A4-1. Cas N° 1 : Marie

Marie est une jeune fille qui consulte pour la première fois à l’âge de 7 ans 9 mois et qui fut suivie ensuite pendant plusieurs années dans le service de neuropédiatrie. Marie est atteinte d’une micro-délétion 22q11 ou syndrome de Di George. Elle consulte pour des difficultés scolaires assez globales. Au niveau des rééducations, Marie est suivie en orthophonie depuis l’âge de deux ans au rythme hebdomadaire d’une séance pour des difficultés de langage oral au départ puis des difficultés de langage écrit. Elle est également suivie en rééducation logico-mathématique pour une dyscalculie. Marie présente par ailleurs un Trouble Déficitaire de l’Attention sans Hyperactivité (critères DSM IV : 7/9 inattention et 2/9 hyperactivité/impulsivité) qui est traité par chlorydrate de méthylphénidate (Ritaline®) suite au bilan neuropsychologique.

Le test psychométrique (WISC IV) réalisé à l’âge de 11 ans 3 mois (alors qu’elle était scolarisée en CM2) donne les résultats notés au tableau A4.1.

Tableau A4.1 : Résultats globaux au test de QI
Quotient Intellectuel Global 70
Indice de Compréhension Verbale 79
Indice de Raisonnement Perceptif 81
Indice de Mémoire de Travail 76
Indice de Vitesse de Traitement  69

Ces résultats démontrent que Marie ne présente pas de déficit intellectuel malgré un niveau intellectuel inférieur à la norme. Par contre, on note une faiblesse au niveau de l’indice de la vitesse de traitement. Des examens complémentaires avaient montré des résultats intéressants (à l’âge de 10 ans 11 mois) :

  • Empan de chiffres endroit (mémoire à court-terme verbale) = 6
  • Empan de chiffres envers (mémoire de travail) = 2

On note ainsi que seul l’administrateur central semble être atteint alors que la boucle phonologique serait préservée. Ceci est également remarqué par la neuropsychologue qui suit Marie en rééducation. Les capacités de raisonnement analogique de Marie sont bonnes car au test des Matrices Progressives Couleur de Raven, Marie obtient un score de 32/33 soit le percentile 50 pour sa classe d’âge.

Nous avons testé à 11 ans 1 mois (sans traitement psychostimulant) la vitesse de traitement à l’aide de la tâche de temps d’inspection visuelle (tableau A4.2).

Tableau A4.2 : Résultats de Marie pour les PM de Raven, la mémoire à court-terme et mémoire de travail et le temps d’inspection visuelle.
  Age Chrono Score PM MCT MdT Temps d’inspection
Sans Ritaline 11 ans 1 mois 32 6 2 85

Conclusion 

Le cas de Marie est extrêmement intéressant dans le cadre des études sur les liens entre l’intelligence, la mémoire de travail et la vitesse de traitement. Tout d’abord, l’Indice de Vitesse de Traitement de Marie est le domaine le plus faible obtenu au test psychométrique. Malgré cela, ses capacités de raisonnement sont bonnes (IRP = 81 et résultats aux Matrices Progressives de Raven dans la moyenne). Cela viendrait donc mettre en défaut l’hypothèse issue du modèle d’Anderson qu’un ralentissement de la vitesse de traitement engendre un déficit des capacités intellectuelles. Cependant, cette interprétation reste discutable. En effet, selon nous, les épreuves de l’indice de vitesse de traitement ne sont pas « pures » car elles font intervenir d’autres aptitudes telles que l’attention sélective, la mémoire à court-terme, la vitesse grapho-motrice ou encore les capacités de traitement visuo-spatial. Un échec à cet indice peut donc être la conséquence non pas d’un ralentissement de la vitesse de traitement mais bien d’un trouble d’une de ces autres aptitudes mises en jeu. Il est important de souligner ces dissociations et surtout les biais de ces épreuves car dans les études de Kail (voir par exemple Kail, 2007) ce sont justement ces épreuves qui sont utilisées pour mesurer la vitesse de traitement de l’information. Ces premières données ne remettent pas en question, selon nous, le lien vitesse de traitement – intelligence car les mesures sont biaisées. Notre mesure de la vitesse de traitement (tâche de temps d’inspection visuelle) est difficile à interpréter seule car nous n’avons pas de « normes » pour la classe d’âge de Marie. Il est donc difficile de conclure que sa vitesse de traitement est totalement préservée, un peu diminuée ou vraiment différente de la norme. On notera tout de même qu’elle n’est pas comparable à celles des sujets déficients qui ont une vitesse de traitement moyenne supérieure à 110 (voir expérience 2). On pourrait donc considérer cette mesure comme proche de la « norme » ce qui montrerait bien que les mesures faites avec les tests de QI ne sont pas totalement pures.

Concernant le lien entre mémoire de travail et intelligence, les données obtenues chez Marie viennent, à notre avis, mettre en défaut ce lien. En effet, Marie présente un trouble sélectif de l’administrateur central de la mémoire de travail alors que la boucle phonologique est efficiente. Comme l’administrateur central est celui qui corrèle le plus avec les scores aux tests d’intelligence, on aurait dû observer une atteinte au test des Matrices Progressives de Raven, ce qui n’est pas le cas. Il semblerait donc bien qu’une atteinte de l’administrateur central n’engendre pas nécessairement un trouble de l’intelligence. Par contre, le cas de Marie ne vient pas contredire les modèles impliquant la mémoire à court-terme. Ainsi, le modèle en cascade de Fry & Hale n’est pas remis en cause car celui-ci stipule que c’est le développement de la vitesse de rafraîchissement de l’information qui engendre une amélioration des capacités intellectuelles avec l’âge. Or, ce rafraîchissement fait partie de la mémoire à court-terme.

En conclusion, l’hypothèse d’Anderson semblerait être valide si on considère nos propres données concernant la vitesse de traitement. L’hypothèse de Fry & Hale est également validée par le cas de Marie qui conforte la supériorité du lien mémoire à court-terme/intelligence sur le lien mémoire de travail/intelligence (Salthouse & Babcock, 1991).