2.1.4. EXPERIENCE 3
Étude de la vitesse de traitement et de la mémoire à court-terme/mémoire de travail d’enfants présentant une dyspraxie verbale

Cette étude fit l’objet d’un poster exposé à la 4ème Journée Scientifique du Centre de Référence Troubles des Apprentissages de Lyon (octobre 2009). Un article est en préparation.

Introduction

Le retard mental est la conséquence d’un déficit de l’intelligence c’est-à-dire, selon les modèles hiérarchisés, d’un dysfonctionnement du facteur g. Or, nous nous appuyons sur le modèle d’Anderson et sur le modèle de Fry & Hale pour tenter de comprendre ce que pourrait être le facteur g : est-ce un ralentissement de la vitesse de traitement de l’information ou un déficit de la mémoire de travail qui expliquerait la déficience intellectuelle ? Les différentes données de la littérature scientifique obtenues chez des sujets déficients intellectuels montrent un ralentissement de la vitesse de traitement de l’information mais également une faiblesse des capacités de mémoire à court-terme et de mémoire de travail comparativement aux sujets « tout venants » de même âge chronologique. Comme nous l’avons spécifié, la dyspraxie verbale est une pathologie développementale qui se classe dans la catégorie des troubles spécifiques. Ce trouble se caractérise principalement par une atteinte des praxies et des capacités langagières et est le plus souvent classé parmi les dysphasies. Or, la motricité et le langage sont les principales modalités d’expression du savoir lors d’un test standard d’évaluation du potentiel intellectuel. Ainsi, de nombreux sujets dyspraxiques verbaux sont qualifiés de déficients intellectuels car leur QI est inférieur à 70. De même, leur fonctionnement adaptatif est souvent faible voire déficitaire pour certains car les domaines « autonomie au quotidien » et « motricité » (du questionnaire VABS) dépendent des aptitudes motrices et les domaines « communication » et « socialisation » du langage. De ce fait, les enfants dyspraxiques verbaux remplissent les deux critères de définition du retard mental et sont, par conséquent, parfois confondus avec des patients déficients. Or, nous avons montré (voir chapitre 1.1.2.) que ces patients présentent un trouble spécifique et non une déficience intellectuelle mais cette réalité n’apparaît dans les tests psychométriques que plus tard avec le développement. L’hypothèse est que ces enfants n’ont pas de trouble au niveau du facteur g mais une atteinte de plusieurs modules plus ou moins interdépendants. Selon le modèle d’Anderson, la voie 1 est préservée dans la dyspraxie verbale et c’est une partie des modules de la voie 2 qui dysfonctionne. Nous avons donc choisi de soumettre notre protocole d’évaluation à un groupe d’enfants présentant une dyspraxie verbale et à un groupe d’enfants « tout venants » de même âge chronologique. Nous avons choisi de les apparier sur l’âge chronologique et non sur l’âge mental car comme nous l’avons spécificité précédemment, la mesure qu’est le QI est souvent biaisée par d’autres facteurs que le seul facteur g. Ainsi, si les sujets dyspraxiques verbaux sont réellement sous-évalués lors de tels tests et ne présentent pas de déficit intellectuel, l’appariement à même âge chronologique ne devrait pas entraîner de différences concernant la vitesse de traitement de l’information.

Par ailleurs, il sera également intéressant d’étudier les capacités de mémoire à court-terme et de mémoire de travail de ces patients dans le cadre de la théorie développementale de Fry & Hale. En effet, ces patients ont un trouble développemental du langage. Or, dans ce type de pathologie, il est fréquemment retrouvé une réduction des capacités de mémoire à court-terme verbale et de mémoire de travail (Gathercole & Baddeley, 1990). Ainsi, il est possible que la vitesse de traitement fonctionne correctement mais que la mémoire à court-terme et de la mémoire de travail soient déficitaires. D’après le modèle de Fry et Hale, les performances à un test de raisonnement tel que les Matrices Progressives de Raven devraient être déficitaires en raison des troubles de mémoire à court-terme/mémoire de travail.

Méthodologie

* Population

Nous avons proposé ce protocole à 18 enfants répartis en deux groupes distincts de 9 sujets : un groupe de 9 patients dyspraxiques verbaux (DV), et un groupe de 9 enfants contrôles (GC) appariés sur l’âge chronologique (p = 0,84 ; GC = 9 ans, E-T = 3 mois ; DV = 9 ans 4 mois, E-T = 1 an 5 mois).

Le groupe de patients dyspraxiques verbaux était recruté à la consultation externe du Centre de Référence des Troubles des Apprentissages Scolaires (service de neuropédiatrie, Hôpital Femme Mère Enfant, Bron). Ces patients étaient recrutés dans le cadre de l’étude clinique « étude des processus d’apprentissage procédural dans la dyspraxie verbale », appel d’offre paramédical que nous avons obtenu de la part des Hospices Civils de Lyon en 2006.

Les critères d’inclusion sont :

Ces patients ne présentent pas de déficience intellectuelle (QI moyen = (AM/AC) X 100 = 83). Les sujets contrôles sont issus de la population normale de l’expérience 1 (QI moyen = 104). L’acuité visuelle est normale ou corrigée pour chacun des sujets.

* Protocole expérimental

Les sujets étaient soumis au test des Matrices Progressives de Raven Couleur, aux épreuves de mémoire à court-terme et de mémoire de travail ainsi qu’à la tâche de temps d’inspection visuelle.

* Hypothèses opérationnelles

Résultats

Les analyses statistiques ont été réalisées à l’aide de tests non paramétriques (test de Mann et Whitney) en raison du faible nombre de sujets. Le seuil de significativité choisi est p < 0.05.

L’ensemble des résultats moyens pour les deux groupes sont représentés dans le tableauII-8. Les deux groupes diffèrent au niveau des capacités de raisonnement au profit des sujets contrôles (Z(16) = 2.2 , p = 0.02). Les capacités en mémoire à court-terme (empan endroit) et en mémoire de travail (empan envers) sont également supérieures chez les sujets contrôles comparativement aux sujets dyspraxiques verbaux (MCT : Z(16) = 2.5, p = 0.01 ; MdT : Z(16) = 2.34, p = 0.02). Par contre le Temps d’inspection visuelle ne diffère pas entre les deux groupes (Z(16) = - 0.93, p = 0.35).

Tableau II-8 : Moyennes et écart-types (...) des données comportementales des sujets DV et du groupe contrôle appariés en âge chronologique
  Age chronologique TI MCT MdT Scores aux MP de Raven
GC 9 (0,25) 73,66 (46,5) 5,11 (0,78) 3,66 (0,70) 30,82 (3,44)
DV 9,33 (1,42) 88,7 (37,8) 4,11 (0,60) 2,78 (0,66) 26,11 (4,07)
Significativité 0.84 0.35 0.01 0.02 0.002

Conclusion/discussion

Selon le modèle d’Anderson, la voie 1 sous-tendant l’intelligence devrait être préservée dans la dyspraxie verbale car le ou les troubles responsables se situe(nt) au niveau de modules de la voie 2. Ainsi, nos hypothèses postulaient que des enfants dyspraxiques verbaux devraient présenter la même vitesse de traitement de l’information que des sujets « sains » de même âge chronologique. Nos résultats confirment cette hypothèse en montrant que la faible différence de temps d’inspection visuelle de 15 ms entre les deux groupes n’est pas significative. Il apparaît donc que la vitesse de traitement de l’information n’est pas ralentie dans la dyspraxie verbale contrairement à ce qui est largement mis en évidence dans la déficience intellectuelle. L’atteinte dans la dyspraxie verbale ne se situe donc pas au niveau du processus cognitif central supposé sous-tendre l’intelligence mais bien ailleurs. Pourtant, les enfants dyspraxiques verbaux présentent des capacités de raisonnement aux Matrices Progressives inférieures à celles de leurs homologues appariés sur l’âge chronologique. Comme nous le spécifions précédemment, les capacités en mémoire à court-terme et en mémoire de travail verbales sont habituellement faibles chez les sujets présentant des troubles du langage oral (Parisse & Molier, 2008). Or, il a été prouvé que la mémoire à court-terme et la mémoire de travail intervenaient au niveau du raisonnement et tout particulièrement au niveau des tests de raisonnement analogique comme les Matrices Progressives de Raven. Les travaux de Carpenter, Just & Shell (1990) démontrent en quoi la mémoire de travail intervient lors d’un tel test. En effet, au-delà du simple fait de trouver des relations analogiques entre les éléments de la matrice proposés par extraction de règles induites, le sujet doit maintenir en mémoire à court-terme les résultats de ces réflexions et les règles trouvées tout en cherchant les autres règles. Une fois trouvé l’ensemble des règles nécessaires à la résolution de la matrice, le sujet peut formuler un raisonnement et émettre une réponse. Une fois que ces différentes règles sont connues, le sujet doit se faire une représentation mentale de sa réponse et aller vérifier si elle existe parmi les réponses proposées. Une personne ayant d’importantes capacités en mémoire de travail sera plus efficiente pour le stockage des règles qu’une personne avec de faibles capacités (Verguts & de Boeck, 2002). Par ailleurs, les Matrices Progressives de Raven sont constituées de formes géométriques qui peuvent mettre en défaut certains enfants dyspraxiques verbaux présentant des troubles visuo-spatiaux. Ainsi, la faiblesse des scores aux Matrices Progressives de Raven pourrait être la conséquence soit d’un déficit en mémoire de travail soit à un trouble visuo-spatial, mais ne serait pas due à une réduction de la vitesse de traitement de l’information. Ces résultats pourrait donc être en accord avec le modèle de Fry & Hale, notamment sur le lien entre la mémoire à court-terme et l’intelligence. Par ailleurs, si on compare avec les sujets sains, les performances aux Matrices Progressives de Raven et les capacités de mémoire à court-terme des patients dyspraxiques verbaux sont inférieures, malgré une vitesse de traitement similaire. Cela signifie donc que la cascade (VT→MCT→Intelligence) n’est pas entièrement satisfaite. Cela ne remet pas forcément en question le modèle de Fry & Hale car, comme nous l’avons déjà spécifié, l’atteinte peut se situer au niveau de la boucle phonologique et interviendrait au milieu de la cascade par un phénomène indépendant sur-ajouté (Figure II-4).

Figure II-4 : Perturbation de la cascade du modèle de Fry & Hale dans la Dyspraxie Verbale

En conclusion, nos données confirment le modèle d’Anderson concernant la préservation de la voie 1 dans la dyspraxie verbale. Malgré des QI qui peuvent parfois être faibles voire déficitaires, les patients dyspraxiques verbaux n’ont pas d’atteinte du processus vitesse de traitement qui sous-tend théoriquement le facteur g. Le modèle de Fry & Hale n’est pas infirmé par ces données car la cascade attendue est rompue au niveau de la mémoire à court-terme ce qui s’accompagne par une baisse des performances intellectuelles.