1.1.3.3 Articulation des concepts d’attitudes et de représentation sociale : vers une nouvelle définition des attitudes

Il n’est pas toujours très facile, dans la littérature, de trouver des définitions claires de la notion d’attitude. Cela tient en partie au fait que les auteurs travaillant sur les attitudes s’intéressent très peu aux représentations sociales (et ceci dès les premiers travaux d’Allport, en 1935, où tout n’est finalement décrit qu’en termes d’attitudes), préférant souvent parler de « normes » ou de « croyances » (comme par exemple, Fishbein et Ajzen ; 1975), et qu’à l’inverse, les auteurs s’intéressant aux représentations sociales tendent parfois à y incorporer aussi des dimensions attitudinales, ces dernières étant alors assimilées, sans les différencier, à des éléments directement constitutifs des représentations sociales, à côté d’autres informations (par exemple, dans la théorie du noyau central d’Abric [1994], on pourrait voire les attitudes comme certains composants du système périphérique).

Pourtant, ces deux notions nous semblent très complémentaires et correspondent à des niveaux de connaissances ou de croyances différents même si, comme le souligne Rateau (2000), elles sont parfois confondues dans la littérature. Pour certains auteurs comme Billing (1993), en effet, le concept d’attitude souffre « d’une inconsistance théorique », et De Rosa (1993), pour sa part, lui reproche sa polysémie.

Doise (1985) fut l’un des premiers à tenter d’articuler ces deux concepts avec un troisième, celui d’idéologie. Pour cet auteur, les représentations sociales sont définies comme des sous-systèmes des idéologies, alors que les attitudes sont quant à elles définies comme « des modulations individuelles » du cadre de référence commun partagé par le groupe que constitue une représentation sociale. On aurait donc une sorte d’organisation hiérarchique au sommet de laquelle se trouveraient les idéologies, puis ensuite les représentations sociales, et enfin les attitudes.

Cette idée va être reprise par Flament (1996), qui propose un cadre théorique dans lequel une idéologie est définie comme « une matrice » de représentations sociales compatibles entre elles, puis où chaque représentation sociale est définie à son tour comme « une matrice d’attitudes solidaires », qui elles-mêmes peuvent générer des ensembles d’opinions. Plus on monte dans la hiérarchie, plus on touche à des systèmes de valeurs abstraites, mais stables dans la durée, et auxquelles les individus sont fortement attachés. A l’inverse, plus on descend dans la hiérarchie, et plus on a à faire à des systèmes de valeurs changeants, susceptibles de s’adapter en fonction du contexte. Il y a donc ici une certaine analogie avec l’opposition que fait Abric (1994 ; cf. section 1.1.3.4) entre les connaissances (savoirs, normes et croyances) stables, rigides et indépendantes du contexte qui constituent le noyau central, et les connaissances qui composent les systèmes périphériques, plus labiles, changeant et dépendant du contexte immédiat dans lequel se trouve l’individu).

Dans son article intitulé « Idéologie, représentations sociales et attitudes : étude expérimentale de leur hiérarchie », Rateau (2000 ; p. 31) décrit plus précisément les relations hiérarchiques existant entre opinions, attitudes et représentations sociales. « Au premier niveau de cette architecture se trouvent les opinions dont on sait, d’une part, qu’elles font preuve d’une forte cohérence locale et, d’autre part, que leur compréhension nécessite toujours de se rapporter à leur argumentation. Ceci implique que les opinions dépendent d’une instance qui se situe plus en amont, une instance organisatrice si l’on veut, qui d’une part règle l’articulation de l’individuel et du collectif et qui, d’autre part, génère le passage du point de vue général sur un thème à son application au cas particulier. Cette instance apparaît être l’attitude qui remplit la fonction d’une règle générale s’appliquant à un grand nombre de situations et de contenus qui se trouvent de cette manière liés ». Ceci permet donc à Rateau (2000, p. 31) de définir l’attitude comme « l’instance génératrice et organisatrice des opinions », puis il poursuit son analyse concernant le second niveau de la hiérarchie, celui des attitudes, en se posant la même question « de la cohérence des attitudes [ce qui les unis] et de ce qui les motivent ? […] dans un groupe social, bon nombre d’attitudes sont compatibles. On trouve par exemple plus de groupes qui sont à la fois hostiles à la peine de mort et favorables à la généralisation de l’aide sociale, que de communautés présentant l’une de ces attitudes et l’inverse de l’autre ». Ceci signifie pour Rateau (p. 31) « qu’il existe en amont des attitudes une instance permettant de rendre compte de leur cohésion ».  C’est à ce niveau supérieur qu’interviennent, selon Rateau, les représentations sociales puis les idéologies. Rateau (2000, p32) propose alors de considérer « toute attitude comme une forme spécifique d’occurrence d’une représentation sociale d’un objet donné, propre à un groupe donné, à un moment donné. La représentation sociale serait ainsi à la fois ce qui détermine les attitudes et ce qui organise leur compatibilité ».

Cette approche nous paraît très intéressante, car elle permet non seulement d’articuler ensemble les notions de représentations sociales et d’attitudes, mais aussi et surtout par ce qu’elle permet de rendre en compte des effets « d’identité » et de « groupe social » sur les attitudes, alors que celles-ci sont souvent simplement considérées sous l’angle du jugement individuel.

Au regard de tout ce qui précède, nous souhaiterions donc proposer notre propre définition des attitudes telle que cette notion sera utilisée dans le cadre particulier de cette thèse : une attitude sera ici considérée comme un positionnement personnel, mais socialement influencé (voire déterminé) et partagé, vis-à-vis d’un objet d’attitude particulier. C’est un jugement de valeurs du sujet par rapport à cet objet, une opinion et un affect personnel, mais en partie partagé avec son groupe social d’appartenance, et qui décrit la relation qu’entretient cet individu avec l’objet considéré. Nous reviendrons plus tard sur cette définition en la considérant dans le contexte particulier du « risque routier » pour les motocyclistes, et en nous interrogeant sur l’attitude des motocyclistes face au risque et à la prise de risque en situation de conduite.