1.2.3. Un concept au service de la lutte idéologique : approche chronologique

Le statut et la délimitation de l’héritage culturel ont bien sûr évolué tout au long de l’histoire de la RDA et on constate une émancipation progressive certaine. Il faut rappeler ici que la question de l’héritage culturel soulève également le problème de l’autonomie de la littérature. Les débats nombreux et passionnés qui eurent lieu au cours des quatre décennies d’existence de la RDA, prioritairement dans le domaine poétique d’ailleurs, montrent qu’il ne s’agissait pas uniquement d’une question de perpétuation de traditions littéraires. Choisir d’exclure complètement certains mouvements littéraires de l’héritage culturel revient en effet à rejeter l’idée d’une autonomie de la littérature et à la subordonner au champ du politique. Dans cette vision, la littérature doit être modelée, encadrée et guidée par le politique. À l’opposé de cette approche, des écrivains comme Stephan Hermlin et Fritz Mierau défendent l’indépendance et l’unité de la littérature qui n’a pas, selon eux, à être découpée en différents mouvements plus ou moins adaptés aux objectifs de la littérature socialiste :

‘Il n’y a pas de séparation entre tous les courants littéraires possibles et ce que nous appelons la littérature socialiste : la littérature est un seul courant.46 ’ ‘Au vu de la complexité de ces transitions [entre les mouvements littéraires, C.F.], les théories sur des « lignes dans l’héritage » sont vouées à l’échec. Car il ne s’agit pas de lignes mais de réseaux de questionnements, de rapports, de luttes. 47

Cette approche, défendue par la plupart des grands écrivains de RDA, ne trouvera une certaine résonance auprès de la critique littéraire et du milieu universitaire qu’au cours des années soixante-dix, comme en témoigne l’article de Manfred Starke publié en 1975 dans Sinn und Form, d’où sont tirées les citations précédentes.

Nous souhaitons proposer, dans cette partie, une approche chronologique synthétique de l’évolution du concept d’héritage culturel avant de revenir plus en détail sur les différentes périodes que nous aurons distinguées.

Évidemment, on peut reprocher à cette chronologie synthétique d’être trop sommaire et de caricaturer les avis en présence, mais elle a le mérite de mettre en avant des phases qui correspondent également à l’évolution du regard porté sur les mythes antiques et bibliques, comme nous le verrons plus loin. Pour être plus précis, il faut néanmoins souligner qu’il existait encore une troisième voie dans les années cinquante, celle du réalisme socialiste, qui réduisait l’héritage culturel à la littérature révolutionnaire-prolétarienne, éventuellement à la littérature « bourgeoise de gauche » des XIXe et XXe siècles (dont feraient partie des auteurs comme Heine, Heinrich Mann, Erwin Strittmatter…) tout en rejetant tout courant moderne, c’est-à-dire l’expressionnisme, le surréalisme, le mouvement décadent… Il s’agit là de la position de nombreux politiciens de la culture et critiques littéraires, qui prône la ligne « Heine-Weerth-Weinert », du nom des trois auteurs « progressistes » distingués dans l’héritage culturel comme des modèles incontournables pour tout jeune écrivain socialiste.

Notes
46.

Stephan Hermlin, cité par Manfred Starke, « Zu den Literaturdebatten der letzten Jahre », in : Sinn und Form, 27 (1975), H. 1, p. 184. « Es gibt keine Mauer zwischen allen möglichen Literaturen und dem, was wir sozialistische Literatur nennen: die Literatur ist ein Strom. »

47.

Fritz Mierau, cité par Starke, ibid. « Angesichts dieser schwierigen Übergänge versagen Erbe-‘Linien’-Theorien. Denn nicht um Linien handelt es sich, sondern um Felder von Fragestellungen, von Verhältnissen, von Kämpfen. »