C’est en ces termes que la poétesse Sarah Kirsch dépeint la jouissance procurée par l’acte de création poétique, qui trouve son incarnation dans la figure libératrice du cheval ailé de la mythologie grecque, Pégase. La puissance évocatrice de ce petit poème en prose nous semble constituer une réponse éloquente aux observations méprisantes de certains chercheurs et critiques ouest-allemands qui, depuis la réunification de l’Allemagne en 1990, paraissent mettre en doute le statut de littérature donné aux œuvres écrites en République Démocratique Allemande, alors même que leur qualité esthétique faisait l'objet d'un consensus général avant la chute du Mur. Peut-on légitimement réduire la littérature de RDA à une simple ancilla au service d'un parti tout-puissant, le SED ? Qu’en est-il de la poésie de ce pays ? Est-elle asservie par quelques agitateurs dénués de talent, aveuglés par une idéologie tentaculaire ? Ou bien a-t-elle une autre valeur que celle de simple document témoignant d’une période historique révolue ?
Ces interrogations d’ordre général nécessitent un point d’ancrage plus concret, que nous livre le mythe. Une brève incursion dans la littérature est-allemande suffit pour constater l’utilisation foisonnante et dynamique dont le matériau mythologique fait l’objet, et ce dans tous les genres. Que le lecteur nous permette de citer quelques œuvres et auteurs emblématiques afin d’illustrer cette invasion de la littérature est-allemande par la mythologie antique et biblique : les romans Kassandra (1983) de Christa Wolf et Medusa (1986) de Stefan Schütz, les réécritures de mythes par Franz Fühmann comme Das hölzerne Pferd (1968), Das Ohr des Dionysos (1985) et son essai Das mythische Element in der Literatur (1974), enfin les pièces Odysseus’ Heimkehr (1972) de Stefan Schütz, Philoktet (1958)et Verkommenes Ufer Medeamaterial Landschaft mit Argonauten (1982) de Heiner Müller. La réception des mythes dans la littérature de RDA nous semble être un phénomène d’une ampleur telle qu’il mérite une étude approfondie, d’autant plus qu’il s’accompagne d’une série de paradoxes fort intéressants, que nous allons exposer à présent.
Sarah Kirsch, « Katzenkopfpflaster », in : Werke in fünf Bänden, Franz-Heinrich Hackel (éd.), vol. 1, München, DTV, 2000, p. 121.