1.2.3.3. Le modèle d’Anderson

À présent, nous allons nous pencher sur un modèle de développement de l’intelligence qui fut conçu pour comprendre la déficience intellectuelle, ce qui n’est pas le cas de la plupart des modèles de l’intelligence qui s’intéressent aux sujets « tout venant ». Anderson développa, en 1992, la théorie de l’Architecture Cognitive Minimale (ACM) représentée à la figure I-4. Ce modèle est particulièrement intéressant car il distingue bien ce qui serait le processus défaillant associé à la déficience intellectuelle (voie 1), des autres processus qui peuvent ou non (voie 2), selon les personnes voire les syndromes, être fonctionnels. Anderson postule que les connaissances générales acquises par un sujet, et qui sont évaluées par les tests de QI, sont dépendantes de deux voies autonomes : la voie 1 et la voie 2.

La voie 1 correspond au fonctionnement de l’intelligence générale (facteur g) et est responsable des différences inter-individuelles en terme d’efficience intellectuelle. Par cette voie 1, les connaissances acquises sont celles qui font intervenir le raisonnement, c’est-à-dire un fonctionnement actif de la part du sujet pour trouver des solutions. La résolution de problèmes par cette voie 1 peut prendre deux formes : soit en verbalisant le problème (utilisation du langage pour penser) soit en le visualisant (utilisation de représentations visuo-spatiales pour penser). Ces deux formes sont sous-tendues par des processeurs spécifiques indépendants (nommés SP1 et SP2). Ces processeurs renvoient peu ou prou à des facteurs secondaires des modèles hiérarchiques. Ce sont ces processus qui, par exemple, font qu’un sujet est meilleur en verbal qu’en visuo-spatial. Ces formes correspondent à des aptitudes et leur existence repose sur les dissociations hémisphère droit/ hémisphère gauche. SP1 correspond plutôt aux aptitudes en langage, en raisonnement inférentiel etc., et fonctionne selon un mode analytique/séquentiel ; alors que SP2 renvoie plutôt aux aptitudes de raisonnement non verbal visuo-spatial et fonctionne selon un mode holistique. Ces deux processeurs sont contraints par la vitesse de fonctionnement du mécanisme de traitement de base. Cette contrainte est la notion clé de ce modèle et représente la base de l’intelligence générale. Le lien entre ce mécanisme de traitement de base et les connaissances est dû au fait que le mécanisme de traitement de base est le processus cognitif sous jacent à la pensée qui, elle, génère les connaissances. Les sujets qui ont une vitesse de traitement de l’information plus rapide sont donc capables d’acquérir plus de connaissances et des connaissances plus complexes. Les différences inter-individuelles dépendent des contraintes imposées par la vitesse de traitement sur les processeurs spécifiques générateurs de pensées (SP1 et SP2). Pour Anderson, la nature de la déficience intellectuelle se situe uniquement au niveau d’un ralentissement de la vitesse de traitement. Malgré des processeurs SP1 et SP2 fonctionnels, si le mécanisme de traitement de base est peu efficace (faible vitesse de traitement) alors le sujet ne peut générer des pensées complexes.

Toujours selon Anderson, la vitesse de traitement est constante au cours de la vie ce qui expliquerait le maintien des capacités intellectuelles au cours du temps. En effet, Anderson s’appuie sur le fait que les QI sont relativement stables au cours du temps pour postuler une constante de la vitesse de traitement au cours de la vie. Par contre, le développement des performances intellectuelles qui correspond à l’accroissement des connaissances ne dépend pas uniquement de la vitesse de traitement mais dépend aussi du développement des modules de la voie 2.

La voie 2 permet d’acquérir des connaissances via des modules cognitifs comme décrit dans la théorie de Fodor (1983). Ces modules (théorie de l’esprit, perception 3D, traitement visuo-spatial, phonologie…) sont innés mais peuvent être enrichis et améliorés par la pratique et l’expérience. Ils ne sont pas contraints par la vitesse du mécanisme de traitement de base (voie1), ce qui explique que les personnes déficientes peuvent avoir des modules cognitifs « préservés » et d’autres plus atteints que leur niveau global d’efficience.

Selon Anderson, c’est cette seconde voie qui serait reliée au développement cognitif : les capacités des modules cognitifs, qui augmentent avec le temps, améliorent les performances aux tests de QI. Ainsi, le développement de « l’intelligence » (dans le sens commun du terme et mesuré avec les tests de QI) se fait par une augmentation des connaissances. Les changements qui peuvent s’opérer au niveau des modules de la voie 2 sont primordiaux pour le développement des performances intellectuelles avec un mécanisme de traitement de base constant.

Selon ce modèle, la mesure de l’intelligence réalisée à l’aide des tests de QI ne reflète pas strictement l’intelligence car cette mesure est dépendante en grande partie des modules cognitifs dont les capacités augmentent au cours du développement. Les performances intellectuelles (selon le QI) peuvent augmenter sans que le processus responsable des différences inter-individuelles ne varie avec l’âge. L’âge mental, qui correspond au niveau de développement intellectuel d’un sujet, dépend donc du développement des composantes cognitives (voie 2) mais est également dépendant du bon fonctionnement de la voie 1. Un sujet ayant un mécanisme de base très efficace (dû à une vitesse de traitement élevée) pourra générer des pensées plus complexes et donc aller plus loin et plus vite dans sa réflexion.

Figure I-4 : Représentation du modèle d’Anderson (1992)

Ce modèle, malgré quelques points qui seront discutés ultérieurement, semble assez proche de la réalité clinique des patients déficients intellectuels. En effet, le déficit de ces patients se situe au niveau du facteur g ou du moins au niveau du/des processus qui le sous-tendent, ce qui s’explique dans ce modèle par une atteinte de la voie 1. Mais, pourtant, ces patients peuvent avoir des modules cognitifs préservés et d’autres atteints (comme démontré au chapitre 1.3. : par exemple, certains patients déficients ont une dysphasie relative ou un trouble de mémoire), ce qui s’expliquera par une atteinte au niveau de la voie 2.

La vitesse de traitement de l’information peut être un candidat sérieux à la nature du facteur g. Cependant, toutes les études cherchant à entrevoir ce que pourrait être l’intelligence ne retiennent pas la vitesse de traitement de l’information mais font l’hypothèse que la mémoire de travail serait un meilleur prédicteur (Conway, Cowan, Bunting, Therriault & Minkoff, 2002 ; Colom, Rebollo, Palacios, Juan-Espinosa & Kyllonen, 2004 ; Colom, Abad, Quiroga, Chun Shih & Flores-Mendoza, 2008).