Le présent travail aborde un sujet complexe, celui du mythe, appliqué à un domaine lui-même compliqué, déterminé par de multiples facteurs, celui de la poésie est-allemande. Étant donné l’étendue du champ d'application de notre étude, il a fallu procéder à certaines délimitations, ne serait-ce dans un premier temps que par les dates de création et de disparition de la RDA, donc entre 1949 et 1989. Ainsi, notre étude prend place dans un système cohérent et clos, qui ne tiendra compte que ponctuellement de la rupture politique majeure que constitue la réunification allemande. Par ailleurs, malgré le recours fréquent des poètes aux motifs issus de la mythologie juive et nordique, seules les mythologies grecque, romaine et biblique ont été prises en compte, afin d’aborder un sujet déjà considérable avec un maximum de cohérence.
Nous souhaitons évoquer à présent les raisons qui nous ont poussée à restreindre le sujet à la sphère poétique. Ce choix peut sembler réducteur et être sujet à caution, si l’on part du principe que l’utilisation des mythes concerne l’ensemble des genres littéraires. Pourtant, il s’est avéré payant, dans la mesure où nous avons constaté que la poésie constitue le moteur de l’évolution de la littérature en RDA ; elle est le creuset dans lequel on procède à des expérimentations littéraires. Ce n’est pas un hasard si les premiers débats autour de la légitimité de la notion de « subjectivité » ont lieu dans le domaine poétique, principalement chez les poètes de « l’École saxonne », à laquelle on relie entre autres Sarah Kirsch, Karl Mickel et Volker Braun. De la même manière, c’est le poète Günter Kunert qui a lancé en 1966 la première polémique au sujet des conséquences de la révolution technologique dans la revue Forum. Enfin, on remarque qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les mythes réapparaissent en premier lieu dans les textes poétiques, ce qui souligne le rôle d’avant-garde joué par la poésie dans ce domaine. C’est elle qui est porteuse des premières interrogations sur la légitimité des mythes dans la littérature moderne. Si le genre théâtral connaît rapidement une évolution semblable, le roman, lui, ne puise dans le réservoir des mythes qu’à la fin des années soixante-dix, à l’exception des ouvrages de vulgarisation pour enfants publiés dès les années soixante, qui se bornent, certes de manière plaisante, à une reprise du matériau mythologique narratif 25. Ces différentes constatations nous amènent à penser que le domaine poétique se révèle particulièrement indiqué dans le cadre d’une étude sur les modalités de la réception de la mythologie en Allemagne de l’Est.
Afin d’éviter l’écueil de la superficialité des analyses, il nous est apparu indispensable d’opérer des choix dans la longue liste des poètes potentiellement intéressants pour notre étude. Nous avons donc procédé, au terme de nombreuses lectures, à un vaste défrichage et décidé de porter notre attention sur les œuvres de Günter Kunert, de Sarah Kirsch et d’Uwe Kolbe. Cette sélection a été motivée par la volonté d’avoir un échantillon d’auteurs le plus large possible, dans le but d’aborder la question de la réception du mythe de manière globale et non seulement individuelle, en ne considérant par exemple qu’un seul auteur. C’est pourquoi notre choix s’est porté sur trois auteurs de générations différentes et de styles poétiques complètement hétérogènes, qui, naturellement, donnent tous une place importante aux mythes, mais à des degrés divers. Notre problématique s’intéressant également à la réception des mythes du point de vue des instances officielles de la culture et des auteurs proches des arcanes du pouvoir, tels que Johannes R. Becher et Max Zimmering, nous avons souhaité étudier en contrepoint des auteurs plus nuancés dans leurs rapports à la classe dirigeante. C’est la raison pour laquelle nous avons privilégié des écrivains qui dévient des lignes directrices définies par la politique culturelle.
Comme certains auteurs ont vécu de nombreuses années en RFA (à partir de 1977 pour Sarah Kirsch, 1979 pour Günter Kunert), la question s’est posée de savoir s’il fallait prendre en compte cette production poétique particulière, composée à l’Ouest. En fait, ce questionnement pose le problème plus large de la définition d’un écrivain de RDA. Faut-il habiter en RDA pour être auteur de RDA ? Nous sommes convaincue du contraire. Le déménagement à l’Ouest n’efface pas la trace des années vécues dans un système autoritaire, au cours desquelles les poètes ont forgé leur personnalité et leur style. La politique socialiste a profondément influencé leur formation intellectuelle et leurs conceptions poétologiques :
‘De même que tout discours est influencé par la situation de celui qui parle, de même la parole poétique se trouve elle aussi en partie déterminée dans son orientation et dans sa forme par la situation de communication.26 ’Aussi la détermination par le champ géographique paraît-elle insuffisante, dans la mesure où, l'utilisation des mythes faisant partie intégrante du style et de la façon de penser des poètes que nous avons étudiés, elle ne cesse pas avec leur départ d’Allemagne de l’Est, ni même avec la réunification. Selon nous, un écrivain de RDA le reste en écrivant à l’Ouest, à partir du moment où les conditions de son existence à l’Est continuent d’influencer son écriture même de l’autre côté du Mur. Les années passées à l’Ouest permettent d’ailleurs souvent une réflexion distanciée sur un système vécu comme traumatisant avant l’exil. C’est pourquoi nous avons décidé de prendre en considération aussi bien les poèmes rédigés en RDA, que ceux écrits et parus en RFA jusqu’en 1989. Le choix de cette date-limite a posé lui aussi quelques problèmes, comme nous allons le voir à présent.
Franz Fühmann est l’auteur emblématique de cette littérature. Bien sûr, son œuvre ne se réduit pas à ces ouvrages destinés à un jeune public. Son essai majeur « Das mythische Element in der Literatur », publié en 1974, marque notamment l’entrée de la littérature de RDA dans la modernité, avec le recours aux théories psychanalytiques de C. G. Jung.
Brigit Lermen, Matthias Loewen, op. cit., p. 428. « So sehr ist jede Rede eingebettet in die Lage dessen, der spricht, so sehr auch das dichterische Wort in Richtung und Gestalt mitbestimmt durch die Situation, in der es gesprochen wird. »