15.5 Esthétique de la mort et de l’horreur

D'un autre côté, se dessine une esthétique de l’horreur et de la mort. Tous les passages du deuil sont ici représentés, à travers des individus, des lieux ou des objets : la découverte ou la recherche des corps, le plus souvent dans les décombres, les hôpitaux ou les chapelles ardentes, l’identification, l’inhumation ou les enterrements avec les tombes et les cercueils, les cérémonies funèbres et les linges blanc, la mise en place de monuments commémoratifs. Sur ces plans diffusés le 1er janvier 2005 (figures 166 et 167), on observe des bénévoles travaillant au déblaiement et à la recherche de cadavres. En arrière-plan, on distingue une pelleteuse censée faciliter le travail de nettoyage. Les hommes portent des masques et des gants, ils ont disposé des bâches au sol pour récupérer les corps.

Figure 166
Figure 166

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Figure 167
Figure 167

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Les images de cadavres et de morts défilent ainsi selon une véritable esthétique de l'horreur, appuyée par les commentaires des journalistes : «Il manque des milliers de cercueils, des cercueils, aux dimensions très particulières, car les corps sont effroyablement déformés »796. Les corps sont partout, ils jonchent le sol, sont alignés ou ont été emportés par les eaux. Dans l’image suivante par exemple (figure 168), si l’on peut deviner le nombre important de cadavres alignés, les détails sont épargnés, on ne distingue pas les visages et les corps sont recouverts.

Figure 168
Figure 168

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Malgré tout, on observe une véritable sublimation de la mort par TF1 en ce sens qu'elle s'autorise à censurer des images jugées trop difficiles, en ce qu'elle montre des images de cadavres dont la vision reste « supportable » (les corps sont recouverts d'un linceul ou les cercueils fermés) et en ce qu'elle suggère plus qu'elle ne montre. On peut appeler cela esthétique de la suggestion : on limite le flux d’images choc qui viendrait perturber notre sphère intime car la mort demeure, malgré tout, un tabou majeur. La télévision reste ainsi un rempart ; le garant des limites tacites. Le principe pour TF1 consiste donc à censurer des images trop choquantes tout en les citant : «Nous avons tous été bouleversés par les images que nous avons reçues ici ces dernières heures, nous les avons expurgées des séquences insoutenables [...] »797. L’imagination du spectateur est complètement engagée à travers cette technique de la dramatisation par l’image-absente798. La mort est alors représentée, par une forme de métonymie, par l’absence de corps. Le réel n’est pas représentable. Deux logiques s’expriment ici : d’une part, l’esthétique de l’information et d’autre part l’esthétique de la fiction. Dans l’esthétique de l’information, la métonymie consiste à ne pas montrer le réel car il existe mais échappe à la représentation, or la représentation passe notamment par l’image. A l’inverse, dans la fiction, il n’y a pas de réel, donc tout peut être montré. C’est d’ailleurs pourquoi les films sont souvent ostentatoires et parfois voyeuristes. Selon Lacan, « je dis toujours la vérité, mais pas toute : les mots y manquent ; c’est même là que le langage tient au réel ». Le recours à la métonymie interroge la place de cette figure rhétorique dans le discours du psychisme. Lacan dit que « l’inconscient […] est structuré comme un langage  »799, or Freud établit une sorte de grammaire du rêve. On peut aussi avoir recours à cette grammaire pour mieux comprendre les logiques des images de télévision comme celles de TF1 sur le tsunami. Dans cette grammaire se trouvent deux mécanismes que Freud nomme « condensation » et « déplacement ». C’est Jakobson qui, en linguistique, établit un parallèle entre ces deux mécanismes et les figures de la métaphore et de la métonymie. Par la suite, Lacan démontrera que le déplacement consiste en un « virement de la signification que la métonymie démontre et qui, dès son apparition dans Freud, est présenté comme le moyen de l’inconscient le plus propre à déjouer la censure »800. Les images absentes donnent presque le sentiment que l'on ne peut pas montrer toute la réalité de la catastrophe ou que cette réalité n'est tout simplement pas appréhendable par nos sociétés. Or cette question de l'esthétique de la métonymie nous mène directement à la relation entre fiction et information, car les films catastrophes, des dernières décennies en particulier, ne font pas vraiment l'économie des scènes macabres. TF1 nous présente une vision de ce qu'est la réalité du tsunami et pourtant le média la sélectionne, la façonne. La télévision ne nous transmet pas la réalité mais une représentation de sa propre construction de la réalité. Nous avons ainsi relevé une réflexion très intéressante de la part d'un journaliste dans le commentaire de son sujet diffusé le 31 décembre 2004 : «Pour les rescapés, aucune image diffusée pour l'instant par les télévisions, n'a montré le pire »801. Cette réflexion exprime une dialectique entre la réalité et la médiation, qui, quoi qu’il arrive, ne peut jamais restituer le réel mais seulement une représentation de celui-ci.

Notes
796.

Duplex d'Anthony DUFOUR à Phuket, le 30 décembre 2004.

797.

Lancement du sujet n°2 de Christophe PALLEE, diffusé le 29 décembre 2004.

798.

Cela nous renvoie à cette réflexion menée en première partie, au sujet des mythes de Déluge et des représentations mentales qu'ils suscitent, telles que les symboliques d'un renouveau, de purge, de renaissance.

799.

LACAN (1966), p.868

800.

Ibid. p.511

801.

Sujet n°13 de Sylvain ROLAND, diffusé le 31 décembre 2004.