4.3 TF1 et la catastrophe : articulation entre dramatisation, esthétique et politique

Le discours de TF1 se caractérise par une triple dimension que nous allons tenter d'explorer dans notre analyse. La catastrophe est traitée de manière particulière, avec une temporalité caractérisée par la dramatisation, une spatialité qui s’articule à la géographie et à la politique (l'espace est celui de l'articulation entre la vie des habitants et le pouvoir des institutions et des acteurs politiques) et une esthétique qui consiste en une sublimation de l'événement.

Auparavant, tâchons de saisir le lien établi entre une catastrophe et les médias dans la représentation de la catastrophe, qui provoque une crise au sein de la société, et dans l'articulation entre les dimensions réelle, symbolique et imaginaire de la catastrophe. Les deux pôles de notre étude sont donc la catastrophe, que nous venons de décrire, et les médias, dont nous souhaiterions désormais préciser la place et le rôle. L'une de nos interrogations vise à comprendre comment TF1 couvre le tsunami dans un tel cadre de confusion, de violence et d'urgence, trois éléments qui fondent la sémiotique de la crise. La crise représente la part d’incertitude sur les conséquences d’un événement et met en jeu l’identité des acteurs confrontés les uns aux autres dans la mesure où les formes et les symboles du pouvoir, donc les médiations, sont perdus. Tâchons de définir précisément ces trois éléments et d’en donner des exemples :

La confusion caractérise « l’état de ce qui est confus  »254, indistinct, désordonné ou troublé. Le terme « chaos » est employé à plusieurs nombreuses reprises (14 fois) et il est souvent associé avec d'autres mots tels que : « scènes de, images de, idée du, sorte de, face au, au milieu du... ». Il se dégage l'idée selon laquelle la confusion est réelle, palpable, visible puisqu'elle se définit dans l'espace (« face au, au milieu du »). C’est l’énonciation d'une forme de rupture qui dérive vers une situation plongeant les pays dans une spirale. La confusion marque bien l'idée selon laquelle il y a une date précise, et une temporalité de l'événement qui s'inscrit dans la durée et qui se suit au quotidien avec le terme « actuellement». Il s’agit donc d’une situation complexe. Le terme « confusion » apparaît deux fois (4 jours après la catastrophe pour le premier, et un mois après pour le second), tandis que le terme « confuse » qualifiant la situation, n’apparaît qu’une fois. Il évoque d’ailleurs l’aide financière des Etats-Unis et non la situation dans la zone affectée :

‘« Des rescapés qui continuent d'arriver à l'aéroport de Roissy. La plupart évoque la solidarité des populations locales alors égales, elles sont pourtant très très éprouvées, mais certains témoignent également de la confusion, qui règne place »255.
« Mais en raison de la confusion du début, de nombreuses autopsies sont caducs »256.
« Aux Etats-Unis, la situation est un peu plus confuse […] »257.’

Le second élément fondant la sémiotique de la crise est la violence. Les dictionnaires la définissent comme un abus de la force, un« acte par le quel s’exerce une force brutale. Caractère de ce qui produit des effets brutaux  »258. Il existe plusieurs catégories de violences. La violence est le caractère de ce qui se manifeste, se produit ou produit ses effets avec une force intense, brutale et souvent destructrice. La violence désigne une situation dans laquelle nous sommes confrontés au réel sans médiation : c’est ce qui rend l’événement incompréhensible. Elle est synonyme de perte de l’intégrité et de l’identité. La violence se manifeste physiquement envers les espaces et les gens. Elle comporte également une dimension psychologique lorsqu’elle affecte les victimes. Cette violence est purement injustifiée puisqu’elle frappe sans distinction. Cela peut être d’autant plus déstabilisant pour le spectateur que ce type de violence, pourrait finalement le toucher personnellement. Les termes « violence » et « violent(e) » apparaissent à 32 reprises dans notre corpus, la moitié dans la semaine qui suit la catastrophe.

« 9°3 sur l'échelle ouverte de Richter, la violence du séisme sous marin explique, la gravité des bilans »259.
« Dans cette zone où se côtoient les populations musulmanes et les rebelles tamouls de la LTTE, des règlements de compte violents ont déjà fait 15 morts ce mois-ci »260.’

Une catastrophe naturelle comme le tsunami, est par excellence, le type d’événements présentés par les médias comme violents. Les mots et les images représentent cette violence. Mais le rôle des médias est justement de rendre l’événement intelligible (en faisant appel à la mémoire, à la culture) et donc de diminuer la violence de la représentation en l’articulant à de la culture.

Troisième élément fondateur de la sémiotique de la crise, l’urgence apparaît comme la « nécessité d'agir vite  »261dans une situation donnée. C’est le « caractère de ce qui nécessite une action, une décision immédiate »262. L’urgence a une dimension temporelle ancrée dans le présent qui construit la dimension anxiogène de l’événement. Cela implique donc une suspension des impératifs institutionnels. Dans le cadre de la couverture du tsunami, l’urgence peut se définir de deux façons. D’une part, elle fait référence à l’événement catastrophique lui-même et concerne donc l’urgence d’intervention sur place. Elle permet de justifier les interventions de la part des états tout en favorisant la mobilisation. D’autre part, elle fait allusion aux médias et à la course à l’information. Le but est de dire plus et plus vite que le concurrent. Les termes « urgence » et « urgent(e) » sont évoqués 92 fois dans notre corpus, les deux tiers dans les deux premières semaines qui suivent la catastrophe :

‘« Parmi les pays les plus touchés peut-être le plus d'ailleurs, le Sri Lanka, qui compte à lui seul 11000 morts pour l'instant soit la moitié du nombre total de victimes. L'état d'urgence a été décrété car les secours peinent à s'organiser, il faut dire certaines zones sont inaccessibles et d'autres sont sous le contrôle de rébellions armées »263.
« Dans la moiteur de la plage de Nagappattinam (Tamil Nadu, Inde) l'urgence est d'assainir le port de pêche »264. ’

Ces trois éléments s'articulent dans une même temporalité, mais ils sont également liés à un espace au sein duquel ils s'exercent. Or ces étapes découlent les unes des autres. Le tsunami est une violence à la fois réelle et symbolique, physique et psychique. L'intégration de la catastrophe dans les esprits et le fait de réaliser que toutes les implications liées à celle-ci sont un passage violent. Cette violence est liée à une rupture temporelle avec le passé puisqu’elle est liée à une confusion nouvelle. Cette violence amène à l'urgence qui elle-même mène à la confusion. Pour autant, ces caractéristiques ne sont pas nouvelles, elles sont cependant spécifiques au tsunami. La violence est ici celle exprimée par la nature sur l'homme. Elle est donc représentée par les morts, les blessures, les souffrances et les destructions.

Cela suppose que le média a un rôle important dans la société. Dans son rôle d'information, la télévision alimente les réflexions dans l'espace public et contribue à la construction des imaginaires sociaux. Pourquoi ? Parce que le média n'est pas un simple support qui permettrait la retransmission de la réalité. C'est une représentation de la réalité où sont visibles la confusion, la violence et l’urgence. La réalité n'ayant de consistance que pour ses acteurs, ici nos victimes. Cette consistance s’établit pour le spectateur dans la dimension symbolique de la confusion, de la violence et de l’urgence. Cette construction se fait grâce à des signes diffusés dans un discours qui donne un sens à l'événement. Or ces signes se structurent dans un contexte particulier, toujours en lien avec la culture environnante. Ce concept d'intertextualité suppose donc que les médias réactivent souvent les mêmes images, les mêmes peurs. La situation est apparentée au «chaos, désordre, à la confusion, l'horreur, la désorganisation générale »265.Elle constitue un « calvaire, défi, une épreuve terrible et insurmontable, une tâche insurmontable »266. La confusion s’observe dans les «  moyens dérisoires, hôpitaux débordés, morgues saturées, les conditions sanitaires déplorables et l’effervescence »267 alors même qu’il y a urgence du fait de l’«  ampleur, des besoins colossaux, des besoins considérables »268. Cette situation est vécue et représentée comme une violence.

Notes
254.

Dictionnaire Petit Robert (2009), p.506

255.

Lancement du sujet n°16 de Sylvie CENSI, diffusé le 30 décembre 2004.

256.

Sujet n°15 de Nicolas ESCOULAN, diffusé le 26 janvier 2005.

257.

Sujet n°20 de Sylvie CENSI, diffusé le 31 décembre 2004.

258.

Dictionnaire Petit Robert (2009).

259.

Lancement du sujet n°3 de Nicolas ESCOULAN, diffusé le 26 décembre 2005.

260.

Sujet n°8 de Mathieu BENOIST, diffusé le 23 décembre 2005.

261.

Dictionnaire Petit Robert (2009).

262.

QUEMADA (sous la direction de) (1994), Trésor de la langue française, dictionnaire de la langue du XIXème et du XXème siècle (1789-1960), tome 16, p.840

263.

Sujet n°4 de Christophe PALLEE, diffusé le 27 décembre 2004.

264.

Sujet n°13 de Marine JACQUEMIN, diffusé le 3 janvier 2005.

265.

Sujet n°1 de Pierre GRANGE, diffusé le 27 décembre 2004, sujet n°2 de Cyril AUFFRET diffusé le 27 décembre 2004, sujet n°6 d’Anthony DUFOUR diffusé le 27 décembre 2004, duplex de Michèle FINES depuis Madras (Inde) diffusé le 29 décembre 2004.

266.

Sujet n°13 de Sylvain ROLAND diffusé le 31 décembre 2004, sujet n°20 de Sylvie CENSI diffusé le 31 décembre 2004, duplex de Mathieu BENOIST diffusé le 28 décembre 2004, sujet n°7 de Mathieu BENOIST diffusé le 30 décembre 2004.

267.

Sujet n°7 de Mathieu BENOIST diffusé le 30 décembre 2004, sujet n°4 de Christophe PALLEE diffusé le 27 décembre 2004, sujet n°11 de Jean-Pierre FEREY diffusé le 27 décembre 2004, sujet n°20 de Fatima MEDOUNI diffusé le 29 décembre 2004, sujet n°23 de Romain BOLZINGER diffusé le 29 décembre 2004.

268.

Sujet n°7 de Mathieu BENOIST diffusé le 30 décembre 2004, Duplex de Nicolas ESCOULAN diffusé le 30 décembre 2004, Duplex de Michel SCOTT diffusé le 30 décembre 2004.