0.4. Difficultés inhérentes au sujet

Nous venons de souligner le caractère problématique de la notion d’« écrivain de RDA », qui ne peut être définie par un critère uniquement géographique. Il paraît évident que l’espace poétique créé par un auteur ne coïncide pas avec son lieu d’habitation privé ni ne se limite à lui. En fait, il s’agit ici de la question plus générale de la définition de la littérature de RDA, qui ne peut être résolu que partiellement par des considérations géographiques ou chronologiques. Birgit Dahlke, spécialiste de littérature est-allemande à la Humboldt-Universität de Berlin, propose ainsi d’appeler encore littérature de RDA toute littérature produite après la réunification et jusqu’en l’an 2000 par de jeunes auteurs nés en Allemagne de l’Est ou plus rarement par des auteurs plus âgés, exilés ou non, à condition évidemment que leurs écrits portent la trace de leur éducation socialiste ou d’une confrontation avec le système de la RDA 27 . Un poète né en Allemagne de l’Est comme Durs Grünbein par exemple n’écrit plus de littérature de RDA après la réunification ; on parlerait dans son cas plutôt de poésie postmoderne allemande. Un classement au cas par cas, voire œuvre par œuvre s’impose donc, ce qui permet de prendre conscience de la complexité du phénomène. Si la date de l’an 2000 est sans aucun doute arbitraire, elle présente l’avantage d’avoir une forte valeur symbolique propre à marquer l’entrée de la littérature allemande dans une nouvelle ère. On remarque d’ailleurs que la littérature de RDA d’après la réunification est souvent le fait d’écrivains jeunes tels que Julia Schoch, encore influencée par sa formation en pays socialiste, tandis que les écrivains est-allemands de la génération précédente se tournent plus facilement et plus rapidement vers des problématiques liées aux difficultés de la réunification, comme on peut le voir avec le roman Medea de Christa Wolf. On peut donc légitimement penser que le thème de la RDA va être de moins en moins traité par les écrivains allemands pour devenir sans doute un sujet marginal. Si nous partageons dans l’ensemble l’avis de Birgit Dahlke, nous avons toutefois choisi de ne retenir que les textes poétiques écrits jusqu’en 1989, et ce pour deux raisons. D’abord, nous sommes d’avis que la production poétique postérieure de Günter Kunert et d’Uwe Kolbe s’inscrit davantage dans le cadre d’une réflexion liée au contexte de la réunification ; ensuite, en ce qui concerne Sarah Kirsch, on note tout simplement la quasi-disparition des motifs mythologiques grecs et bibliques, que nous tenterons d’expliquer dans notre quatrième partie. Mais, pour les raisons que nous venons d’exposer plus haut, nous pourrons faire ponctuellement allusion à des textes postérieurs à 1989, s’ils traitent de motifs mythologiques.

D’autres écueils ont jalonné notre parcours à travers la poésie est-allemande. S’est posé notamment le problème du regard partiel que nous avons porté sur les œuvres poétiques, dans la mesure où nous n’avons pris en compte que les textes traitant de mythes de manière approfondie, ce qui ne représente parfois qu’une petite partie de l’œuvre d’un auteur, comme c’est le cas pour Sarah Kirsch et Uwe Kolbe. Est-il alors légitime de ne travailler que sur quelques textes choisis, au risque de donner une vision faussée de l’ensemble de l’œuvre de l’auteur ? Nous pensons que cette démarche est justifiée à partir du moment où nous sommes consciente que nous n’abordons qu’un aspect d’une œuvre, sans prétendre en donner une interprétation globale. Par ailleurs, nous avons bien sûr retenu des auteurs qui, dans leur écriture poétique, attribuent une place de choix au mythe, afin de limiter tout morcellement abusif des œuvres concernées.

À cela s’ajoute la difficulté de décrypter certains textes poétiques écrits dans le « langage codé des esclaves28 » (Sklavensprache), ce langage à double sens auquel ont recours de nombreux auteurs est-allemands pour déjouer la censure et faire passer leurs idées. Deux dangers guettent alors le lecteur : de ne pas savoir lire entre les lignes ou au contraire de sur-interpréter le texte pour lui faire dire ce que l’on souhaite. Pour pallier ces problèmes, nous avons utilisé des outils théoriques, développés par Gérard Genette et Tiphaine Samoyault dans leurs études sur le phénomène d’intertextualité que nous exposerons dans la partie suivante, après avoir dépeint l’évolution du concept d’« héritage culturel » en RDA, qui détermine les rapports des institutions culturelles socialistes à l’ensemble de la littérature.

Notes
27.

Observation énoncée par Birgit Dahlke lors de la journée d’études du 06.06.2008 proposée par le groupe de recherche « Histoire des Idées dans le Monde Germanique » de l’Université Lyon 2 sur « les luttes pour la canonisation dans la littérature de l’ex-RDA », sous la direction de Ralf Zschachlitz.

28.

Il est difficile de retrouver l’origine de ce concept. Il semblerait que ce soit Lénine qui, le premier, utilisa ce terme dans la préface de son ouvrage Der Imperialismus als höchstes Stadium des Kapitalismus, pour rendre compte des précautions qu’il devait prendre à cause de la vigilance de la censure tsariste. Dans un article sur la poésie de jeunesse de Günter Kunert, Elke Kasper indique que Hans Mayer a été le premier à employer cette expression pour désigner le procédé d’encodage à l’œuvre dans l’épigramme « In den Herzkammern der Echos / Sitzen Beamte. Jeder / Hilferuf hallt / Gestempelt zurück. », extrait du recueil Der ungebetene Gast, Berlin, Weimar, Aufbau-Verlag, 1965, p. 75. Hans Mayer y voit l’expression de l’impuissance du mot face à la puissance du système étatique. Hans Mayer, Zur deutschen Literatur der Zeit: Zusammenhänge, Schriftsteller, Bücher, Reinbek b. Hamburg, Rowohlt Verlag, 1967, p. 386 sq. Cité par Elke Kasper, « ‘wie ein Gedicht also / das nicht mehr ist als ein Gedicht’: Zur frühen Lyrik Günter Kunerts », in : Deutsche Lyrik nach 1945, Dieter Breuer (éd.), Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1988, p. 315.