Annexe 4. Extrait d’entretien : trajectoire résidentielle de Luc

Luc est acteur et scénariste, il est né en 1958 et s’est installé à Montreuil en 1994.

« Alors, d’abord j’ai partagé un appart avec un très très bon copain rue Carpeaux, en face de l’hôpital Bretonneau [vers Guy Môquet]

En colocation ?

J’ai quasiment constamment vécu en colocation. Voilà. Donc j’ai partagé cet appartement avec ce copain, après le copain est parti, il y a une copine qui est venue avec qui j’ai vécu. Après […] j’ai rencontré quelqu'un d’autre qui m’a proposé de vivre, de partager un appartement Faubourg Saint Antoine. D’ailleurs c’est marrant parce que c’était 80 rue du Faubourg Saint Antoine et j’ai réalisé récemment que c’était au moment des années 80. C'est-à-dire que j’y suis rentré quasiment en mai 81, quand Mitterrand a été élu, et je suis parti en mars 86, quand la première cohabitation a commencé. J’ai fait les cinq ans de Mitterrand là-dedans, quoi. Donc là c’était génial ! Faubourg Saint-Antoine, c’était génial. A un moment donné –

C’était génial pourquoi, pardon ?

C’était génial parce que le quartier de Bastille, à l’époque, c’était pas ce que c’est aujourd'hui, donc c'est-à-dire un super quartier ; parce que Ledru-Rollin, la rue de Lappe, c’était pas du tout du tout envahi comme ça, ça commençait, c’était un petit peu branché, mais c’était super.

C’était comment ? Parce que le Bastille que je connais, moi, c’est plein de bars et de monde…

C’était ça, mais divisé par dix, quoi. Quelques bars, quelques… une bonne ambiance, les artistes, etc., une très bonne ambiance de quartier, mais bon, pas du tout… les bars, c’était génial, quoi ! C’était vraiment… idéal, quoi ! La rue de Lappe, il y avait déjà quelques bars, quelques trucs, mais deux-trois ; c’était surtout des troquets, où il y avait plein de monde, mais c’était pas des boîtes branchées avec des lumières, des néons… Il y avait le truc des Lombards, là ; il y avait le Balajo – tu connais le Balajo ? – et puis d’autres cafés. Non, et puis je sais pas, une ambiance de quartier, une ambiance de village, parce que c’était du côté du marché d’Aligre. Le marché d’Aligre c’est vraiment le 12ème, c’est le Baron Rouge, tout ça, c’est quand même une ambiance de quartier qui était particulièrement sympathique. Bon, après j’étais comme viré, parce qu’on habitait à cinq, dans un appart… on était un peu comme des dingues : c'est-à-dire qu’on était quand même trois à habiter dans la même piaule, plus tous les copains qui passaient, on était toujours cinq ou six à dormir ! trois dans une chambre plus les copains dans l’autre. Donc c’était quand même un peu… L’appartement était très très haut de plafond, donc c’était un appartement très agréable, qui avait des très bonnes ondes, on va dire. Donc après j’ai dû partir, donc je suis retourné – parce que entre temps j’ai rencontré des voisins à Bastille qui m’ont refilé un appartement tout près, c’était 87 avenue Ledru-Rollin. Alors là, c’était moins bien, c’était juste au-dessus du métro donc c’était bruyant, c’est inimaginable, et l’appartement était c’était tout en longueur, tout était en façade, donc la nuit j’avais l’impression que les camions roulaient dans mon lit, quoi. Donc j’ai pas tenu le coup longtemps. Et j’ai eu l’occasion – c’était beaucoup plus facile de se lier à l’époque qu’aujourd'hui, quand même – donc on m’a proposé un appartement 53 bd Saint Marcel, et là j’ai connu les Gobelins. C’était autre chose, ça. Un peu mou, un peu chiant… bon, sympa, pas loin du jardin des Plantes – ah oui, non, entre-temps j’ai habité rue Buffon, avec un copain, c’est un peu le même quartier. Mais bon, c’est vrai qu’il y a la mosquée de Paris, avec les hammams, là dans le coin, il y a la rue Mouffetard et la place de la Contrescarpe, mais bon, j’ai pas adoré adoré. J’ai re-cohabité à un moment donné avec un copain parce que je pouvais pas payer le loyer. Et là il y a quelqu'un qui gagnait beaucoup mieux que moi et qui était un copain, qui m’a dit : on va faire un échange, moi je vais prendre ton appartement qui est mieux, toi tu vas prendre mon appartement qui est plus petit, il faut dire qu’il se barrait, il venait de quitter sa femme, et comme c’était un appartement qui était au-dessus de chez sa femme, il fallait qu’il s’en aille. Donc c’est rebelotte, l’impression d’avoir l’ambiance, mais c’était mieux que ça – c'est-à-dire que c’était une petite piaule dans le 20ème, alors c’était vraiment le vieux Paris, le Paris de Ménilmontant, le Paris de Belleville, de Gambetta, il y avait vraiment des vieilles figures – notre concierge il s’appelait Nounours ! on l’adorait, c’était vraiment un vieux – un type qui était né là, donc c’était vraiment la mémoire vivante des vieux quartiers de Paris. Et là, cet immeuble, c’était une autre période assez géniale, c’est que quasiment il n’y avait que des gens de mon profil qui avaient loué dans cet immeuble.

C'est-à-dire acteurs ?

Oui, acteurs, photographes, le cinéma, etc., et on passait tout – non c’était très très sympa, c’était une autre période… c’était d’autres gens, d’autres choses…

Parce que vous partagiez le travail, et des trucs comme ça ?

Oh, parce qu’on rentrait le soir, et qu’on buvait des coups et que c’était la colo ! On vivait ensemble, quoi. J’ai quand même rarement habité, euh comment dire, dans mon petit HLM tout seul. Après j’ai rencontré Christine, donc ma femme, et on a rechangé encore, mairie du 18e, et après dans le quartier des Batignolles, avant c’était génial.

Attends, mairie du 18 e et…

Oui, et après les Batignolles, qui était vraiment un quartier génial. Là je me suis marié avec Christine, parce qu’on a eu un enfant.

Qu’est-ce qui était si bien dans le quartier des Batignolles ?

Ohh c’était génial ! Parce que le quartier ; parce que, d’abord, le jardin des Batignolles ; parce que l’ambiance, parce que le côté village, parce que vraiment la vie de quartier… C’est pas si bourgeois – c’est un peu bourgeois mais c’est complètement la France d’entre le 17ème complètement bourgeois de Malesherbes et le 17ème complètement zone de place Clichy, quoi. A une rue près, ça change.

Oui, je vois bien… mais alors pour le coup, le coin de Batignolles, je ne vois pas l’ambiance qu’il peut y avoir en fait…

Tu ne vois pas ce qu’il y a ? [estomaqué]

Je vois pas l’ambiance, en fait, j’y suis passée, mais comme je ne connais personne là-bas…

Je sais pas, c’est peut-être parce que j’ai eu mon enfant là-bas aussi… Je sais pas, c’est des ondes, c’est une bonne respiration, c’est une bonne ambiance… Alors qu’à l’époque quand j’allais au métro Rome, j’avais l’impression d’aller au bout du monde… dès que tu passes le Pont Cardinet c’est glauque, mais tout ce qui est jardin des Batignolles, devant l’église, sur la place etc… en plus on avait un copain qui habitait rue XX qui venait tous les jours pour faire le marché, parce qu’il y a le marché des Batignolles qui est super… Et puis je sais pas, il y a une vie de quartier ! une vraie, vraie vie de quartier !

Mais, ça veut dire quoi, vous vous êtes fait plein d’amis dans les…

Non ! on se connaît, on se dit boujour, on est là « salut comment ça va ? », tu dis bonjour aux commerçants ils te reconnaissent, c’est pas anonyme, quoi !

Les gens se reconnaissent dans la rue en fait ?

Ah oui ! Et puis après, bon, on a dû partir parce que c’était un appartement qui appartenait à mon beau-père, qui a dû vendre après la guerre du Golfe comme son affaire, il avait une agence de voyages qui a périclité, donc […] on a du partir. C’est là qu’en échange, il a voulu nous faire un cadeau mais c’était un cadeau empoisonné, il nous a pistonnés pour qu’on reprenne l’appartement dans lequel il vivait. Donc là c’était rue de Saussure. Rue de Saussure, là, c’est le contraire : l’enfer. Là tu passes le Pont Cardinet, carrément horrible ; au bout de la rue de Saussure t’as la porte d’Asnières, t’es coincé entre les extérieurs, le périph, y a pas de métro, alors là c’est impersonnel, c’est horrible !

C’est où ça la rue de Saussure ?

Elle commence à Villiers, pas si mal ! mais elle continue jusqu’à Porte d’Asnières, nous on était quasiment à la Porte d’Asnières. Ah j’ai détesté, j’ai vraiment détesté. C’est pour ça que en fait, on était dans une situation un peu coincée, qu’on est venus ici à Montreuil, parce que c’est vrai que la solution de logement c’est quand même pas si facile à trouver, donc si on avait la folie, l’inconscience de se lancer dans ce truc à Montreuil, c’était vraiment parce que il fallait vraiment qu’on déguerpisse de là où on vivait. On serait restés aux Batignolles, on serait jamais venus à Montreuil, tu vois ? Là c’était vraiment parce que je ne supportait pas cet appartement rue de Saussure, j’aimais pas, on était au 12ème étage, c’était hyper moderne, impersonnel au possible… c’était pas bien du tout. Donc on s’est dit, allez hop, on va complètement changer, et on est venus ici. »