14.1 La place des journalistes spécialisés

Le discours journalistique «ne peut se référer à aucun cadre d’explication théorique, ne suit aucune méthodologie particulière, ne manipule aucun concept, ce qui s’explique par la supposition qu’en font les journalistes, à savoir que le public indéfini auquel ils s’adressent ne serait pas en mesure de comprendre des commentaires renvoyant à un cadre de référence qu’il ne possède pas. En outre, et paradoxalement, si l’énonciateur journalistique cherche à s’effacer derrière un sujet expliquant indéterminé, il n’emploie guère de marques de modalisation du discours, car, aux dires du milieu journalistique elles risqueraient de produire un effet d’incertitude, de doute, contradictoire avec les attentes (une fois de plus supposées) des lecteurs»759. Certains journalistes de la chaîne ont pour habitude de couvrir les événements scientifiques et sont donc tout naturellement mobilisés lors de la catastrophe. Fabrice Collaro, « notre spécialiste scientifique » tel qu’il est présenté, fait partie de ceux-ci. Un plateau lui est même consacré en direct afin qu’il explique le phénomène, le 28 décembre 2004, pendant près de 3 minutes 55 secondes. Face au présentateur Patrick Poivre D’Arvor, il accompagne son propos de la présentation d’un globe terrestre.

Figure 143
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Figure 144
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Son propos est également mis en scène avec un jeu de lumières. Le plateau est plus sombre qu'à l'accoutumée : dans les tons bleu marine. Les caméras filment tour à tour en plan serré, moyen ou large et offrent ainsi au spectateur une vision différente du plateau : à événement exceptionnel, configuration exceptionnelle. Il s’agit à l’évidence de rendre le discours technique ou scientifique plus attractif, de resserrer la relation entre le spectateur et la chaîne. Quand le journaliste dit « je vous rassure » il ne parle pas uniquement au présentateur mais bien à l’ensemble des spectateurs et étend son rôle d’expert au-delà de sa fonction habituelle. Dans cet échange, le présentateur se substitue au spectateur, il prend la place de ce dernier pour apporter une réponse aux probables questions qu’il se pose. S’instaure alors un véritable dialogue entre lui et l’expert sous la forme d’un jeu de questions/réponses. Les questions ont d’ailleurs toutes une pertinence que le présentateur met en avant à travers l'emploi du « parce que » : «Est-ce qu'on sait si il va y avoir des répliques, parce que c'est une grosse inquiétude là-bas sur place? ». Ce qui légitime cette question et justifie le questionnement des scientifiques, c’est « l'inquiétude ». Les réponses, quant à elles, permettent de présenter des informations importantes : « Avec un séisme d'une telle magnitude et dans une région à très forte sismicité, il y aura des répliques dans les heures, les jours et même les semaines qui viennent, c'est évident ». En utilisant le futur et en employant le terme « évident », Fabrice Collaro exprime une certitude scientifique basée sur deux facteurs que sont la puissance du séisme et l'instabilité des plaques dans la région concernée. Si l’évidence ne constitue pas un argument scientifique, le journaliste semble s’appuyer sur les observations antérieures qui permettent d’affirmer qu’un séisme est toujours suivi de répliques. Tout scientifique dont la discipline porte sur les sciences de la terre sait qu'un séisme est toujours suivi de répliques plus ou moins intenses. Fabrice Collaro fait donc valoir ici son champ de connaissances, son autorité en tant que journaliste scientifique.

Notes
759.

CHARAUDEAU (2006), p.35.