3.3.4 Une vie de village ou de province ? La difficile production de centralité

Faire du Bas Montreuil « le 21ème arrondissement de Paris » s’avère plus difficile que prévu et quelques enquêtés ont exprimé, au cours des entretiens, le sentiment d’une désillusion. La vie locale, et notamment la vie culturelle supposée découler de la présence des artistes, est perçue par ceux-là comme « un leurre », un ersatz de vie parisienne somme toute assez limité, qui ne fait pas illusion très longtemps.

Nous avons ainsi été surprise, au cours des entretiens, d’entendre certains enquêtés – ceux-là mêmes qui se trouvent en décalage par rapport au modèle familial local – critiquer assez sévèrement la vie montreuilloise et manifester vigoureusement leur rattachement à une centralité parisienne. Le sentiment qui domine chez ces gentrifieurs – au demeurant minoritaires – est la peur de se laisser « piéger » par le confort de la vie montreuilloise et de perdre le lien avec les réseaux de la capitale. Lilas, graphiste et photographe indépendante, est travaillée par ce type de crainte :

‘Moi je ne peux rester ici que quand je sais que je vais à Paris très souvent. Sinon, autant aller habiter dans une petite ville de province. Tu vois ? Si c’est pour… C’est ça, ne pas perdre le lien : il y a tellement de choses à Paris à faire, à voir, que de venir ici, c’est un peu comme une vie de retraité, quoi, tu vois ce que je veux dire ? C’est un peu le confort immédiat, y a une petite expo par-ci, un petit cinéma par-là, tu vois, on peut se suffire, mais ça va pas bouleverser les trucs. Là, on est à côté d’une ville qui a des milliards de possibilités, et le danger c’est de ne plus voir ça. […] C’est Paris, le centre, c’est Paris, c’est PAS Montreuil. Parce qu’il y a une tendance à, tu vois, refermer un peu les frontières sur Montreuil. (Lilas)’

Irène, décoratrice et marchande de biens, exprime la même prise de distance à l’égard de la vie montreuilloise – avec toutefois moins d’angoisse que Lilas – et le même désir de rester intégrée au « bouillonnement culturel » de la capitale. Comme Lilas, elle essaie d’aller souvent dans Paris pour « voir des expos, aller dans les musées » ou sortir – en général dans le Marais, aux Abbesses ou vers Aligre.

Plus encore, toutes deux soulignent l’importance, à leurs yeux, que leurs enfants deviennent des Parisiens et non des banlieusards ou des provinciaux. Lilas raisonne en termes de capital social : ayant passé son adolescence à la campagne, elle ne veut pas que ses enfants aient autant de difficultés qu’elle à pénétrer les réseaux parisiens.

‘Et puis, aussi, je pense que… tu vois, cette période d’adolescence à la campagne au fin fond du trou du cul de la Creuse, là, tu te dis que t’as envie que tes enfants – c’est con, hein – mais j’ai envie que mes enfants ils aient des… tu vois bien comment marchent les connections : les gens de ma génération, ils étaient tous potes adolescents, ils ont été dans les mêmes écoles, les mêmes trucs, tu vois, ça fait plein d’interactions comme ça. Mes enfants ils connaissent des gens à Montreuil, et j’ai envie qu’ils soient au lycée dans Paris, parce que c’est à Paris que les choses se passent, quoi. Donc si ils doivent un jour travailler à Paris, c’est ces rencontres-là, même de l’enfance, de maintenant, ça leur permettra toujours d’avoir des connections. (Lilas)
J’ai tellement souffert je pense du retour de la Creuse à Paris, donc j’ai l’impression que j’ai peur que mes enfants, un jour, ils vont aller à Paris comme si c’était la capitale, tu vois, ce côté… je veux pas qu’ils se sentent déconnectés. C ’est trop bête d’habiter dans une ville qui touche Paris et de se retrouver comme un provincial. Je trouverais ça trop bête. (Lilas))’

Pour Irène, l’important est surtout de former le goût de ses enfants à la « haute culture ». Elle emmène ainsi son fils adolescent visiter la capitale afin de susciter en lui une « envie d’aller à Paris » et de quitter le confort montreuillois.

‘Parce qu’en fait, les enfants, ils se complaisent vachement dans le cadre de banlieue – enfin, Montreuil, tu vois. Parce qu’évidemment, ils s’y sentent bien : il y a leur école, leurs trucs sportifs, leurs copains, etc, donc ils n’ont pas trop de raisons d’aller voir ailleurs. Et, moi je trouve que c’est un petit peu le piège, ça. Parce que c’est pas la même chose que Paris, quand même. Il y a plein d’avantages, mais que ce soit culturellement, ou… bon, ben Paris c’est Paris, quoi ! […] Tu sors dans la rue, déjà t’as pas du tout la même architecture – Montreuil c’est pas beau, c’est pas une belle ville. Tu sors dans Paris, c’est beau. Rien que ça, déjà… T’as tout sous la main, t’as… Il y a une ouverture d’esprit, quand même, qui est autre, il y a pas à dire…
Ah oui, plus à Paris qu’ici ?
Oui, parce qu’ici en fait, à part les copains ou le sport, il ne se passe pas grand chose, hein, il y a… Tu ne vas pas rester devant une maison, tu vois, scotché… ou… des musées il y en a pas… Donc il y a un manque, au niveau culturel, flagrant, quoi. […] Donc en fait on a décidé de – c’est assez sympa d’ailleurs – on se prend une journée, on part tous les deux, et je lui fais découvrir un quartier. […] Donc la dernière fois on est allés, ben on a commencé par la place des Victoires, on est descendus par les jardins du Palais Royal, après il voulait aller au Louvre – il y était déjà allé, mais longtemps avant, donc on est retournés au Louvre, on a été voir les peintures renaissance italienne, etc, on a mangé, tu vois, au Café Marly sur le Louvre, après on a été je sais plus où, on a été voir un peu les commerces… voilà, quoi. ’

Le parcours les mène dans les lieux de la culture la plus légitime – le Louvre, la place des Victoires, le café Marly, etc. Le dispositif éducatif semble fonctionner :

‘Et ça, en fait, maintenant il remarque vraiment la différence entre Montreuil et Paris !
Et il en dit quoi, lui ?
Ben il trouve ça vachement beau, Paris ! Il trouve que – il adore Montreuil, hein, il ne veut pas quitter Montreuil. Mais je sens quand même que, peut-être dans un an ou deux, il aura peut-être envie d’aller vivre à Paris, faire ses études à Paris ; parce qu’il se rend compte, quand même, des lacunes… c’est plus au niveau culturel, en fait. (Irène)’

A l’opposé de l’image de « capitale des arts, des lettres et du cinéma » (Paris Match, 2000) diffusée par les médias, Lilas et Irène soulignent toutes deux les « lacunes » de Montreuil sur le plan culturel.

‘Je ne suis plus trop dupe. C’est vrai que c’est très séduisant, quand on arrive, parce qu’on a l’impression qu’il se passe plein de choses, il y a plein d’intermittents du spectacle, il y a plein de peintres, il y a plein de photographes, etc. etc.
Oui, des ateliers, des portes ouvertes, des choses…
Mais bon, va voir les portes ouvertes, une fois : tu verras que, je sais pas combien il y a d’expos, mais sur le tas – mais ça c’est un avis personnel, moi je ne veux pas dénigrer, mais – il y en pas un quart qui sont valables.
Oui, t’y trouves pas ton compte ?
Non. C’est carrément n’importe qui qui fait des toiles et qui se dit artiste… C’est vraiment des pseudo-artistes, quoi, quand même à Montreuil, faut pas se leurrer… Il y en a des très bons, mais il y en a toute une pagaille, bon, ben voilà, c’est des… Tu sais, c’est facile de se dire artiste, hein : tu dessines un petit truc, tu fais quelques photos, t’exposes, et t’es artiste. Pour moi, c’est pas ça. Donc, c’est pas du tout – Alors c’est vrai qu’il se passe plein de – t’as des dîners de quartier deux fois par an dans les rues, donc tout le monde amène à manger, sort des tables et tout le monde mange ensemble [ton un peu blasé] ; t’as des brocantes, des vide-greniers, t’as des spectacles en tous genres, tu vois, comme ça, à droite à gauche… […] Les dîners de quartier, c’est très sympa. Non, ça, franchement , c’est très sympa. Mais tout ce qui est portes ouvertes, culturel, etc, tous ces trucs-là, il y en a en masse, et franchement… c’est pas très… enrichissant, quoi. Donc ça n’a rien à voir –
Tu trouves que la qualité n’est pas là.
Oui, ça n’a rien à voir, ça n’a rien à voir. Tu vois, tu ne peux pas comparer, ce que tu peux voir… Ben tu vois, à Paris, t’as tout, t’as tout à portée de la main, des choses de qualité, quoi. A Montreuil, c’est un peu un leurre, hein, faut quand même pas… (Irène)’

Ancienne intermittente du spectacle, Irène s’est reconvertie avec succès dans l’immobilier en développant une activité de « conversion » d’anciennes usines à Montreuil. Elle se réjouit qu’arrivent à Montreuil des gens « plus affirmés », « plus exigeants » que les « pseudo-artistes des petits ateliers » : « ça devient professionnel, vraiment professionnel, ce qui n’était pas du tout le cas avant ». Toutefois, à quarante ans passés, elle a acquis une position économique solide et sa trajectoire à Montreuil est achevée (elle envisage comme nous l’avons vu de quitter la ville). Elle manifeste donc un certain détachement à l’égard de ce « leurre » montreuillois.

Lilas exprime la même désillusion qu’Irène à l’égard de la vie artistique montreuilloise. Mais, pour elle, les enjeux sont plus vifs : à côté de son activité « alimentaire » de graphiste pour un laboratoire pharmaceutique, elle essaie de mener une carrière de photographe d’art. Elle partage avec des designers un atelier près de chez elle et fait partie de ces « pseudo-artistes des petits ateliers » dénigrés par Irène. Il s’agit dès lors de d’éviter cette identification. Lilas se distingue ainsi de la plupart de nos autres enquêtés des professions artistiques, à la fois par ses pratiques et dans son discours : elle refuse de participer aux portes ouvertes des ateliers et renvoie cette pratique au domaine de « l’artisanat ». Son objectif n’est pas de vendre directement à des clients, mais d’être exposée dans une galerie.

‘En fait, je vais te dire, les artistes qui… les artistes qui marchent un peu bien et qui sont dans des galeries, ils ne font pas forcément des portes ouvertes. Tu vois, ici, c’est un peu l’artisanat, quoi, les trucs des portes ouvertes. C’est les gens qui veulent vendre, des choses comme ça quoi. (Lilas)’

De même, elle récuse l’idée que les réseaux montreuillois puissent l’aider dans sa carrière. Quand bien même vivraient dans le quartier des artistes ou des galeristes qu’elle admire, elle ne souhaite pas les rencontrer à Montreuil, mais à Paris, lors de vernissages, c'est-à-dire dans un contexte professionnel et non résidentiel.

Et quand tu vas à Paris, justement, c’est pour faire quoi ?
[…] Qu’est-ce que je fais ? Oui, aller à des vernissages – voilà, les vernissages ça se passe à Paris, rencontrer des gens, boire des verres avec des gens qui sont… qui sont dans les mêmes métiers, dans les mêmes orientations…
Mais justement, boire un verre avec des gens qui font la même chose que toi, c’est pas un truc que tu as retrouvé ici, qui peut se trouver ici ? Par exemple, le Bar du marché, ou d’autres lieux où il y a d’autres intermittents…
Moi je ne suis pas intermittente. (Lilas)’

Au sein même des professions artistiques, il s’agit donc de prendre position et de se distinguer des métiers de techniciens des arts et des spectacles. Cette distinction est d’autant plus importante que la différence entre Lilas et les autres artistes et « pseudo-artistes » du Bas Montreuil n’est pas établie. A dire vrai, Lilas a elle aussi fréquenté assidûment le Bar du marché et ses clients indépendants, intermittents et artistes, dont elle ne dénigre pas le travail. Le désir de distinction découle davantage de l’image peu flatteuse que cette concentration lui a renvoyée de sa propre situation :

‘Au bout d’un moment, c’était plombant ! ça te donnait envie de filer dans le 16ème ou le 8ème, d’aller dans des beaux magasins, en décapotable… C’était comme un miroir un peu plombant. (Lilas)’

Elle explique cette sensation par la situation professionnelle instable dans laquelle se trouvent la plupart de ces gentrifieurs, et qui est aussi la sienne :

‘Un truc sur Montreuil, c’est que c’est sans doute effectivement sur une pente – mais je pense qu’on est sur un truc d’ultra-précarité. Parce que personne – tout le monde a eu la chance de pouvoir acheter, ou d’être locataire, à un moment, d’un truc bien, ou machin ; mais que on est tous sur la sellette. Voilà. Ca c’est peut-être un état actuel en France, mais –
D’un point de vue professionnel ?
Oui, professionnel. C’est très marquant surtout parce qu’on est souvent dans des trucs artistiques, que ce soit, tu vois, intermittents, qui sont quand même un peu plus protégés, ou les gens qui sont à la Maison des Artistes, mais euh… voilà. Donc peut-être que ça a un côté rassurant de se retrouver tous ensemble. Mais […] ça a fait un effet miroir
Oui, t’avais pas envie de te voir, en fait…
Non, j’avais envie de rencontrer des mecs qui tiennent des galeries et qui sont très riches, tu vois ! [rires] J’exagère, hein… (Lilas)’

L’ambivalence exprimée par Lilas – l’entre-soi est à la fois rassurant et « plombant » – nous semble en définitive assez bien décrire le rapport des « convertisseurs » du Bas Montreuil à leur quartier. Selon les trajectoires passées et espérées des uns et des autres, et selon les positions professionnelles occupées, l’équilibre entre ces deux sentiments varie. La mobilisation dans la formation d’un groupe social local est ainsi vécue comme nécessaire pour limiter le déclassement résidentiel et offre des ressources certaines. Elle suppose en contrepartie une identification au groupe que sa situation objective sur le marché du travail ne facilite pas. Ceux qui le peuvent sont alors tentés de faire sécession.

Si l’image du Bas Montreuil a fortement évolué au début des années 2000, c’est, nous semble-t-il, en grande partie sous l’effet de l’important travail mené par cette deuxième génération de gentrifieurs pour inventer produire de la localité (Bensoussan, 1982). En contrepartie, ce travail symbolique réussi a pu générer des déceptions, de même que l’élaboration d’une véritable vie de village, fondée sur la superposition des espaces de pratique et l’interconnaissance, a conduit à en découvrir les défauts. Beaucoup moins inquiets à l’idée de vivre en banlieue, les « pionniers » n’avaient pas fondé un groupe social local aussi soudé et aussi mobilisé que les « convertisseurs ». Ils n’en ont pas subi aussi amèrement les désillusions.