Nous souhaitons évoquer ici les différents paradoxes qui sous-tendent le succès des mythes antiques et bibliques dans la littérature de RDA et qui ont éveillé notre curiosité, sans que nous essayions toutefois de les résoudre dans l’immédiat. Des explications seront en effet données dans notre deuxième partie, consacrée précisément à la réception des mythes en RDA par les instances officielles de la culture.
Le premier paradoxe réside dans le fait que le mythe devient tabou en Allemagne au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans la mesure où les grandes dictatures de l’entre-deux-guerres l’avaient dévoyé et asservi afin d’asseoir leur puissance et de se conférer une légitimité « historique ». Dans leur correspondance, Thomas Mann et Karl Kerényi soulignent dès les années trente le danger que le mythe peut représenter lorsqu’il est au service de fanatiques tels que les nazis. Ainsi, le professeur Karl Kerényi oppose-t-il dans sa lettre datée du printemps 1939 une conception positive de la mythologie, définie comme émanation supérieure de l’esprit humain, au faux mythe, instrumentalisé par le nazisme :
‘Et je peux imaginer qu’il est envisageable que j’obtienne de l’aide de cette partie du monde, où l’on commence peut-être à soupçonner, grâce à vous et à votre Joseph, ce qu’est le véritable « mythe », non déformé, apolitique, originel, solennel, le mythe dans sa pureté et dans sa profondeur, semblable à une union de la philosophie et de la musique ; aide dont j’ai besoin pour refonder une science de la mythologie, entreprise intellectuelle à laquelle je ne peux me soustraire, qui me dépasse et qui me hante.2 ’Thomas Mann quant à lui, qui travaille pendant ces années à la tétralogie Joseph und seine Brüder, voit dans la psychologisation du mythe un moyen de le sauver de la déchéance morale qu’il subit :
‘[…] et que pourrait bien être mon élément en ce moment si ce n’est le mythe plus la psychologie. Je suis depuis longtemps un fervent partisan de cette combinaison ; car il est vrai que c’est par la psychologie que l’on peut reprendre le mythe, tombé aux mains des hommes de l’ombre fascistes, et le « rediriger » vers l’humain. Cette association représente rien de moins que l’avenir du monde à mes yeux […].3 ’Le souhait énoncé par Thomas Mann de voir le mythe sauvé des mains des nazis ne sera pas exaucé, et le mythe se trouve rapidement frappé d’ostracisme après la guerre. Cette vision fortement négative du mythe ne se cantonne pas au seul domaine politique ; elle trouve également un écho théorique, comme en témoigne l’ouvrage de Bultmann Neues Testament und Mythologie, et, dans l’ouvrage remarqué sur le mythe édité par Karl Heinz Bohrer, Mythos und Moderne,ce dernier va jusqu’à poser la question de la possibilité morale d’une fondation théorique du mythe :
‘La perversion fasciste fut plus forte historiquement que l’espoir formulé par Mann. Il s’ensuivit que le mythe, son concept et sa réalité furent tabouisés. Étant donné cet interdit qui frappa le mythe après la Seconde Guerre mondiale pour des raisons politiques, […] on peut se poser la question suivante […] : est-il même encore possible de donner une légitimation théorique au « mythe » ?4 ’Comme on le voit, l’interdit moral de recourir au mythe trouve encore des résonances jusque dans l’Allemagne contemporaine, et il n’est pas surprenant dans ce contexte que Raina Zimmering souligne, dans son travail Mythen in der DDR,qu’il est encore difficile à l’heure actuelle d’étudier le fonctionnement du mythe en politique, du fait de la réputation désastreuse qui l’entoure depuis l’époque du national-socialisme5. Si les nazis ont particulièrement nui à l’image du mythe grec6, les mythologies nordique et, dans une moindre mesure, celtique, n’ont pas été épargnées par leurs manipulations idéologiques7.
Dans ces conditions, il peut paraître curieux que le mythe apparaisse dès 1949 dans la littérature de la République Démocratique Allemande, un État se fondant explicitement sur la lutte antifasciste. Fait plus intrigant encore, le mythe n’a même jamais cessé d’être utilisé entre 1933 et 1945 par les nazis comme par les opposants au régime, comme on peut le voir avec le poème de Brecht « Heimkehr des Odysseus » de 1939. Dans la deuxième partie de ce travail, nous tenterons de comprendre cette continuité d’utilisation pour le moins surprenante. Signalons avant de poursuivre que le discrédit dans lequel tombe le mythe constitue un phénomène propre à l’Allemagne. En France, bien au contraire, le mythe est entouré depuis les années vingt d’une aura positive, grâce notamment aux travaux de Marcel Mauss puis de Georges Dumézil, qui en font un objet scientifique à part entière, à prendre au sérieux, se démarquant en cela des différentes sciences des mythes nées au XIXe siècle8. Après la Seconde Guerre mondiale, cette vision favorable persiste au travers des écrits de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, qui marquent un tournant essentiel dans la recherche sur le mythe.
Un deuxième paradoxe apparaît lorsque l’on s’attarde sur la position de Marx par rapport au mythe, ou plutôt sur sa position telle qu’elle a été comprise par les marxistes. En effet, si l’on se réfère aux rares écrits de Marx traitant la question du mythe, qui seront examinés dans la suite de ce travail, on peut facilement être tenté de croire que le philosophe le rejetait comme outil cognitif non valable. Aussi définit-il le mythe comme l’appropriation artistique, à un niveau inconscient, de la nature par l’imagination populaire. Dans cette perspective, le mythe n’a plus lieu d’être à partir du moment où l’homme maîtrise la nature à l’aide des sciences et de la technique, il est par conséquent voué à disparaître9. Étant donné l’importance donnée à la pensée de Marx en RDA, on ne peut que s’interroger sur la raison du succès des mythes dans un pays communiste prônant l’athéisme et le rationalisme, et rejetant fermement les mythes, du moins en théorie, comme un vecteur de superstition. Wolfgang Emmerich, spécialiste de la littérature de RDA, affirme même qu’on ne devrait pas trouver de mythes dans la littérature de RDA et encore moins se poser des questions sur leur légitimité dans une littérature socialiste10. Nous verrons dans notre deuxième partie qu’il y a eu en réalité simplification de la pensée de Marx sur les mythes et que, s’il pense effectivement que les mythes sont condamnés à disparaître, ce phénomène n’est envisagé qu’à très long terme car subordonné à la disparition de la société de classes.
On peut se demander enfin quel intérêt les écrivains du XXe siècle peuvent encore trouver aux mythes, à une époque où le processus de sécularisation a atteint son paroxysme. Il faut sans doute opérer ici une distinction entre les mythes antiques, qui ne font plus l’objet de la croyance populaire, et les mythes bibliques, liés à la question de la foi. Dans le cadre de ce travail, il n’est pas question pour nous de discuter le problème strictement théologique de la véracité des mythes bibliques. Nous nous permettons en ce sens de considérer les mythes bibliques comme des narrations anciennes, formées d’une succession de mythèmes, transposées et stylisées par la suite dans le domaine littéraire, au même titre que les mythes antiques, et nous prenons le parti d’évacuer la dimension de la foi de nos recherches. Ce qui nous paraît surprenant de prime abord, c’est le fait que des écrivains engagés ou du moins politisés, ayant une fonction forte dans l’élaboration du système politique de la RDA, choisissent de recourir aux mythes qui sont, par nature, anhistoriques, non politiques.
Ces divers paradoxes nous ont amenée à penser que l’utilisation de la mythologie antique et biblique en RDA était loin d’être un phénomène anodin et qu’il méritait à ce titre une analyse des plus approfondies.
Lettre de Karl Kerényi à Thomas Mann du printemps 1939, in : Gespräch in Briefen, Zürich, Rhein-Verlag, 1960, p. 88-89. « Und ich kann mir die Möglichkeit vorstellen, daß ich zur Neubegründung der Wissenschaft der Mythologie, zu diesem unvermeidlichen geistigen Vorgang, der über mir ist und mich ergriffen hält, die Hilfe von jener Seite der Welt erhalte, wo man durch Sie und Ihren Joseph vielleicht zu ahnen beginnt, was der unverfälschte, unpolitische, urtümliche, festliche ‘Mythos’ ist, der reine und tiefe, wie Philosophie und Musik zugleich. »
Lettre de Thomas Mann à Karl Kerényi du 18 février 1941, in : id., p. 97-98. « […] und was sollte mein Element derzeit wohl sein als Mythos plus Psychologie. Längst bin ich ein leidenschaftlicher Freund dieser Combination; denn tatsächlich ist Psychologie das Mittel, den Mythos den fascistischen Dunkelmännern aus den Händen zu nehmen und ihn ins Humane ‘umzufunktionieren’. Diese Verbindung repräsentiert mir geradezu die Welt der Zukunft […]. »
Karl Heinz Bohrer (éd.), Mythos und Moderne : Begriff und Bild einer Rekonstruktion, Frankfurt am Main, Suhrkamp Verlag, 1983, p. 10 : « Die faschistische Perversion war historisch stärker als Manns Hoffnung. Es führte dazu, daß der Mythos, sein Begriff und seine Wirklichkeit, tabuisiert worden ist. Angesichts dieses politisch motivierten Mythos-Verbots nach dem Zweiten Weltkrieg […] ergibt sich die Frage, […]: Ist ‘Mythos’ überhaupt noch theoretisch begründbar? ». De manière symptomatique, la troisième partie de l’ouvrage traitant du mythe après 1945 s’intitule : « après l’interdit du mythe » (« nach dem Mythos-Verbot »).
Raina Zimmering, Mythen in der Politik der DDR: Ein Beitrag zur Erforschung politischer Mythen, Opladen, leske + budrich, 2000, p. 18-19.
Voir à ce propos les remarques préliminaires à la correspondance de Thomas Mann et Karl Kerényi, op. cit., p. 19-20, ainsi que l’ouvrage de Johann Chapoutot, Le National-Socialisme et l’Antiquité, Paris, PUF, 2008, qui analyse la manipulation de l’histoire grecque par les nazis. S’il faut bien sûr distinguer entre l’histoire antique et la mythologie, il est à noter que leur imbrication dans le processus de mythification du peuple aryen initié par les nazis a entraîné un flou conceptuel qui a rejailli négativement sur le mythe.
L’écrivain nazi Siegfried von der Trenck détourne par exemple la légende arthurienne dans son ouvrage Flammen über die Welt de 1926, dans lequel apparaît entre autres le héros breton Parsifal.
Jean-Pierre Vernant, Mythes et société en Grèce ancienne, Paris, Maspero, 1974, p. 226-227. Citons à titre d’exemple l’école de mythologie comparée de Max Müller qui définit le mythe comme un discours pathologique provenant d’une dégénérescence par rapport à un état antérieur plus raisonnable de la langue (op. cit. p. 218-220).
Karl Marx, Introduction générale à la critique de l’économie politique, in : Manuscrits de 1857-1858, Jean-Pierre Lefebvre (éd.), vol. 1, Paris, Éditions sociales, 1980, p. 45-46.
Wolfgang Emmerich, Kleine Literaturgeschichte der DDR: Erweiterte Neuausgabe, Berlin, Aufbau Taschenbuch Verlag, 2000, p. 341.