1.2.1. Un concept dé-limité

L’héritage culturel est un concept difficile à déterminer. Il est clair que pour les critiques et chercheurs socialistes en sciences humaines, il n’englobe en aucun cas l’ensemble des créations artistiques passées, restriction qui paraît à première vue légitime, dès lors que l’on considère que les œuvres peuvent être de qualité inégale ou plus ou moins démodées selon les époques. L’évolution historique procède en ce sens à une première sélection parmi les œuvres que nous ont léguées les siècles précédents. Le critique Hans-Dietrich Dahnke, qui se situe tout à fait dans la ligne de la politique culturelle menée par le SED, justifie cette approche restrictive du concept d’héritage culturel par l’idée que le lecteur procède, parmi les œuvres et courants artistiques, à un choix qui est motivé par des raisons historiques et sociales :

‘Le principe méthodologique fondamental que nous employons pour forger notre rapport à l’héritage est celui de l’appropriation historico-critique.38

Tous les êtres vivants étant soumis aux lois de l’évolution historique, c’est cette dernière qui détermine quel est l’héritage culturel le plus approprié à une société précise. Ainsi, c’est la société elle-même, son état à un moment donné, qui justifie le choix des œuvres d’art de référence. Or, ces assertions simplistes se montrent rapidement très problématiques :

‘Notre conception de l’héritage culturel a pour point de départ la réalité de la société actuelle, ses exigences et ses intérêts, ses devoirs et ses problèmes.39

En effet, quelle est cette « réalité de la société actuelle » ? Dahnke en parle comme d’une donnée objective, univoque et évidente, comme si ses concitoyens formaient un ensemble homogène. Les goûts et les affinités de l’amateur d’art individuel se trouvent dès lors englobés dans ceux d’une masse sociale indéterminable et indéterminée. Cette société, cette communauté abstraite représente évidemment un concept facilement manipulable : la classe dirigeante peut prendre, au nom du bien commun, des décisions éminemment partiales, idéologiques. Prenons l’exemple du concept de « Société de la littérature » (Literaturgesellschaft) :en janvier 1956, Johannes R. Becher, alors Ministre de la Culture de RDA, proclame, lors du quatrième congrès des écrivains, l’avènement d’une ère nouvelle, celle de la « société de la littérature ». Il la présente comme déjà effective et parle d’un rapport totalement changé entre l’homme et la littérature. Il crée ainsi de toutes pièces l’image d’une société composée de millions de lecteurs avertis. La Literaturgesellschaft se trouve clairement reliée à l’idéologie dominante, dans la mesure où elle permet, pour reprendre les termes de Becher, l’épanouissement d’une « nouvelle époque de l’art allemand », au service des paysans et du prolétariat. Étrangement, ce concept repose en partie sur une conception que porte la bourgeoisie éclairée du XVIIIe siècle d’une littérature comme institution centrale de la vie sociale, fondée sur la discussion raisonnée de tous les participants en vue de la réalisation d’une société humaniste. On trouve par exemple chez Schiller l’idée que le théâtre doit être une institution morale visant à éduquer le grand public, à l’améliorer sur le plan moral et à lui inculquer le goût du beau40. C’est dans un sens très proche, mais plus problématique, que Becher, dans son essai Von der Größe der Literatur, parlede l’écrivain comme d’un être collectif, de sa création comme d’un service humaniste, et du lecteur comme de la conscience de l’écrivain41. Cette conception de la Literaturgesellschaft comme une communauté littéraire presque organique donne une idée fausse de l’importance de la littérature pour les citoyens de RDA, et, outre qu’elle est une projection totalement utopique, elle réduit les lecteurs à une masse indivise aux aspirations homogènes.

Le caractère vague du concept d’héritage culturel en permet ainsi le dévoiement idéologique. Rapidement, on se rend compte qu’il permet de classer les mouvements littéraires en « bons » et « mauvais », sans que les critères de sélection soient jamais clairement donnés. Le « bon » héritage culturel, celui qu’il faut soigner, est « humaniste »42. Ce terme, pourtant récurrent dans les discours de politique culturelle, n’est jamais explicité, il renvoie à la littérature du classicisme allemand,puis englobe aussi, à partir de 1956, la littérature prolétarienne et révolutionnaire internationale, tandis que des mouvements « décadents » tels que le romantisme, le symbolisme et, dans le domaine de l’art, le cubisme sont frappés d’ostracisme. En fait, l’héritage « humaniste » fait souvent l’objet de définitions négatives ; ainsi, on le définit par ce qu’il n’est pas, à travers l’exclusion des œuvres antihumanistes, comme nous pouvons le vérifier dans le programme présenté par le Ministère de la Culture en 1954, dans la revue Sinn und Form :

‘Là où vit et s’épanouit l’art populaire, il n’y a pas de place pour un art antihumaniste. Là où des Allemands expriment ce qu’ils ressentent envers leur nation dans leur langue maternelle, on empêche la destruction de la culture, prônée par les Américains, de se répandre, ainsi que le kitsch et l’art de bas étage. […] Quand on évoque la culture humaniste d’autres peuples, on exclut d’emblée la propagation d’œuvres qui se mettent au service d’objectifs impérialistes, d’un affairisme immonde ou encore de la recherche du sensationnel.43

Mais comment distinguer entre une œuvre humaniste et une œuvre antihumaniste ? Ce flou définitionnel voulu permet évidemment à la censure de s’exercer en toute liberté et de manière arbitraire.

Notes
38.

Hans-Dietrich Dahnke, Erbe und Tradition in der Literatur, Leipzig, VEB Bibliographisches Institut, 1981, p. 39 : « Das methodische Grundprinzip, auf dessen Basis wir unser Verhältnis zum Erbe gestalten, ist die historisch-kritische Aneignung. »

39.

Id., p. 37 : « Unsere Erbeauffassung geht von der gegenwärtigen gesellschaftlichen Wirklichkeit, ihren Erfordernissen und Interessen, Aufgaben und Problemen aus. »

40.

Friedrich Schiller,« Über den Gebrauch des Chors in der Tragödie »(préface de la pièce Die Braut von Messina), in : Werke und Briefe in zwölf Bänden, Matthias Luserke (éd.), vol. 5, Frankfurt am Main, Deutscher Klassiker Verlag, 1996,p. 281-282. « Es ist nicht wahr, was man gewöhnlich behaupten hört, daß das Publikum die Kunst herabzieht; der Künstler zieht das Publikum herab (...). Das Publikum braucht nichts als Empfänglichkeit, und diese besitzt es. (...) Zu dem Höchsten bringt es eine Fähigkeit mit, es erfreut sich an dem Verständigen und Rechten, und wenn es damit angefangen hat, sich mit dem Schlechten zu begnügen, so wird es zuverlässig damit aufhören, das Vortreffliche zu fordern, wenn man es ihm erst gegeben hat. »

41.

Cité par Ulrich Schmidt, « Abschied von der ‘Literaturgesellschaft’? Anmerkungen zu einem Begriff », in : Literatur in der DDR. Rückblicke, op. cit., p. 45-52.

42.

Citons en exemple un passage d’une réunion du Conseil des Ministres avec des représentants de l’Académie des Beaux-arts de Berlin-Est : « Un grand art socialiste remplit aujourd’hui une importante mission nationale, en ce qu’il élève les meilleures traditions de l’art humaniste allemand et qu’il montre la République Démocratique Allemande comme le porte-parole de l’art humaniste pour l’ensemble de la nation. » (« Eine große sozialistische Kunst erfüllt heute eine wichtige nationale Mission, indem sie die besten Traditionen der deutschen humanistischen Kunst höherführt und die Deutsche Demokratische Republik als die Sachwalterin der humanistischen Kunst für die ganze Nation zeigt. ») Cette citation met en outre l’accent sur la création d’une continuité littéraire artificielle que nous évoquions précédemment. In : Sinn und Form, 14 (1962), H. 2, p. 322.

43.

« Programmerklärung des Ministeriums für Kultur », in : Sinn und Form, 6 (1954), 2. H., p. 308 et 314. « Wo die Volkskunst lebt und blüht, ist kein Platz für eine antihumanistische Kunst. Wo deutsche Menschen in ihrer Muttersprache ihrem eigenen nationalen Empfinden Ausdruck geben, ist den Einflüssen amerikanischer Kulturzerstörung, dem Kitsch, dem Schund den Boden entzogen. [...] Wenn von der humanistischen Kultur anderer Völker gesprochen wird, so ist damit bereits die Grenze gezogen gegenüber der Propagierung von Werken, die imperialistischen Zielen, übler Geschäftemacherei und Sensationshascherei dienen. »