1949-1956

L’opposition entre les deux groupes pro-Lukács et pro-Brecht dans les années cinquante tourne rapidement au pugilat idéologique entre des clans qu’on peut désigner, comme c’est le cas dans la littérature critique de RDA, par les termes d’« Anciens » et de « Modernistes » ou d’« Avant-gardistes ». Chaque groupe assure tirer sa légitimité du communisme, les uns du léninisme, les autres du marxisme. Les défenseurs de Lukács se fondent sur la déclaration de Lénine rappelant que :

‘La culture du prolétariat doit former la continuité logique de la somme des connaissances que l’humanité a acquises sous le joug de la société capitaliste, de la société de propriétaires terriens, de la société de fonctionnaires.48

Les défenseurs de Brecht, quant à eux, avancent la légitimité de la rupture en s’appuyant sur une citation extraite du Manifeste du Parti communiste :

‘La révolution communiste est la rupture la plus radicale avec les rapports de propriété traditionnels ; rien d’étonnant à ce que, dans le cours de son développement, elle rompe de la façon la plus radicale avec les vieilles idées traditionnelles.49

D’après Manfred Starke, Lukács part du principe que Marx et Engels n’avaient que peu d’estime pour les philosophes et écrivains de leur temps pour justifier le fait que les communistes ne devraient pas se préoccuper des auteurs du tournant du siècle et du XXe siècle, qui n’arrivent pas à la cheville d’un Cervantès, d’un Goethe ou d’un Balzac50. Très vite, le débat tourne au règlement de compte politique entre les « dogmatiques » d’une part et les « opportunistes » d’autre part.

Le fait est que la rigidité des représentants des deux groupes, leur condamnation à l’emporte-pièce de mouvements littéraires, modernes ou anciens, ont longtemps bridé la progression de la littérature et de l’art en général en RDA. Ainsi, Wolfgang Harich, un des partisans les plus emblématiques de la conception de Lukács, dénonce avec force dans le domaine théâtral la « manie se développant comme une épidémie de retravailler les œuvres traditionnelles », le marécage de plus en plus profond « qui va finir par balayer de nos scènes un classicisme non remanié, tiré directement à sa source51 ». Ce genre de déclaration enflamme les partis, les avant-gardistes (Brecht) reprochant alors aux dogmatiques (Lukács) de ne pas comprendre la réalité du monde qui les entoure, de fuir leurs responsabilités et d’idéaliser la littérature. Si cette appréciation est sans doute caricaturale, il n’en demeure pas moins vrai que certains défenseurs du classicisme, dont Wolfgang Harich, Helmut Holtzhauer, Hans-Heinrich Reuter ont par moment des positions réactionnaires vis-à-vis de la littérature moderne. Voici une citation de Hans-Heinrich Reuter, qui dénonce des traits décadents chez Brecht et consorts :

‘Une once de pornographie par-ci, une bonne dose de cynisme par-là… On retrouve même des traits de snobisme – le stigmate de tout mouvement avant-gardiste, qui incline à confondre la révolte destructive avec la révolution constructive.52

De la même manière qu’il y a des dissensions au sein du groupe défendant Lukács, le camp brechtien n’est pas à l’abri non plus de divergences de points de vue, notamment entre ceux qui souhaitent réellement toute rupture avec la littérature passée et ceux qui, à l’instar de Brecht, ne sont pas opposés à une réappropriation efficace de l’héritage culturel. Les premiers se retrouvent tout à fait dans la politique culturelle proclamée à Bitterfeld en 1959.

Notes
48.

W. I. Lenin, Die Aufgaben der Jugendverbände, in : Ausgewählte Werke in sechs Bänden, vol. 5, Berlin, Dietz Verlag, 1970 sqq., p. 684. « Die proletarische Kultur muß die gesetzmäßige Weiterentwicklung jener Summe von Kenntnissen sein, die sich die Menschheit unter dem Joch der kapitalistischen Gesellschaft, der Gutsbesitzergesellschaft, der Beamtengesellschaft erarbeitet hat. »

49.

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, Paris, Mille et une nuits, 1994, p. 41.

50.

Manfred Starke, « Zu den Literaturdebatten der letzten Jahre », in : Sinn und Form, 27 (1975), H. 1, p. 190-191.

51.

Id., p. 195 : « Wolfgang Harich […] sprach von der ‘epidemisch um sich greifenden Manie, Überliefertes zu bearbeiten’, ja, von einem immer höher steigenden Sumpf, ‘der unbearbeitete, frisch vom Faß gezapfte Klassik von unseren Bühnen bald verdrängt haben wird’. »

52.

Cité par Starke, op. cit., p. 198 : « Ein Tropfen Pornographie hier, ein reichlicher Schuß Zynismus da... Auch der snobistische Einschlag – Stigma noch jeder avant-gardistischen Bewegung, die dazu neigt, destruktive Revolte mit konstruktiver Revolution zu verwechseln – fehlt nicht. »