Avant d’aborder la notion d’héritage culturel, qui englobe la question de la réception des mythes, nous souhaitons rappeler rapidement les spécificités du métier d’écrivain en RDA. En Allemagne de l’Est, la littérature ne joue pas du tout le même rôle qu’en RFA ou que dans d’autres pays occidentaux. La littérature est conçue comme faisant partie intégrante de la politique. Les auteurs sont appelés à soutenir concrètement par leurs écrits la politique du Parti Unifié au pouvoir, le SED, et à transmettre à leurs concitoyens les idéaux du « socialisme réellement existant », nom donné à l’application de la doctrine communiste en RDA. La littérature a donc une fonction pédagogique de premier plan, et les auteurs une responsabilité politique importante. Ces « ingénieurs de l’âme humaine », pour reprendre une formule de Staline, contribuent ainsi à harmoniser les relations entre l’État et l’ensemble du pays. Le régime va même jusqu’à faire dépendre la réussite du système économique de la bonne volonté des écrivains et des travailleurs. En résumé, la fonction de la littérature consiste à « participer à l’éducation d’un homme conçu comme le garant de l’aplanissement des contradictions économiques et sociales29 ».
Après la Wende, on a souvent reproché aux auteurs restés en RDA de ne pas avoir compris à temps qu’il était illusoire de croire en l’amélioration possible de l’État socialiste. Certains, comme le critique Marcel Reich-Ranicki, ont même déclaré que tous les auteurs restés en RDA sans exception bénéficiaient de privilèges, qu’ils étaient des représentants de leur État et, à ce titre, à la solde des fonctionnaires au pouvoir. Or, nous l’avons suggéré plus tôt, juger de la qualité esthétique d’une œuvre selon le degré d’engagement de son auteur pour ou contre le pouvoir en place, c’est suivre la logique de la censure, qui est d’identifier le jugement esthétique et le jugement politique, comme l’explique Andrea Jäger30. Les auteurs critiques de RDA se trouvaient le plus souvent dans une situation inconfortable. D’un côté, ils étaient flattés d’avoir un rôle politique concret à jouer, surtout ceux qui avaient ressenti un sentiment d’impuissance face au nazisme, et ils se sentaient donc redevables à l’État socialiste. D’un autre côté, ils ne pouvaient s’empêcher d’être critiques face au manque d’ouverture d’esprit, face à la rigidité des fonctionnaires de l’État. Comme le remarque Wolfgang Emmerich, c’est dans ce dilemme que réside le tragique d’une littérature qui ne fut jamais complètement autonome, mais aussi son intérêt, puisqu’il en fait une littérature différente de celle de la RFA31.
Nous avons dit précédemment que le champ littéraire fonctionne comme un ersatz d’espace public, dans lequel le débat est possible. Il ne faut pas en oublier pour autant qu’il existe un appareil de censure et de répression impressionnant, qui limite la liberté d’expression des écrivains, voire les pousse de manière pernicieuse à s’autocensurer. Si Uwe Wittstock a sans doute raison de relativiser l’impact de la politique culturelle et de la censure sur les écrivains32, qui a sans doute été réellement exagéré par la recherche en germanistique ces dernières années, il est néanmoins important de souligner que certains écrivains en désaccord avec le Parti sont en butte à de véritables tortures psychologiques (surveillances incessantes par la Stasi, injures, menaces de mort...). Peter Huchel, poète, rédacteur en chef de la revue Sinn und Form de 1949 à 1962, en fit les frais, comme en témoignent ses poèmes « Hubertusweg » et « Unkraut ».
‘Dort unten steht,Ce texte a valeur de témoignage historique : il montre d’une part le contrôle exercé par le pouvoir sur les écrivains anticonformistes et, d’autre part, il décrit les procédures de fonctionnement de la police secrète de l’État, dans la mesure où Huchel a réellement été surveillé par un agent de la Stasi dont le véhicule était parqué en face de chez lui34.
Une des conséquences les plus perverses de la censure réside dans le phénomène d’autocensure auquel les écrivains soumettent leurs œuvres. Sachant à l’avance quels sont les passages trop risqués, il n’est pas rare qu’ils les atténuent de leur propre initiative ou qu’ils recourent à des formulations biaisées, cryptées. Évidemment, l’ampleur de l’autocensure, son impact sur l’écriture sont invérifiables, il faudrait pouvoir interroger chaque écrivain sur chacune de ses œuvres, et encore, cela serait insuffisant, car l’autocensure est en partie pratiquée de manière inconsciente. L’histoire de l’écriture et de la publication en RDA se révèle donc des plus complexes : en théorie, il serait souhaitable pour chaque texte, roman ou poème, d’étudier d’abord sa genèse et l’histoire de sa publication avant de l’étudier pour lui-même, ce qui est infaisable dans le cas de notre étude globale de la poésie. Néanmoins, il est important d’avoir toujours présent à l’esprit cet arrière-plan socio-historique pour ne pas se méprendre sur la portée et l’intérêt d’une œuvre.
Ainsi, la pratique de la censure, cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des écrivains, entraîne une conception problématique de la « modernité ». Par exemple, écrire un roman ne traitant que de la sphère privée peut nous paraître, à nous occidentaux, d’une grande banalité, c’est pourtant une prise de risque importante pour un auteur de RDA.
Il est donc nécessaire d’avoir l’ensemble de ces éléments à l’esprit avant de se lancer dans toute étude sur la littérature est-allemande. Nous allons à présent aborder la question de l’héritage culturel, qui se trouve être d’une importance capitale pour comprendre non seulement le fonctionnement de la littérature est-allemande, c’est-à-dire les impératifs auxquels elle était assujettie, les modèles qu’elle se devait de suivre, mais aussi dans quel contexte plus global prend place la réception des mythes antiques et bibliques.
Andrea Jäger, « Schriftsteller-Identität und Zensur: Über die Bedingungen des Schreibens im ‘realen Sozialismus’ », in : Literatur in der DDR: Rückblicke, Heinz Ludwig Arnold (éd.) München, Text + Kritik, 1991, p. 141 : « […] einen Beitrag zu einer Bildung des Menschen zu leisten, der als Garant der Harmonisierung ökonomischer und gesellschaftlicher Widersprüche gedacht war ».
Id., p. 138-139. Pour sa critique de Reich-Ranicki, Andrea Jäger se réfère à un article paru le 25 juin 1990 dans la Süddeutsche Zeitung.
Wolfgang Emmerich, Kleine Literaturgeschichte der DDR: Erweiterte Neuausgabe, Berlin, Aufbau Taschenbuch Verlag, 2000, p. 27.
Voir note 16 de l’introduction.
Peter Huchel, extrait de la troisième strophe de « Hubertusweg », in : Deutsch in einem anderen Land: Die DDR (1949-1990) in Gedichten, Rüdiger Mangel (éd.), Berlin, Edition Hentrich, 1990, p. 24.
Uwe Wittstock, Von der Stalinallee zum Prenzlauer Berg: Wege der DDR-Literatur 1949-1989,München, Piper, 1989, p. 29.