15.7 Les stigmates matériels de la catastrophe

Le second type de conséquences immédiatement visibles de la catastrophe ; après la mort, consiste dans les stigmates physiques engendrés sur le paysage naturel et le paysage aménagé, à savoir les destructions, les ruines et, plus indirectement, l'impératif de reconstruction. Or les images diffusées par TF1 sont aussi puissantes que les discours tant elles traduisent la violence du tsunami. C'est une esthétique de l'identité qui se construit, avec des paysages dévastés qui ont balayé les limites entre zones touristiques et zones d'habitation, des rapports entre occidentaux et autochtones avec d'un côté ceux qui souhaitent quitter les lieux et ceux qui souhaitent rester pour aider. Les sujets font donc une place importante à ces images de chaos où les bâtiments sont saccagés, les routes et les moyens de communication détruits, les rues salies. En fait, elles s'imposent comme une toile de fond à la plupart desreportages. Le cadre est toujours représentatif de l'ampleur des dégâts occasionnés : des arbres arrachés, des débris éparpillés, des objets détruits. Dès le premier jour de couverture, le 26 décembre 2004, les images exposent cette situation de chaos : l'eau emporte tout sur son passage et les victimes se trouvent au milieu d'objets flottants : morceaux de tôle ou de bois, carcasses de voitures, tables, chaises, transats. Tout ce qui se trouvait dans les maisons, à l'intérieur ou à l'extérieur des hôtels se trouve complètement saccagé. De même, tout ce qui se trouvait en mer se trouve déplacé. Les images de bateaux retournés ou coulés dans les ports le 31 décembre 2004, trainés sur les plages le 28 décembre 2004, déplacés sur les routes ou à plusieurs kilomètres à l'intérieur des terres le 26 décembre 2004. Dans un sujet diffusé le 27 décembre, par exemple, les images montrent des bateaux renversés au Kenya802, c'est à dire à des milliers de kilomètres de l'épicentre du séisme. Or cette multitude d'objets que l'on ne distingue pas forcément avec la vitesse et la couleur des flots, figure bien l'idée d'un cataclysme non seulement violent mais également très rapide. Elles figurent également la masse de victimes potentiellement touchées, vue l'état du paysage: cette destruction est synonyme de mort. Ces images sont très symboliques de la puissance d'une nature qui, en quelques instants, peut balayer toutes les marques du passage d’une humanité qui s'avère finalement faible. D'ailleurs, la mise en scène visuelle des individus au milieu des ruines renforce l'idée de destruction, la notion de perte, la volonté de fuir. Il est intéressant de constater dans les images issues de vidéos tournées par des amateurs que celles-ci sont souvent filmées depuis les hauteurs, c'est à dire en plongée. Parfois filmées à distance, elles donnent une dimension d'autant plus impressionnante à la catastrophe. Les hommes sont très petits à l'écran, ils ne sont rien face à la vague. C'est le cas de cet homme filmé à distance sur la plage désertée, avec sur le côté gauche de l'écran, le mouvement inexorable de l'océan en direction des terres. Le spectateur sait d'ores et déjà que le pauvre individu ne pourra pas y échapper. L'effet de dramatisation est puissant. De même, le recours au travelling latéral, au panoramique ou aux images aériennes de la part des équipes de TF1 accentue largement cette rhétorique du chaos. Ce «défilé » et cette prise de distance autorisent à montrer l'étendue des dégâts.

Nous souhaiterions à présent aborder un point concernant l'un des lieux du tsunami, probablement le plus important : la plage. Le terme « plage » est recensé 107 fois dans notre corpus :

‘« Avant, il y avait là une belle plage de cocotiers et de sable fin »803.
« L'eau est remontée jusqu'à deux km à l'intérieur des terres, engloutissant les plages, inondant les rizières »804.
« Depuis trois mois, ils vivent avec leurs morts, enterrés près de la plage, parce qu'ils ne pouvaient le faire nulle part ailleurs »805.’

Le sentiment dégagé par les discours et les images analysées est le suivant : la plage, les plages, sont le point névralgique, le lieu où tout bascule, l'interface entre l'océan et la terre. La plage est donc un élément majeur de la construction esthétique de TF1 et pas seulement de TF1 d'ailleurs. Elles expriment la contradiction entre la violence de la catastrophe et la connotation classique du terme « plage », qui renvoie au repos, aux loisirs, aux vacances et à l’insouciance. Notre cinquième partie consacrée à la relation entre fiction et information aborde également cet aspect du point de vue cinématographique. Il suffit d'observer l’affiche du film « Tsunami : les conséquences » pour comprendre que la plage symbolise pratiquement à elle seule, la catastrophe. La plage est donc filmée avant la catastrophe (grâce aux images d’amateurs notamment) : c'est un lieu de villégiature, de travail ou de repos. Elle est également filmée pendant, lorsque la mer vient la recouvrir. Enfin, elle est filmée après, avec un « après » catastrophe qui emprunte quatre voies :

Figure 169
Figure 169

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Le corps est disposé face contre terre. Sur la gauche de l'écran, un petit groupe de gens se tient debout et a formé un arc de cercle autour du garçon. Les regards sont dirigés vers les bas. Il y a opposition entre ces gens debout et ce petit allongé. Une autre opposition se dessine avec un homme au premier plan qui est en mouvement de marche. Il semble se diriger vers le cadavre qui, lui, est immobile.

Ces plages finissent par devenir des lieux de mémoire où peuvent être célébrées les cérémonies du souvenir. Les images suivantes (figures 170 et 171), diffusées le 27 décembre 2004, montrent des sculptures de sables réalisées par les survivants en mémoire des victimes. Ces sculptures représentent des visages qui seront balayés comme les vies ont été emportées lors de la catastrophe. Les yeux de ces visages sont tous fermés comme pour symboliser la mort.

Figure 170
Figure 170

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Figure 171
Figure 171

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Au final, la violence du tsunami est comparée à celle de la guerre, dans un processus comparable à une interévénementialité de la violence. C'est déjà le cas dans les discours :

‘« Une ville côtière qu'on croirait bombardée»808.
« Tout juste euh de retour euh de ce pays, qui s'appelait Ceylan autrefois, l'ancien chancelier allemand Helmut Kohl, qui été témoin du raz de marée a comparé le ravage...euh...qu'il a vécu à celui d'un bombardement aérien, dans un récit publié aujourd'hui par Bild»809.
« On avait l'impression je sais pas d'être à Beyrouth, en zone de guerre»810.’

« Bombardée, ravage, bombardement aérien » sont des termes qui expriment l'impact du cataclysme. Quant à la comparaison avec Beyrouth, elle renvoie à la guerre. Or les guerres sont une forme de catastrophe sociale au même titre que le tsunami. C’est pourquoi les deux peuvent, d'une certaine manière, être mis en comparaison. En effet, l'esthétique des paysages après le passage des tsunamis est relativement comparable à celle d'un pays en état de guerre. C'est, d’une part, la violence de la nature qui est exprimée et, d’autre part, celle des pouvoirs. De plus, il existe un parallèle entre les deux qui réactive le traumatisme du conflit et donne la mesure du traumatisme provoqué par la catastrophe. L'une des thématiques en lien avec la représentation spatiale du tsunami concerne la reconstruction et elle prend également une place considérable dans la couverture de TF1, tel un impératif pour se relever, pour avancer. Dès le départ, nous l'avons vu, la question de la reconstruction est soulevée par les journalistes et les images diffusées moins d'une semaine après la catastrophe, montrent des individus en plein effort de nettoyage, de déblayage et de remise en état. Le 31 décembre 2004, par exemple, le quatrième sujet de la soirée, commenté par le journaliste Emmanuel Ostian et concernant les habitants de la ville de Matara au Sri Lanka, s'ouvre sur des images où dix hommes se portent volontaires pour remettre en état une statue de la vierge après le passage de la vague.

Figure 172
Figure 172

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Figure 173
Figure 173

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Figure 174
Figure 174

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Le cinquième sujet, un duplex toujours depuis le Sri Lanka, avec le journaliste Michel Scott, s'ouvre, quant à lui, sur des images de déblayage. D'autres images de ce type viennent ponctuer les années suivantes pour faire un point régulier sur l'avancement des reconstructions ou les questionnements liés aux nouveaux plans d'urbanisme induits par le tsunami.

Notes
802.

Image montrée dans le chapitre 14.

803.

Sujet n°8 de Michèle FINES, diffusé le 2 janvier 2005.

804.

Sujet n°11 de Cyril AUFFRET, diffusé le 12 janvier 2005.

805.

Sujet de Patrick FANDIO, diffusé le 24 mars 2005.

806.

Sujet n°17 de Claire WAMBERGUE, diffusé le 2 janvier 2005.

807.

Sujet n°13 de Patrick FANDIO, diffusé le 8 janvier 2005.

808.

Sujet n°8 de Cyril AUFFRET, diffusé le 29 décembre 2004.

809.

Brève du 30 décembre 2004.

810.

Témoignage de Dalib BOUZELIFFA, touriste français, extrait du sujet n°11 diffusé le 22 juin 2005.