3.2.5 Dimension singulière et structuration de l’empathie

La dimension singulière et la structuration de l’empathie sont caractérisées par l’importance accordée à l’émotion, à la solidarité mais également aux références à la mort et à la vie. Le lundi 3 janvier 2005, le présentateur Patrick Poivre d'Arvor insiste sur le nombre, en constante évolution, de morts et de réfugiés. Le chiffre des morts est précis (« 150 000 ») alors que celui des réfugiés est approximatif (« des centaines de milliers»). Cette approximation traduit une confusion faisant écho à la situation de ces sans-abris. Ils forment une masse. De nombreuses personnalités doivent intervenir au cours du journal ainsi qu'après celui-ci, dans le cadre d'une émission spéciale que le présentateur qualifie de « page spéciale». Le terme de « page » renvoie à une temporalité précise, à un moment de l'histoire. Il renvoie à l’image du livre, dont les pages sont l’élément constituant. Ici, le tsunami est assimilé à une page de l’histoire. C’est un élément particulier, sortant de l'ordinaire que la chaîne décrypte et montre (« vous le verrez dans ce journal »). A l’occasion du tsunami, TF1 décide de modifier sa grille et de présenter une émission consacrée à la catastrophe. Le présentateur fait également un point sur l'aide financière et sur les critiques qui « auraient été » émises à l'encontre de certains gouvernements, notamment celui des Etats-Unis. L’emploi du conditionnel ici permet à la chaîne de ne pas trop s’avancer, sans pour autant expliquer qui émet ces critiques. Le premier sujet est un reportage d'1 minute 28 secondes d'Olivier Ravanello qui traite d'une vidéo amateur tournée par un touriste allemand pendant ses vacances (on entend ainsi un bébé pleurer). Les images rapportées sont inédites puisqu'elles filment l'arrivée des vagues. Sur l'un des plans, on aperçoit uniquement l'océan. À l'horizon, une sorte de grosse écume s'est formée mais il est difficile de se représenter la taille de la vague. Cela permet d'imaginer la surprise qu'a constituée le tsunami puisque les signes visibles ne sont pas vraiment alarmants. Une multitude d’émotions sont ici exprimées par le vidéaste qui est d’abord intrigué, apeuré (« l’Allemand s’inquiète »), puis choqué (« sa voix s’étrangle dans un sanglot ») mais qui continue malgré tout « dans sa fuite » de filmer.

Figure 22
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À l'instar de Nicolas Escoulan la veille, Olivier Ravanello observe l'événement avec recul tout en inscrivant son propos dans le présent comme pour remettre le spectateur au cœur de l'événement. La préposition « depuis » (« Depuis de longues minutes déjà cette petite famille d'allemands filme l'horizon ») indique le déroulement d'une action qui dure dans le temps. Ce sujet souligne la panique vécue par un couple de touristes en vacances à travers un lexique de la peur (« angoissée, s'inquiète »). Il y a un contraste entre les vacances qui représentent le calme, la détente, la paix, et la catastrophe qui apporte douleur et violence. Depuis quelques jours, les images d’amateurs prennent une place importante, non seulement parce qu'elles montrent des instants inédits mais surtout parce qu'elles confèrent à l'événement une forme d'intimité à laquelle le spectateur peut accéder.

Le mardi 11 janvier 2005, date à laquelle le tsunami revient à la Une, un reportage d'1 minute 18 secondes de Marine Jacquemin, traite de la mésaventure d'un jeune indonésien sauvé des eaux par un cargo. Le présentateur Patrick Poivre d'Arvor parle d'un « beau miracle » et d'une « histoire incroyable ». D'ailleurs, le lexique employé dans le cadre du reportage témoigne du caractère exceptionnel de ce récit. La journaliste parle du « héros » d'une « belle histoire » ce qui rappelle quelque peu l'univers de la fiction dans lequel le personnage central est très souvent qualifié de « héros ». Sa mésaventure (« périple »), telle qu'elle est présentée, contribue aussi à créer un cadre qui renvoie aux mythes du naufrage : « Il n'a eu le que le temps de saisir une planche avant d'être entraîné en mer, au milieu de ceux qui étaient déjà morts. Hier soit 15 jours plus tard, quand ce cargo...l'a repéré sur son radeau, il avait dérivé d'environ 380 kilomètres de Sumatra vers la Malaisie ». Les descriptions permettent pourtant de rendre les choses réelles. Deux références soulignent l’ampleur de l’événement ici : le nombre 15 et la distance de 380 kilomètres. C'est une manière de souligner le fait qu'il a survécu loin et longtemps. Le situer dans un espace où il est entouré de cadavres permet d'opposer la mort et la lutte pour la vie.Un premier plan (figure 23) présente des objets emportés par les flots sombres. Le débit de l'eau est très rapide. On imagine alors que le jeune homme a été emporté par une coulée similaire. Un second plan nous situe en pleine nuit, dans un port. Quelques personnes sont devant un énorme cargo, probablement celui qui a ramené le jeune homme à terre.

Figure 23
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Figure 24
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Dans un autre plan (figure 25), on aperçoit des membres d'équipage ainsi que le jeune miraculé. C'est l'absence de casque sur sa tête qui permet de comprendre qu'il s'agit bien de lui.

Figure 25
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Figure 26
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Il est alors interviewé par de nombreux médias (il est entouré de micros et magnétophones). Il est encerclé, de sorte que l'on aperçoit uniquement son visage, pendant qu'il raconte sa mésaventure. Comme pour conférer un certain mystère, ce n'est qu'à la fin du reportage que l'on apprend l'identité de ce miraculé : « Ari Afrisal 22 ans ». Auparavant, seuls son visage et son regard sont observables. Ils permettent de constater la fatigue et le soulagement de ce jeune homme. Or ces expressions du visage illustrent, plus généralement, la manière dontles victimes ont vécu l'événement. Par ailleurs, les détails précis sur ses conditions de survie permettent d'imaginer l’épreuve qu’il a traversée : « Un jour sur une planche, trois jours sur un petit bateau de pêche et puis la chance, un radeau équipé d'une cabane, de trois litres d'eau et de lampes tempêtes […] "Jai tout fait pour survivre, pendant trois jours je n'ai rien mangé, les douze autres jours j’ai avalé des vieilles noix de coco qui flottaient sur la mer" ». La dimension singulière de cette expérience permet, parallèlement, de souligner la tragédie vécue par l'ensemble des Indonésiens. En effet, la dernière phrase du sujet précise : « Et pour l'instant, personne n'a osé lui dire que 105 262 indonésiens sont morts dans cette catastrophe et qu'environ 10 000 autres sont toujours portés disparus ». Il y a un contraste entre la précision, à l’unité près, du chiffre (« 105 262 ») et le fait qu’il s’agit d’une conversation (« lui dire ») qui implique plutôt des approximations et des références à des grandes masses. Tout d'un coup, le spectateur prend conscience du caractère exceptionnel de cette situation, qui demeure un cas isolé, et de la masse d'individus qui, eux, n'ont pas eu cette chance.

Le dimanche 16 janvier, le tsunami fait à nouveau la Une avec un reportage de 2 minutes 18 secondes de la journaliste Bénédicte Delfaux, sur le sort des orphelins au Sri Lanka. C'est l'un des thèmes majeurs développés par TF1. Ici, la journaliste explique en quoi la solidarité communautaire est importante sur le plan psychologique, alors que des cérémonies commémoratives ont déjà lieu. Ce sont des civils qui sont suivis. Il s'agit de jeunes filles, elles-mêmes orphelines, qui ont pris le parti de soulager la souffrance des plus jeunes. Elles se disent aptes à comprendre ce qu'ils vivent parce qu'elles ont subi une épreuve similaire (« Les orphelines savent quelles épreuves ces enfants sont en train de traverser, pour les avoir connues elles-mêmes »). Cette information (« Les parents de Sasikala ont été massacrés pendant la guerre civile ») donne le sentiment qu'un pays comme le Sri Lanka est en proie à des difficultés depuis longtemps. La journaliste fait référence aux affrontements entre l'armée gouvernementale et les rebelles Tamouls. Une fois de plus, l'histoire politique du pays oriente la lecture de l'événement présent à travers la notion d’interévénementialité177, c'est-à-dire la référence à d’autres événements qui permettent de mettre en lumière le tsunami, de lui donner un sens en l’inscrivant dans un continuum d’information. C’est de ce continuum que le tsunami tire sa signification. L'entraide entre compatriotes se traduit notamment par le partage de valeurs : « Il démarre par une chanson que tous les enfants connaissent au Sri Lanka ». La chanson est symbolique d’une culture commune.

Une nouvelle rupture se produit dès le lundi 17 janvier (où le premier sujet n'apparaît qu'à 20h22) et ce, pendant quatre mois jusqu'au jeudi 19 mai, avec un reportage d'1 minute 48 secondes de Nahida Nakad sur la polémique soulevée par la recherche des corps, notamment à Khao Lak en Thaïlande. L’hôtel Sofitel où se déroule l'action est symboliquepuisqu'il s'agit du lieu où le plus grand nombre de touristes français ont perdu la vie. La fille d'une victime, Flore Titeux de la Brosse est interviewée. C'est la seconde fois qu'elle apparaît sur TF1. Le spectateur observe cette jeune femme en proie au doute qui pense que le corps de sa mère a peut-être été retrouvé. Son expérience personnelle permet de mettre en avant un problème important qui concerne de nombreuses familles dans le monde : le désengagement des responsables des structures touristiques dans le processus d'identification. Cinq mois après la catastrophe, les choses n'ont pas forcément évolué dans le bon sens. À cet effet, le reportage diffuse des images aériennes des dévastations provoquées par le tsunami, comme pour dire que les cinq derniers mois n'ont pas suffi à améliorer la situation.

Notes
177.

A ce sujet, voir notre point 3.2.7.