.

Le Pays de Savoie, samedi 12 octobre 1929.

927.

APCA, Compte rendu des séances des 5 et 6 novembre 1929, pp. 5-8.

928.

Ibidem, p. 12.

929.

Arch. CA Savoie, Procès-verbaux des sessions de la chambre d’agriculture, 1927-1940.

930.

Ibidem.

931.

Arch. nat., AD XIX C 115 Savoie, Chambres départementales d’agriculture. Travaux des chambres. Délibérations. Procès-verbaux des séances. Département de la Savoie, 1927-1943, session du 7 décembre 1929.

932.

Le Robert.