1.2.2. Une approche utilitariste de la culture

Finalement, le dévoiement idéologique du concept d’héritage culturel n’est pas étonnant, dans la mesure où la littérature est conçue comme une arme au service de la politique. Aussi, dans ces mots d’une doctorante est-allemande, prenant à son compte la ligne officielle du SED, l’héritage culturel est mis en relation avec les notions d’efficacité et de productivité :

‘Le caractère exemplaire de l’héritage ne réside pas pour nous dans un impératif catégorique immuable qui traverserait les siècles, ni dans une positivité ou une négativité morale abstraite, mais dans sa potentialité de devenir à nouveau productif pour la société.44

Au premier abord, cette définition semble sensée, dans la mesure où est rejetée toute approche épigonale de l’art, toute attitude qui vise à imiter l’art des siècles passés et à en idéaliser la valeur simplement parce qu’il est passé. Mais on se rend compte qu’elle occulte une question fondamentale : qui définit ce qui est productif et ce qui ne l’est pas ? Or, ce n’est ni la société, ni la classe ouvrière ou paysanne, ni l’intelligentsia est-allemande qui a ce pouvoir, mais bien le SED et son système de censure et de répression tentaculaire45. Dès les premières années de construction de la RDA s’opère un glissement subtil, mais abusif, du concept d’utilité politique à celui de vérité : tout ce qui est utile à la consolidation de l’État est nécessairement et intrinsèquement vrai. Dès lors, il n’y a plus de place pour la multiplicité des perspectives et des points de vue. On assiste au dévoiement de termes et concepts marxistes que l’on contraint dans un corset idéologique totalement factice. L’héritage culturel est alors définitivement asservi à l’idéologie.

Notes
44.

Dorothea Gelbrich, Antikerezeption in der sozialistischen deutschen Lyrik des zwanzigsten Jahrhunderts: Die Begründung einer neuen Rezeptionstradition im lyrischen Schaffen Bechers, Brechts, Maurers und Arendts, Leipzig, Dissertation Karl-Marx-Universität, 1974, p. 3. « Der Vorbildcharakter des Erbes besteht für uns nicht in einem statisch über die Zeiten hinwegreichenden kategorischen Imperativs, nicht in einer abstrakt moralischen Positivität und Negativität, sondern in seinen Potenzen, erneut gesellschaftlich produktiv zu werden. » La thèse de Dorothea Gelbrich d’où est tirée la citation nous livre des informations capitales sur ce qu’était la position des universitaires et des critiques littéraires proches du pouvoir sur l’héritage culturel.

45.

Pour une description précise du système de la censure qui se met en place en RDA à partir de 1951, on peutconsulter l’article de Joachim Lehmann « Vom ‘gesunden Volksempfinden’ zur Utopie: Literaturkritik der DDR im Spannungsfeld von Zensur und Literatur », in : Literatur in der DDR. Rückblicke, op. cit., p. 117-126.