Conclusion de la première partie

Les analyses menées au cours de ces trois chapitres ont permis d’établir un certain nombre de résultats. Nous pouvons tout d’abord formuler une première remarque concernant les dynamiques de gentrification dans les deux quartiers. Le Bas Montreuil comme la Croix-Rousse ont connu un début de gentrification alors qu’ils étaient en crise démographique et économique. Le poids croissant des actifs qualifiés au détriment des moins qualifiés porte, il faut le souligner, sur une population qui est en net déclin numérique jusqu’en 1982 dans les Pentes et jusqu’en 1999 dans le Bas Montreuil. Ce sont donc moins des quartiers populaires qui se voient gentrifiés, que des quartiers anciennement populaires connaissant un déclin démographique, un vieillissement et une vacance des locaux. De ce point de vue, les Pentes apparaissent comme un exemple caricatural, le déclin démographique y étant particulièrement spectaculaire. Cette disponibilité physique et sociale du quartier explique sans doute en partie la vitesse remarquable des évolutions qui le touchent au cours des années 1980268. Le Bas Montreuil semble en revanche avoir été un peu moins « disponible » pour la gentrification : celle-ci y débute en même temps mais plus lentement, dans un quartier encore largement ouvrier, que la crise industrielle ne frappe que dans les années 1970. En outre, les données de recensement concernant les logements révèlent tout au long des années 1980 et 1990 une importante activité de construction de logement sociaux dans ce quartier. Or ceux-ci jouent un rôle évident de frein à la gentrification, qui se lit dans les cartes de la progression du phénomène à l’intérieur des quartiers. Si l’on connaît relativement bien l’impact de politiques urbaines comme celles menées dans les Pentes de la Croix-Rousse (incitations à la réhabilitation, restauration des édifices publics, mise en valeurs touristique), il nous faut donc observer de plus près la façon dont la municipalité est intervenue dans le Bas Montreuil et les effets de ces interventions sur la dynamique de gentrification.

Un autre ensemble de résultats qui se dégage tant des statistiques que des entretiens concerne le profil sociologique des gentrifieurs. Tout d’abord, si l’élévation des statuts socioprofessionnels est très claire dans les deux quartiers, il apparaît aussi clairement que les gentrifieurs n’appartiennent pas aux élites mais aux classes « moyennes-supérieures », c'est-à-dire aux professions les moins bien rémunérées du groupe des cadres et professions intellectuelles supérieures (enseignement, recherche, professions des arts et des médias) et aux professions intermédiaires les plus diplômées (enseignement, santé et travail social, indépendants du secteur culturel). En ce qui concerne la succession de ces professions au cours des processus de gentrification, les statistiques concernant les migrants et les acquéreurs remettent en cause l’idée selon laquelle les professions artistiques seraient systématiquement « pionnières » de la gentrification. Leur afflux au cours des années 1990, très important et simultané dans les deux quartiers (cf. chapitre 2), est à mettre en relation avec leur croissance forte à l’échelle nationale au cours de cette décennie (cf. chapitre 1). Nous suggérons ainsi que le profil des générations successives de gentrifieurs dépend autant des évolutions affectant la structure de l’emploi dans les couches intermédiaires et supérieures que d’une logique de succession inhérente à la gentrification (comme le stage model le suppose). Enfin, nous pouvons remarquer que les évolutions qui touchent ces quartiers sont dans un premier temps en décalage par rapport à ce qui se produit dans le reste de la ville, mais qu’elles apparaissent assez rapidement comme préfigurant et concentrant des tendances à l’œuvre de façon plus générale à Lyon et à Montreuil (croissance de la part des actifs les plus qualifiés, des plus diplômés, des inégalités de revenus, de la précarité de l’emploi). Plusieurs tendances du changement social s’y manifestent donc de manière exacerbée.

En particulier, la croissance générale de la précarité de l’emploi au cours des années 1990 s’y répercute plus fortement que dans les autres quartiers de Montreuil ou de Lyon, sans que l’on puisse dire si elle a touché principalement les habitants des catégories non gentrifieuses ou si elle concerne également les gentrifieurs. Parmi les catégories populaires, les fractions les plus stables sont sous-représentées ; les nombreux travailleurs des services aux particuliers ou du commerce semblent particulièrement vulnérables sur le marché de l’emploi. L’enquête par entretiens montre en même temps que, dans le Bas Montreuil, les actifs qualifiés sont également bien souvent dans des formes d’emploi instables. Cela ne va pas nécessairement de pair avec des revenus faibles, mais induit un rapport particulier à l’avenir, qui se répercute notamment dans le domaine du logement. On a ainsi vu apparaître, parmi les enquêtés de ce quartier, une logique d’accession à la propriété relativement inédite, faisant de l’achat d’un logement à rénover dans un quartier encore peu valorisé une façon de sortir de la vulnérabilité sur le marché locatif et de limiter l’incertitude au moins sur la trajectoire résidentielle. Il nous faudra cependant voir comment ces acquisitions sont possibles, et si elles ne consistent pas à troquer une incertitude contre une autre – la qualité du bien immobilier et du quartier choisi étant en partie incertaines. Comment les gentrifieurs qui achètent ces biens dégradés évaluent-ils qu’ils pourront en faire un logement à leur goût ? Comment jugent-ils qu’il s’agit d’un investissement fiable ? L’émergence d’un marché de lofts repose en partie sur le travail des gentrifieurs qui, comme nous allons le voir, mobilisent un certain nombre de ressources non monétaires pour pallier l’insuffisance de leur capital économique.

Cette logique d’acquisition comme sécurisation de la trajectoire ne se retrouve pas sur les Pentes de la Croix-Rousse où, pour la jeune génération de gentrifieurs, la question de l’accès à l’emploi et au marché du logement semble moins problématique. On voit en revanche apparaître une autre logique d’acquisition, elle aussi nouvelle par rapport aux années 1980, dans laquelle le bien immobilier dans un quartier à la gentrification déjà bien avérée constitue un placement sûr. La construction du canut comme produit immobilier valorisé, conforme à l’analyse d’Alain Bourdin concernant la fabrication des « logements anciens » (Bourdin, 1984) (notamment en raison du rôle joué par les pouvoirs publics dans la valorisation de ce parc de logements), apparaît comme un préalable à l’émergence de cette logique d’investissement. Il est vrai aussi que les jeunes gentrifieurs croix-roussiens ne se situent pas exactement au même moment de leur trajectoire que les montreuillois et n’ont pas les mêmes contraintes. On ne peut gager qu’ils resteront longtemps dans un quartier qu’ils ont largement choisi pour prolonger le mode de vie étudiant au-delà de l’entée dans l’emploi.

Les deux quartiers attirent en effet des gentrifieurs aux profils bien différents – tant en termes d’âge et de structure du ménage qu’en termes d’emplois. La diffusion de la gentrification à des espaces de plus en plus nombreux et de plus en plus variés (Authier, Bidou-Zachariasen, 2008) semble ainsi être allée de pair avec la formation d’un véritable système d’espaces de référence, au sein duquel chaque quartier en gentrification présente des caractères particuliers (en termes de localisation, de parc de logements, d’images, de prix, etc.) et attire des populations spécifiques. Ces spécialisations semblent se renforcer au fil du temps à travers la constitution de réputations : un quartier de familles et d’artistes dans le Bas Montreuil, un quartier de jeunes et de professions intellectuelles dans les Pentes… nous avons vu ces réputations véhiculées par la presse (cf. introduction). Elles ont effectivement guidé les choix résidentiels des gentrifieurs les plus récents. Enfin, la succession des générations de gentrifieurs et les propriétés différentes du Bas Montreuil et des Pentes de la Croix-Rousse permettent de mettre en évidence des déclinaisons nouvelles du goût pour l’ancienneté mis en évidence par Jean Remy au début des années 1980 (Remy, 1983). Pour les « pionniers », le choix du quartier ancien de centre-ville apparaît moins comme un choix positif que comme l’expression du rejet du modernisme et du fonctionnalisme incarnés par les banlieues et les grands ensembles, c'est-à-dire l’expression d’une rupture à la fois culturelle et générationnelle à l’égard du pouvoir technocratique. Pour leurs « héritiers » identifiés dans les Pentes (cf. chapitre 3) qui, souvent en ascension sociale, se glissent dans leurs positions professionnelles et adoptent leur système de goûts et de valeurs, le choix du quartier et du logement ancien manifeste et entérine la trajectoire sociale souhaitée vers ces professions qualifiées du public et de l’expertise. Pour les « descendants » de ces « nouvelles classes moyennes », le choix du quartier ancien relève de la manifestation l’appartenance à ce groupe social dont ils sont issus, via l’expression de goûts acquis lors de la socialisation familiale. Dans le Bas Montreuil enfin, le choix du quartier ancien de la part des « convertisseurs », plus contraints financièrement et moins stables professionnellement que les jeunes gentrifieurs des Pentes, semble traduire la recherche de garanties et la mise à distance du stigmate associé à l’architecture « de barres et de tours ». La situation dans laquelle ils se trouvent, de devoir se repérer en banlieue pour choisir un environnement qui leur convienne, montre que le quartier ancien est investi d’un sens nouveau suite à la mise en forme du « problème des banlieues » (Tissot, 2007).

La question se pose dès lors de la façon dont ils parviennent à s’approprier ce quartier certes relativement ancien mais situé en banlieue. Le chapitre 3 a également mis en lumière les rapports différents des « pionniers » et des « convertisseurs » à l’action collective et au militantisme ; comment se traduisent-ils dans leurs façons de gentrifier le Bas Montreuil ? Nous allons tâcher de répondre à ces différentes questions au cours de la seconde partie de la thèse.

Notes
268.

Des évolutions malgré tout moins rapides que dans le quartier Saint-Georges dans un premier temps (1975-1990) : la structure des actifs du premier arrondissement en 1990 est quasiment identique à celle de Saint Georges en 1982, les deux quartiers étant très similaires en 1975 (Authier, 1993, p. 254). Les Pentes de la Croix-Rousse se seraient donc gentrifiées moins vite que Saint Georges à la même époque – mais nous comparons là des secteurs de tailles bien différentes. Il est probable que certains secteurs à l’intérieur des Pentes aient connu une évolution aussi rapide que celle de Saint Georges, la moyenne de l’arrondissement gommant les disparités internes.