18.5 Le choc du rapport Nord-Sud et la « cristallisation des identités politiques »

L’un des principaux thèmes du téléfilm est la dénonciation du clivage entre le Nord et le Sud. Deux personnages proches incarnent ce clivage: le journaliste Nick Fraser et son collègue thaïlandais, le photographe Chai. Chacun a une vision personnelle de la catastrophe et l’aborde de manière différente. La confrontation de leurs visions leur fait prendre des positions, en tant qu’acteurs de la sociabilité, dont ils ne veulent pas démordre. C’est dans l’opposition que se fonde l’identité. La catastrophe met en jeu les identités singulières de ces deux amis qui ne parviennent plus vraiment à communiquer ou qui ont du mal à se comprendre. Les frictions dans la relation ont une dimension politique qui vient soulever un problème plus large concernant les fissures du contrat social. Le personnage de Nick qui cherche à défendre, ou à retrouver, ses valeurs en arrive parfois à ne plus se contrôler face à son ami Chai. Cette opposition aboutit presque à un corps à corps.

Dans la séquence numéro 19, Nick et Chai arrivent au temple de Kasen où ils découvrent des cadavres alignés sur le sol (figure 252). Chai s’adresse alors à Nick : « tu comptes les Occidentaux, je compte les Thaïlandais ». D’une part, il montre la différence faite entre les victimes dans les médias. D’autre part, il compte ses compatriotes tandis que Nick doit compter ceux à qui il est en quelques sortes assimilé : les occidentaux.

Figure 252
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Un peu plus loin, dans la même scène, le personnage d’Ian Carter remarque des moines en train de prier et d’incinérer des cercueils. Il court vers eux pour s’interposer : « Vous ne pouvez pas les brûler ». Pour lui, cette vision est aberrante.

Figure 253
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Nick Fraser, le journaliste, est témoin de la scène et se dirige vers Ian. Ce dernier lui demande de prendre des photos pour témoigner des agissements locaux. Nick interroge alors les moines : « Vous avez identifié les corps ? Vous avez prévenu les familles ? ». N’obtenant aucune réponse, il demande à son photographe de prendre des clichés, mais ce dernier est réticent. Pour lui, qui est Thaïlandais, la situation n’a rien d’anormal. Exaspéré, Nick finit par lui arracher son appareil pour conserver des preuves. En retournant au camion, Ian découvre que James Peabody est décédé. Il enjoint un homme de ne pas le laisser au temple, où il risque d’être incinéré, comme les autres cadavres, sans le consentement de sa famille.

Au cours de la séquence numéro 22, Nick Fraser est dans un hôpital. Il cherche un moyen pour joindre sa chef Simone afin de lui envoyer les photos des incinérations. Son attitude provoque une dispute entre Chai et lui car son ami Thaïlandais ne souhaite pas divulguer les clichés. Selon lui, les moines ne font qu’anticiper les risques d’épidémies.

‘Nick : « Nos corps, on préfère les mettre dans des cercueils ».
Chai : « Ne me traite pas avec condescendance. Tu ne comprends pas parce que tu ne vis pas comme nous. Le corps pour nous c’est un véhicule qui nous transporte dans cette vie […] Cette photo les obligera à nous rejeter brutalement dans le tiers-monde, ce dont tu te fous, puisque tu n’es pas thaïlandais ».’

Ici, l’on remarque que Nick représente le Nord et Chai le Sud. Nick utilise le pronom possessif « nos » et insiste sur le nom commun « corps » en le plaçant en tête de sa phrase. De son côté, Chai fait de même en répétant le pronom personnel « nous » par trois fois. Il insiste sur le caractère étranger de son collègue qui « n’est pas Thaïlandais » et ne « vis pas » de la même manière. L’opposition est également marquée lorsque Chai évoque les pays occidentaux « les ». De plus, il attaque l’attitude égoïste de Nick (« condescendant, tu te fous »). Pour Chai, la catastrophe peut s’avérer comme une occasion de saper l’image de la Thaïlande sur le plan international, en plaçant le pays dans la catégorie des pays du « tiers-monde ». Toutefois, Nick finit par envoyer la photo à son agence mais dans la séquence numéro 26, sa supérieure lui révèle que : « Ton reportage n’intéresse personne. Il n’y a pas un seul occidental sur les photos […] des preuves, voilà ce que les gens veulent ». En somme, les occidentaux ne s’intéressent véritablement à la catastrophe que si des ressortissants étrangers sont impliqués. Cela nous renvoie à une question qui surgit à propos des médias et de leur ethnocentrisme : la catastrophe aurait-elle été aussi couverte si des occidentaux n’avaient pas été tués ?

La différence entre ces deux mondes s’observe également dans les différences sociales entre les autochtones et les touristes. Au cours de la séquence numéro 3, le personnage du serveur Than, rentre dans son village de Kaw Tai en pleine nuit. Il y retrouve sa grand-mère ainsi que ses neveux. Leur maison semble petite et tous dorment ensemble dans la pièce principale, à même le sol :

Figure 254
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Les différences culturelles sont également marquées. Dans la séquence numéro 43, Ian retrouve le serveur Than dans son village de Kaw Tai. Celui-ci lui révèle que sa famille est morte et que pour libérer les âmes, on les brûle. Ian se rend alors compte qu’il marche sur les cendres de sa famille et se décale. Il lui demande alors : « Vous n’êtes pas en colère ? Vous avez perdu toute votre famille ». Dans la séquence numéro 53, Kim Peabody se bat pour que son fils blessé John soit rapatrié en Angleterre. Elle est persuadée qu’il serait mieux soigné là-bas et qu’une amputation de sa jambe pourrait être évitée. Son attitude révèle des préjugés concernant un pays où il fait bon être en vacances mais où la médecine n’est pas assez avancée. Tout au long du film, elle se battra au téléphone pour joindre la Grande-Bretagne et faire rentrer son fils881.

Figure 255
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Les différences se dessinent également autour de la religion, comme dans l’information de TF1. Mais, contrairement à l’information qui faisait une place assez conséquente au fait religieux, le film ne propose que quelques références à la religion, la plupart du temps sous la forme d’interrogations que se font les personnages, à eux-mêmes ou entre eux. La référence à la foi semble dire que c’est à l’homme de prendre ses responsabilités, qu’il doit se dépasser dans la catastrophe et se montrer uni avec ses semblables. Le film met souvent en avant l’union des personnages qui s’entraident et se lient en quelque sorte d’amitié (étreinte entre Ian et Than).

D’autre part, les personnages occidentaux viennent beaucoup en aide aux autochtones. Dans la séquence numéro 34, c’est la bénévole Kathy Graham qui aide le serveur Than à sortir de prison et qui le conduit à l’hôpital après son malaise. Dans la séquence numéro 47, c’est encore elle qui alerte les journalistes sur le sort des Thaïlandais et des réfugiés birmans, privés d’aide parce qu’ils sont isolés. Cet isolement n’est pas sans rappeler celui exprimé dans l’information de TF1 sur le tsunami. L’errance et l’isolement sont deux thèmes développés par la chaîne et qui expriment la perte sociale de l’identité dans le sens où la citoyenneté, l’appartenance s’inscrit dans l’espace social.

Figure 256
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L’emprise des pays riches passe, enfin, par un thème important du film qui est celui du « rachat » des terres des autochtones par les entrepreneurs peu scrupuleux. Le personnage de Than voit ainsi ses terres volées. Le journaliste Nick Fraser tente de découvrir qui rachète les terres et dans quel but. Comme le lui dit la bénévole Kathy Graham dans la séquence numéro 58 : « Ceux qui vivent en bord de mer détiennent les clefs du paradis ». Au cours de la séquence numéro 63, le journaliste Nick et la représentante de la chaîne d’hôtel Ellen Webb discutent du devenir des terres. Il lui explique que d’après le rapport d’un scientifique, le professeur Meeko, les complexes ne devraient pas être construits en bord de mer en raison des risques. Mais cette notion échappe complètement à la jeune femme qui évoque, de son côté l’importance du tourisme, du commerce et des devises étrangères pour un pays comme la Thaïlande. Selon elle, le monde est fragile partout, en Thaïlande, comme aux Etats-Unis ou au Japon. Cette réflexion est remarquable dans le sens où nos sociétés, bien que conscientes des risques, de la vulnérabilité de nombreuses zones dans le monde, continuent à vivre avec certaines menaces qui pourraient être évitées.

Notes
881.

Son acharnement, et plus généralement le fait qu’elle ait tout perdu, se traduit par le fait que pendant tout le film, Kim Peabody est l’un des seuls personnages à ne jamais changer de vêtements.