2.2.3. Expérience 5
Étude de l’apprentissage procédural implicite dans la déficience intellectuelle

Cette étude a fait l’objet d’un poster exposé aux congrès de la Société Européenne de Neurologie Pédiatrique à Madrid (avril 2009) et de l’association X-Fragile Europe (mai 2009). Un article est également soumis à la revue Journal of Intellectual Disability Research : Bussy, Charrin, Curie, des Portes. Implicit procedural learning in Fragile X. Un autre article est en préparation : Implicit learning impairment in Down syndrome. Bussy, Curie, Charrin, de Freminville, Parisi, Touraine et des Portes.

Introduction 

L’apprentissage procédural implicite a été étudié dans de nombreuses pathologies (maladie d’Alzheimer, maladie de Parkinson, lésions cérébelleuses, frontales…) et à différents âges (enfants, adultes). Dans le cadre du retard mental, les études se sont essentiellement concentrées sur la comparaison des patients atteints du syndrome de Williams-Beuren et du syndrome de Down (Trisomie 21) avec toujours le même postulat sous-jacent que ces syndromes ont un fonctionnement cognitif diamétralement opposé. Les personnes présentant un syndrome de Williams semblent avoir un trouble de la mémoire procédurale selon les divers travaux de l’équipe de Vicari (Vicari, Bellucci & Carlesimo, 2001, Vicari, 2001) qui démontrèrent, à l’aide d’une tâche de temps de réaction sériel, que malgré des temps de réaction augmentés lors du dernier bloc aléatoire, les temps de réaction entre ce dernier bloc et le dernier bloc séquentiel ne différaient pas de manière significative. A l’inverse, il a été démontré dans l’ensemble des études que les personnes porteuses de Trisomie 21 avaient des capacités d’apprentissage procédural implicite comparables à celles de sujets témoins « sains » de même âge mental, même si le temps de réaction moyen sur l’ensemble de l’épreuve était significativement augmenté (Vicari, Bellucci & Carlesimo, 2000 ; Vicari, 2001 ; Vicari, Verrucci & Carlesimo, 2007), cela ne reflètant pas un déficit de l’apprentissage mais simplement une différence de rapidité dans les réponses. Vicari, Verrucci & Carlesimo (2007) font l’hypothèse que ces disparités inter-syndromiques reposent sur les différences des anomalies neuroanatomiques rencontrées dans ces deux syndromes. En effet, il est décrit dans le syndrome de Williams-Beuren une augmentation du volume du vermis (Schmitt, Eliez, Warsofsky, Bellugi & Reiss, 2001) et une atrophie du volume des ganglions de la base. Dans le syndrome de Down, on retrouve une réduction du volume au niveau du cervelet mais les ganglions de la base sont normaux (Pinter, Eliez, Schmitt, Capone & Reiss, 2001). De ce fait, Vicari et al. ont postulé que la différence entre ces deux syndromes, au niveau de l’apprentissage procédural implicite, trouvait son origine au niveau des ganglions de la base mais pas au niveau du cervelet qui présente une anomalie dans les deux pathologies.

Parallèlement, selon nos recherches bibliographiques, il n’existe pas d’étude testant l’apprentissage procédural implicite dans d’autres syndromes génétiques responsables de retard mental comme par exemple dans le syndrome de l’X-Fragile. Plusieurs études neuroanatomiques (voir pour revue Hessl, Rivera & Reiss, 2004) ont mis en évidence une réduction de volume du vermis postérieur et un élargissement du 4ème ventricule (Reiss, Aylward, Freund, Joshi & Bryan, 1991 ; Mostofsky et al., 1998) dans ce syndrome. Une augmentation de la taille du noyau caudé, des ventricules latéraux et de l’hippocampe sont également reportées chez l’adulte (Reiss, Abrams, Greenlaw, Freund & Denkla, 1995), chez l’enfant et l’adolescent X-Fragile (Eliez, Blasey, Freund, Hastie & Reiss, 2001). Par ailleurs, Menon, Leroux, White & Reiss (2004) suggèrent que l’élargissement du noyau caudé altère les fonctions cognitives telles que la programmation motrice via une interruption des voies striato-frontales. Il nous a donc semblé nécessaire de faire une étude de la mémoire procédurale dans le syndrome de l’X-Fragile au même titre que celles établies dans le syndrome de Down ou le syndrome de Williams-Beuren. Cela permettra, d’une part, de poursuivre la description du fonctionnement cognitif dans l’X-Fragile au niveau des capacités d’apprentissage implicite, et, d’autre part, de voir si des anomalies sous-corticales telles que celles rencontrées dans l’X-Fragile peuvent être responsables de déficit de l’apprentissage procédural implicite, comme cela est suggéré dans le syndrome de Williams-Beuren par exemple (Vicari et al. 2007). En effet, nous pouvons remarquer que certaines des anomalies cérébrales observées dans le syndrome de l’X-Fragile correspondent aux réseaux  sous-tendant l’apprentissage procédural implicite notamment le cervelet et le striatum. Par ailleurs, cela permettrait de compléter les tableaux de dissociations inter-syndromiques sur cet aspect de la cognition et de montrer ainsi que la mémoire procédurale n’est pas totalement dépendante des facultés intellectuelles. Cela viendrait renforcer le modèle d’Anderson sur une atteinte spécifique de la voie 2.

En l’absence de données comportementales antérieures, nos hypothèses de travail ne peuvent se reposer que sur les anomalies cérébrales retrouvées dans l’X-Fragile et qui correspondent peu ou prou aux circuits cérébraux sous-tendant la mémoire procédurale. Ainsi nous faisons l’hypothèse d’un trouble de l’apprentissage procédural implicite dans le syndrome de l’X-Fragile. Concernant l’apprentissage procédural implicite dans la Trisomie 21, nous faisons l’hypothèse que les individus porteurs apprennent de manière similaire au groupe contrôle la séquence visuo-motrice, si on se base sur les études princeps de Vicari et collaborateurs.

Méthodologie

Participants

Nous avons proposé ce protocole à 43 personnes réparties en trois groupes distincts : un groupe de patients présentant un syndrome de l’X-Fragile (SXF) clairement identifié par une analyse génétique ; un groupe de patients porteurs de Trisomie 21 (Tr21) et un groupe d’enfants contrôles « tout venant » (GC) :

L’acuité visuelle est normale ou corrigée pour tous les sujets.

Procédure

Tous les sujets exécutent deux tâches qui sont toujours proposées dans le même ordre. La première sert de mesure de l’âge mental (Matrices Progressives de Raven Couleur, 1947) afin d’apparier les groupes entre eux, et la seconde est destinée à l’évaluation des capacités d’apprentissage implicite (tâche de Temps de Réaction Sériel « attrape le chat »). Cet ordre de passation permet aux sujets d’entrer plus sereinement dans l’exercice d’évaluation avec une épreuve moins contraignante au départ où ils peuvent interagir avec l’expérimentateur et où ils peuvent facilement avoir des réussites. La seconde tâche étant réalisée seule, le sujet doit être relativement détendu et en confiance pour la réussir correctement.

Hypothèses opérationnelles

* Groupes Contrôles (GC) : apprentissage procédural préservé, démontré sur quatre paramètres :

1/ Différence significative des Temps de Réaction entre le Bloc B2 et le Bloc B4.

2/ Différence significative des Temps de Réaction entre le Bloc B2 et le Bloc B6.

3/ Différence significative des Temps de Réaction entre le Bloc B4 et le Bloc B5

4/ Différence significative des Temps de Réaction entre le Bloc B5 et le Bloc B6

* Groupe X-Fragile (SXF) : apprentissage procédural altéré, démontré sur quatre paramètres :

5/ Pas de différence significative entre les Temps de Réaction des Blocs B2 et B4.

6/ Pas de différence significative entre les Temps de Réaction des Blocs B2 et B6.

7/ Pas de différence significative entre les Temps de Réaction des Blocs B4 et B5.

8/ Pas de différence significative entre les Temps de Réaction des Blocs B5 et B6.

* Groupe Trisomie 21 (Tr21) : apprentissage procédural préservé, démontré sur quatre paramètres :

9/ Différence significative des Temps de Réaction entre le Bloc B2 et le Bloc B4.

10/ Différence significative des Temps de Réaction entre le Bloc B2 et le Bloc B6.

11/ Différence significative des Temps de Réaction entre le Bloc B4 et le Bloc B5.

12/ Différence significative des Temps de Réaction entre le Bloc B5 et le Bloc B6.

Résultats 

Aucun des sujets testés au cours de cette étude n’a montré d’apprentissage explicite de la séquence. Les analyses statistiques ont été conduites sur 14 patients SXF. En effet, trois patients ont été écartés car les consignes n’avaient pas été comprises et la passation ne s’est donc pas déroulée normalement.

NB : La dispersion des résultats pour l’analyse de temps de réaction pour chaque groupe se trouve à l’Annexe 1.

Les sujets X-Fragile ont un âge chronologique moyen égal à 25 ans et 9 mois (écart-type de 5 ans 7 mois) et un âge mental moyen égal à 5 ans 11 mois (écart-type = 12 mois). Le groupe Tr21 a un âge chronologique de 24 ans et 6 mois (E-T = 7 ans 11 mois) et un âge mental de 7 ans (E-T = 1 an 2 mois). Nous avons appariés chacun de nos deux groupes à un groupe de sujets contrôles appariés en âge mental. Les patients SXF et Tr21 n’ont pas pu être comparé car l’âge mental était significativement différent (p = 0.02). Le groupe contrôle (GC-SXF ; N= 14) apparié au groupe SXF a un âge chronologique de 6 ans (E-T = 8 mois) et un âge mental de 5 ans 10 mois (E-T = 1 an). Le groupe contrôle (GC-Tr21 ; N= 12) apparié au groupe Tr21 a un âge chronologique de 6 ans 4 mois (E-T = 4 mois) et un âge mental de 6 ans 4 mois (E-T = 1 an 3 mois).

Groupe X-Fragile versus Groupe Contrôle

Les paramètres de l’application d’une analyse de variance n’étant pas présents, nous avons procédé à une analyse statistique à l’aide de tests non paramétriques par étape : U de Mann et Whitney et test de Wilcoxon.

NB : La distribution des résultats pour chaque groupe selon les blocs se trouve à l’Annexe 1.

NB : Les analyses concernant le nombre d’erreurs se situent à l’Annexe 2.

Analyse du facteur groupe

Les temps de réaction entre le groupe X-Fragile et le groupe contrôle sont similaires (figure II-17), exceptés pour le Bloc B2 où les sujets X-Fragile sont significativement plus lents (tableau II-11).

Figure II-17: Temps de Réaction (ms) en fonction des blocs d’apprentissage pour le groupe X-Fragile et le groupe contrôle
Tableau  II-11 : Résultats des comparaisons X-Fragile/groupe contrôle sur les 6 blocs pour le Temps de Réaction
  Z p
Bloc B1 -0,45948 0,645892
Bloc B2 -1,97575 0,048184*
Bloc B3 -1,70006 0,089120
Bloc B4 -1,05680 0,290605
Bloc B5 -1,47033 0,141475
Bloc B6 -1,24059 0,214759

Analyse du facteur bloc

La différence de temps de réaction entre le premier (Bloc B2) et le dernier bloc séquentiel (Bloc B6) est significative (moyenne B2 = 1095 ms, E-T = 844; moyenne B6 = 908 ms, E-T = 458 ; W=7 ; p = 0.004) tout comme celle entre le Bloc B2 et le Bloc B4 (W = 12, p = 0.01 ; Moyenne B4 = 954 ms, E-T = 418 ms). De même, le temps de réaction du Bloc B5 est significativement supérieur à celui du Bloc B6 (moyenne B5 = 986 ms, E-T = 482 ; W= 11 ; p = 0.009), ce qui est le critère principal d’un apprentissage procédural implicite. Par contre, la différence de temps de réaction entre le Bloc B4 et le Bloc B5 n’est pas significative (W = 40.5 ; p = 0.45).

On retrouve presque le même pattern de résultats (figure II-17) que les sujets X-Fragile à savoir une diminution significative avec la répétition de la séquence (Bloc B2 versus B6 : W = 14 ; p = 0.02, moyenne B2 = 1186 ms, E-T = 273 ms, moyenne B6 = 995 ms, E-T = 414 ms ; B2 versus B4 : W = 12, p = 0.01 ; moyenne B4 = 1001 ms, E-T = 317 ms). La différence de temps de réaction entre le dernier (B6) et l’avant dernier Bloc (moyenne B5 = 1125 ms, E-T = 428 ms) est également significative (W = 0.0 ; p = 0.0009). La différence de temps de réaction entre le Bloc B4 et le Bloc B5 est également significative (W = 9, p = 0.006).

Groupe Trisomie 21 versus groupe Contrôle

Les analyses statistiques ont été établies sur l’ensemble des sujets prévus à savoir 12 pour le groupe Tr21 et 12 pour le groupe contrôle (GC-Tr21). Les conditions d’établissement d’une analyse de variance n’étant pas respectée, nous avons procédé à une analyse statistique à l’aide de tests non paramétriques par étape : U de Mann et Whitney et test de Wilcoxon.

NB : Les analyses concernant le nombre d’erreurs se situent à l’Annexe 2.

NB : La distribution des résultats pour chaque groupe selon les blocs se trouve à l’Annexe 1.

* Analyse du facteur Groupe

Les sujets Tr21 sont en moyenne plus rapides que les sujets contrôles de même âge mental (figure II-18).

Figure II-18 : Temps de Réaction (ms) en fonction des blocs pour le groupe Tr21 et le groupe contrôle (GC-Tr21)

Cependant les différences de temps de réaction entre les deux groupes ne sont pas significatives pour la plupart des blocs exceptés pour les deux premiers blocs (tableau II-12).

Tableau II-12 : Résultats des comparaisons Tr21/ groupe contrôle sur les 6 blocs pour le Temps de Réaction.
  Z p
Bloc 1 -2.02 0.04 
Bloc 2 - 2.01 0.03
Bloc 3 -1.85 0.06 
Bloc 4 -1.44  0.15 
Bloc 5 -1.44  0.15 
Bloc 6 -0.57 0.56

* Analyse du facteur bloc

NB : La dispersion des performances selon chaque bloc pour les deux groupes est représentée en Annexe 2.

Le temps de réaction du Bloc B6 (moyenne B6 = 907 ms, E-T = 446 ms) est significativement inférieur à celui du Bloc B2 (moyenne B2 = 1075 ms, E-T = 296 ms ; W = 13, p = 0.006) ce qui démontre une diminution des temps de réaction avec la répétition de la séquence (figure II-7). Ceci est également soutenu par la diminution du temps de réaction entre le Bloc B2 et le Bloc B4 (W =12, p = 0.03, moyenne B4 = 938 ms, E-T = 331ms). De plus, la différence de temps de réaction entre le dernier bloc séquentiel (B6) et le dernier bloc aléatoire (moyenne B5 = 1147 ms, E-T = 423 ms) est significative (W = 0.0, p = 0.002). La différence de Temps de Réaction est également significative entre le bloc B4 (avant dernier bloc séquentiel) et le bloc B5 (W = 12, p = 0.03).

Les résultats sont présentés au Graphique II- 7. La différence de Temps de Réaction entre le Bloc B2 et le Bloc B6 n’est pas significative (W = 29, p = 0.43) et varie même très peu (moyenne B2 = 935 ms, E-T = 269 ms ; moyenne B6 = 891 ms, E-T = 236 ms). De même, la différence de Temps de Réaction entre le Bloc B5 et le Bloc B6 est infime (moyenne B5 = 913 ms, E-T = 212 ms) et n’est donc pas significative (W = 28, p = 0.39). Par contre, la différence de temps de réaction entre le Bloc B2 et le Bloc B4 est significative (W = 6, p = 0.009 ; moyenne B4 = 845 ms, E-T = 226 ms) tout comme la différence de temps de réaction entre le Bloc B4 et le Bloc B5 (W = 2, p = 0.004).

Conclusion-discussion 

Cette étude fut la première à s’intéresser à l’apprentissage procédural implicite dans l’X-Fragile (SXF), ce qui permet de compléter le profil cognitif de ce syndrome pour lequel il manque encore beaucoup de données neurocomportementales. Sur la base des seuls éléments neuroanatomiques dans ce syndrome génétique (anomalies au niveau du noyau caudé et du cervelet principalement), nous avons postulé, que comme les structures cérébrales sous-tendant l’apprentissage procédural implicite étaient altérées, les personnes SXF n’arriveraient pas à automatiser une séquence visuo-motrice. Nous envisagions de comparer les performances de ces patients à celles de personnes porteuses de Trisomie 21. Cependant, nous n’avons pas réussi à apparier les patients X-Fragile au groupe Trisomiques 21 car en moyenne ce dernier groupe à un âge mental supérieur. Pour pallier cela, nous avons séparé les analyses de ces deux groupes.

Concernant l’étude de l’apprentissage procédural dans le syndrome de l’X-Fragile, les résultats montrent une diminution progressive des Temps de Réaction lors des répétitions de la séquence et une augmentation lorsque la présentation des stimuli se fait selon un ordre pseudo-aléatoire pour le groupe contrôle GC-SXF mais également pour le groupe SXF malgré quelques différences dans l’analyse des courbes. D’après l’ensemble de ces résultats sur les temps de réaction, il semblerait que les patients X-Fragile présentent des capacités d’apprentissage procédural implicite préservées. Toutefois, nous remarquions précédemment que l’augmentation de temps de réaction observée au Bloc B5 ne l’était pas autant que pour les sujets du groupe contrôle. Nous pensons que cet « effet » est la conséquence de différences intra-groupes qui ressortent car la taille du groupe est faible (voir répartition des TR Annexe 1). En effet, si deux ou trois sujets de ce groupe de 12 n’apprennent pas la séquence visuo-motrice ou l’apprennent mais avec des temps de réactions très élevés, cela peut avoir une influence sur la moyenne générale du groupe. Thomas & Nelson (2001) ont montré que 30 % de leur groupe de 4 ans et 13 % de leur groupe de 7 ans n’arrivaient pas à apprendre la séquence visuo-motrice. Il n’est donc pas anormal que certains sujets aient des difficultés lors d’une tâche de temps de réaction sériel mais cela est peut être plus prégnant dans notre étude car l’effectif est faible. Nous remarquons également qu’au Bloc B1, les temps de réactions du groupe X-Fragile sont très élevés. Cela n’est, selon nous, que la conséquence de l’effet de nouveauté de la tâche. En effet, les personnes présentant un syndrome de l’X-Fragile sont particulièrement sensibles à la nouveauté. Nous n’attribuons pas cela à une diminution des capacités de concentration car le taux d’erreurs (c.f. Annexe 2) est relativement faible chez ces patients et comparables à celui des sujets contrôles.

L’apprentissage procédural implicite dans la Trisomie 21 a finalement été peu étudié et seule une étude semblait l’avoir réellement testé. En effet, la tâche expérimentale proposée dans les études de Vicari et collaborateurs (Vicari et al., 2000 ; Vicari, 2001) s’apparentait plus à une tâche de type go/no go (évaluant les fonctions exécutives) que réellement une tâche d’apprentissage procédural implicite : les sujets voyaient apparaître successivement des stimuli de couleurs différentes et ne devaient appuyer que lorsque le stimulus était vert. De ce fait, une seule étude, selon nous (Vicari et al., 2007), teste réellement l’apprentissage d’une séquence visuo-motrice dans la Trisomie 21. Nous avions donc décidé d’évaluer les précédents résultats (Vicari et al., 2000 ; Vicari, 2001 ; Vicari et al., 2007) et nous avons donc fait l’hypothèse que les individus présentant une Trisomie 21 apprendraient la séquence comme des sujets contrôles de même âge mental. Nos résultats statistiques montrent que la différence de temps de réaction entre le dernier bloc séquentiel (B6) et le dernier bloc aléatoire (B5) n’est pas significative ; or, cette différence est le critère principal pour évoquer un apprentissage de la séquence. De plus, le temps de réaction du Bloc B2 n’est pas significativement plus élevé que celui du Bloc B6 comme nous pouvions le postuler. L’ensemble de ces résultats ne va donc pas dans le sens d’une préservation complète de l’apprentissage procédural implicite dans la Trisomie 21 comme décrit précédemment.

Toutefois, nous observons une diminution de temps de réaction entre le premier (Bloc B2) et le troisième (Bloc B4) bloc séquentiel ce qui pourrait traduire un apprentissage de la séquence ou une simple amélioration de la dextérité manuelle sur ce type de tâche. La seconde hypothèse ne semble pas valide car on observe une augmentation significative des temps de réaction entre le Bloc B4 et le Bloc B5. Ainsi, nous pensons qu’il existe lors des premiers blocs (B2 à B4) un apprentissage procédural implicite qui subirait une perturbation au niveau du Bloc B5 chez les individus porteurs d’une Trisomie 21. Ceci aurait une répercussion sur le bloc suivant (Bloc B6) qui se traduirait par une augmentation des temps de réaction. Cette perturbation n’est pas due à un manque de motivation car les sujets Tr21 ont très bien participé à l’épreuve compte tenu du très faible nombre d’erreurs commises (Annexe 2). Par ailleurs, il n’est pas remarqué d’augmentation de ce nombre d’erreurs au fur et à mesure des blocs, ce qui laisse penser que les sujets étaient concentrés et motivés jusqu’à la fin de l’épreuve. On peut donc, à première vue, éliminer l’explication d’une diminution des capacités motivationnelles et attentionnelles pour expliquer nos résultats, même si nous ne pouvons l’affirmer de manière certaine. Il semblerait donc que ce déficit de l’apprentissage ne soit pas dû aux conditions de passation de la tâche.

Au vu des ces résultats, nous concluons que l’apprentissage procédural implicite est défaillant dans la Trisomie 21 mais pas totalement déficitaire. Nos résultats sont donc en contradiction avec les résultats précédents qui avaient montré une préservation de l’apprentissage d’une séquence visuo-motrice (Vicari et al., 2007 ; Vicari, Bellucci & Carlesimo, 2000 ; Vicari, 2001). Afin d’expliquer nos résultats, nous émettons l’hypothèse que lors de la tâche d’apprentissage procédural implicite, il existe une forte sensibilité des individus porteurs de Trisomie 21 à la présentation aléatoire des stimuli (ici au niveau du Bloc B5). Cette perturbation serait suivie de moins bonnes performances qu’escompté au niveau du bloc suivant c’est-à-dire le dernier bloc séquentiel (Bloc B6). Cela pourrait expliquer les résultats de nos patients Trisomiques 21 qui ne reproduisent pas ceux de Vicari et collaborateurs. En effet, le paradigme expérimental que nous avons adopté permet de montrer cette sensibilité alors que ceux de Vicari et collaborateurs ne le permettent pas. Leur protocole propose six blocs dont deux aléatoires : le premier et le dernier. Il n’est donc pas possible de voir l’effet d’interférence que le dernier bloc aléatoire générerait sur un bloc séquentiel suivant. Cette forte sensibilité est peut être due à une mauvaise consolidation de la trace mnésique (Robertson, Pascual Leone & Miall, 2004). L’apprentissage procédural implicite se décompose en plusieurs phases : une première phase où les performances progressent rapidement et sont visibles en une séance ; une phase intermédiaire, qui correspond à la phase de consolidation ; et une phase tardive, plus lente sur plusieurs sessions. Tout apprentissage nécessite une phase d’encodage qui est fragile et qui va nécessiter une transformation dans une mémoire plus stable. Les nouvelles procédures motrices acquises durant une tâche 1 sont relativement sensibles à l’interférence générée par la présentation d’une seconde tâche juste après (Stephan, Meier, Orosz, Cattapan-Ludewig & Kaelin-Lang, 2009 ; Robertson et al., 2004). Mais cette « interférence proactive » serait causée par l’acquisition des nouvelles procédures lors de la tâche 2 qui perturberaient celles de la tâche 1. Cela ne peut pas être une explication possible pour les résultats des patients Trisomiques 21 car lors du Bloc B5 il n’y a pas de séquence nouvelle à apprendre. Mais peut être que la présentation aléatoire des stimuli joue tout de même un rôle d’interférence sur les performances suivantes. On peut également suspecter que l’atteinte cérébelleuse retrouvée dans la Trisomie 21 pourrait, contrairement à ce que suppose Vicari et al. (2007), jouer un rôle dans l’apprentissage procédural implicite. En effet, le réseau cortico-cérébelleux sous-tendant cet apprentissage est particulièrement impliqué pour faire face aux changements survenant dans l’environnement et permettre une adaptation motrice (Doyon, Penhune & Ungerleider, 2003) lorsque survient un évènement modifiant le schème moteur enclenché. Ainsi, la présentation aléatoire au Bloc B5 pourrait entraîner un changement par rapport à la répétition de la séquence durant les trois blocs consécutifs précédents. L’atteinte cérébelleuse ne permettrait donc pas de pouvoir faire face à ce changement, ce qui expliquerait qu’au Bloc B6 la séquence soit altérée.

Pour conclure, nous pouvons remarquer que l’apprentissage procédural implicite n’est pas totalement intact dans la Trisomie 21, comme le montraient les précédentes études sur le sujet. En effet, cet apprentissage est effectivement préservé dans une première phase mais reste sensible à la présentation aléatoire. Il parait indispensable de confirmer ces premiers résultats découverts fortuitement.

Conclusion générale de l’étude : Ces résultats sur l’apprentissage procédural implicite montrent bien les disparités inter-syndromiques malgré la déficience intellectuelle présente dans ces syndromes.