On peut difficilement faire l’économie d’une définition du concept d’héritage culturel (das Kulturerbe) lorsqu’on aborde la question de la politique culturelle menée en RDA. Nous nous attacherons d’abord à cerner ce qu’est l’héritage culturel et à en caractériser les implications idéologiques, avant de proposer une étude chronologique de l’évolution de ce concept au cours des quarante années d’existence de la RDA. Il nous paraît indispensable dans un premier temps de traiter la question de l’héritage culturel de manière globale, avant d’approfondir cette démarche par l’analyse plus précise d’un aspect particulier de cet héritage, celui des mythes antiques et bibliques, analyse qui fera l’objet d’un développement dans notre deuxième partie.
Constatons d’abord que si tout le monde parle de l’héritage culturel, rares sont ceux qui le définissent. Il semble s’imposer comme une évidence, et peut-être ce flou conceptuel est-il voulu par les autorités même, afin d’en faciliter la manipulation idéologique. D’après Wolfram Schlenker, la question de l’héritage culturel se pose dès les années trente pour les communistes, divisés entre le rejet total de la culture bourgeoise, même progressiste, que défend par exemple Johannes R. Becher, et la défense de cette culture en tant que pilier nécessaire à la lutte antifasciste, position défendue par Gregor Lukács35. Il s’agit en ce sens d’un outil idéologiquement déterminé, censé soutenir une intention politique précise.
Il semble que l’expression d’« héritage culturel » ne provienne pas directement des écrits de Marx et Engels, mais qu’elle ait été inventée par les communistes à partir des réflexions de ces deux philosophes sur les rapports entre la révolution et la tradition culturelle. Comme nous l’avons dit, elle s’impose vers le milieu des années trente, alors que se pose la question des modalités de la résistance au fascisme. Cette notion se voit définitivement institutionnalisée au cours des deux premières décennies d’existence de la RDA, ce qui n’a rien d’étonnant, dans la mesure où on comprend aisément que la question de la définition tradition littéraire puisse se poser avec particulièrement d’acuité à une période de grands bouleversements politiques, économiques et sociaux. En conséquence, le SED va se servir de l’héritage culturel comme d’un outil de propagande, dans le cadre d’une politique qui se fixe comme priorité l’éducation de l’homme socialiste à l’humanisme et à l’antifascisme36. Dès lors, l’héritage culturel sert surtout à postuler la continuité entre les valeurs de l’époque classique, celles d’un humanisme idéaliste, et celles du socialisme, du moins jusqu’en 1956. Mais la création tout à fait artificielle d’un héritage culturel ne pouvait aboutir qu’à un échec, comme le souligne le critique Werner Mittenzwei :
‘[…] le classicisme allemand, qui s’est toujours trouvé au centre des préoccupations de la politique culturelle autour de la question de l’héritage, n’est pas parvenu le moins du monde à exercer une influence comparable [à celle de la tradition antique ; C. F.].37 ’Des époques ou mouvements littéraires considérés comme mineurs ou secondaires par les hautes instances de la culture en RDA, tels que le Romantisme, ont eu au contraire un impact important sur les auteurs de l’époque, ce qui souligne très clairement une dichotomie existant entre les institutions culturelles et les écrivains, ainsi que le caractère problématique du concept d’héritage culturel au sens où l’entendaient les politiques. On avait en effet forgé de toutes pièces un héritage qui ne devait pas trouver d’héritiers.
Wolfram Schlenker, Das « kulturelle Erbe » in der DDR: Gesellschaftliche Entwicklung und Kulturpolitik 1945-1965, Stuttgart, Metzler, 1977, p. 57-59.
Id., p. 70.
À l’exception célèbre de Peter Hacks, dont l’œuvre s’inspire en grande partie du classicisme allemand ! Werner Mittenzwei, Kampf der Richtungen: Strömungen und Tendenzen der internationalen Dramatik, Leipzig, Reclam, 1978, p. 527. « [dass] die deutsche Klassik, die stets im Mittelpunkt der kulturpolitischen Bemühungen um das Erbe stand, nicht im entferntesten eine ähnliche Wirkung auszuüben vermochte [wie die Tradition der Antike; C. F.] »