1.1.1.1 Origine et définition du concept de représentation sociale

L’origine du concept de « représentation sociale » est attribuée aux travaux du sociologue Emile Durkheim qui distinguait, à la fin du 19ème siècle, des « représentations individuelles » et des « représentations collectives », en essayant de montrer comment ces deux niveaux de représentations pouvaient s’articuler entre eux. Pour Durkheim (1898) nos idées individuelles sont des réalités sociales qui proviennent du groupe et qui doivent être étudiées comme telles. Il convient donc de distinguer la partie individuelle de nos idées, qui est instable, variable et éphémère, de la partie collective, qui est beaucoup plus stable et cohérente, et qui constitue un « fait social ».

Par la suite, ce problème du rapport entre l’individu et le collectif a été débattu dans la communauté scientifique, mais c’est Moscovici qui le premier introduira, en 1961, la notion de « représentation sociale » dans son ouvrage de référence intitulé « La Psychanalyse : son image et son public » (Moscovici, 1961). Dans cet ouvrage, Moscovici s’est intéressé à la façon dont différents groupes sociaux de la société française se représentaient la psychanalyse à la fin des années 50, avec l’objectif plus général d’étudier à travers cet exemple « comment une nouvelle théorie scientifique ou politique est diffusée dans une culture donnée, comment elle est transformée au cours de ce processus et comment elle change à son tour la vision que les gens ont d'eux-mêmes et du monde dans lequel ils vivent ». Ces travaux sont fondateurs du concept de représentation sociale, et ils restent encore aujourd’hui une référence majeure dans ce domaine.

Selon cet auteur, une représentation sociale peut se définir comme un système de valeurs, de notions et de pratiques relatives à des objets, des aspects ou des dimensions particulières du milieu social, et qui permet non seulement la stabilisation du cadre de vie des individus et des groupes, mais qui constitue également un instrument d'orientation de la perception ou d’analyse des situations et d'élaboration des conduites. Pour Moscovici (1961, édition de 1976, p. 254), les humains seraient en effet constitués de deux niveaux cognitifs imbriqués : « l’un qui procède à des associations, inclusions, discriminations, déductions, c’est-à-dire un système opératoire, et l’autre qui contrôle, vérifie, sélectionne à l’aide de règles, logiques ou non ; il s’agit d’une sorte de méta-système qui retravaille la matière produite par le premier ». Ce méta-système reposerait sur des principes ou des règles sociales acquises par les individus, constituant « des régulations normatives qui contrôlent, vérifient, dirigent »leurs activités cognitives, leurs attitudes et leurs comportements. C’est précisément ce méta-système qui constitue le cœur des représentations sociales.

A la suite des travaux de Moscovici, de nombreux auteurs ont proposé des définitions complémentaires des représentations sociales. Ainsi, par exemple, Fischer (1987) les définies comme « un processus, un statut cognitif, permettant d'appréhender les aspects de la vie ordinaire par un recadrage de nos propres conduites à l'intérieur des interactions sociales ». Il précise également que « la représentation n’est pas seulement une perception. Pour qu’il y ait représentation, il faut qu’il y ait reconstruction de la réalité, de ce fait, on tient compte des processus cognitifs ».

Jodelet (1989) définit quant à elle les représentations sociales comme « une forme de connaissance [qui représente un ensemble organisé de cognitions, telles que les opinions, les croyances, ou les attitudes] socialement élaborée [par la communication, l’expérience, la référence aux normes] et partagée [car elle est commune à des groupes sociaux] ayant une visée pratique [elle agit sur le monde et permet d’interagir avec autrui] et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble social. Cette forme de connaissance, parce qu'elle se distingue de la connaissance scientifique, est parfois aussi appelée savoir de sens commun ou savoir naïf, voire croyance ».

Pour Doise (1986), qui s’inspire directement des travaux de Moscovici (1961) et de Bourdieu (1977), les représentations sociales sont le produit de nos interactions avec les autres et de nos communications sociales. Ces dernières sont en effet définies comme « des principes générateurs de prises de positions [personnelles] liées à des insertions spécifiques dans un ensemble de rapports sociaux et organisant les processus symboliques intervenant dans ces rapports » (Doise, 2005 ; p. 164). Elles jouent donc un rôle central dans notre identité personnelle et dans nos relations avec la société ou avec les différents groupes sociaux qui la composent, que ce soit ceux auxquels nous appartenons, ceux dont nous nous réclamons, ou, à l’inverse, ceux dont nous souhaitons nous distinguer. Cette dimension de « dynamique relationnelle » des représentations sociales est également soulignée par Codol (1982) pour qui « ce qui permet de qualifier de sociales ces représentations, ce sont moins leurs rapports individuels ou groupaux que le fait qu’elles soient élaborées au cours de processus d’échanges et d’interactions » avec un groupe, une communauté, une société ou une culture d’appartenance.

Enfin, une dernière définition très intéressante des représentations sociales que nous présenterons ici est celle que propose Abric (1994), selon une approche plus fonctionnelle. Pour cet auteur (p. 13) « toute représentation [sociale] est une forme de vision globale et unitaire d’un objet, mais aussi d’un sujet. Cette représentation restructure la réalité pour permettre une intégration à la fois des caractéristiques objectives de l’objet, des expériences antérieures du sujet, et de son système d’attitudes et de normes. Cela permet de définir la représentation [sociale] comme une vision fonctionnelle du monde, qui permet à l’individu ou au groupe de donner un sens à ses conduites, et de comprendre la réalité, à travers son propre système de références, donc de s’y adapter, de s’y définir une place. […]. La représentation n’est donc pas un simple reflet de la réalité, elle est une organisation signifiante. […]. La représentation fonctionne comme un système d’interprétation de la réalité qui régit les relations des individus à leur environnement physique et social, elle va déterminer leurs comportements ou leurs pratiques. La représentation est un guide pour l’action, elle oriente les actions et les relations sociales. Elle est un système de pré-décodage car elle détermine un ensemble d’anticipations et d’attentes ».

Cette question des relations entre représentations sociales et conduites individuelles soulignée ci-dessus par Abric (en « permettant à l’individu ou au groupe de donner un sens à ses conduites ») nous intéresse tout particulièrement dans le cadre de cette thèse, puisque l’un des objectifs de notre recherche sera précisément d’analyser si certaines représentations sociales des motocyclistes, ou de certaines communautés particulières de motards, sont susceptibles d’influencer la prise de risque au guidon, et si oui, à quel niveau ? Pour aborder cette question, il est nécessaire de s’interroger sur les fonctions que peuvent jouer les représentations sociales dans la régulation des conduites humaines.