1971-1989

La critique est alors bien obligée de prendre en compte cette évolution et c’est ainsi que l’article d’Adolf Endler « Im Zeichen der Inkonsequenz », publié en 1971 dans la revue Sinn und Form, marque le commencement, selon nous, de la phase d’ouverture que nous avons évoquée plus haut. Adolf Endler, le mentor et porte-parole des jeunes poètes de l’École saxonne et le théoricien de la nouvelle poésie, y pose la question du rapport entre la littérature, les sciences littéraires et la critique. Son article prend par moments l’allure d’un pamphlet contre la critique littéraire de RDA, qui juge une œuvre sur des critères politiques, sociologiques et littéraires obsolètes. Il reproche aux critiques d’avoir une approche normative, dogmatique et partiale des textes contemporains est-allemands et de s’être complètement coupés des préoccupations des écrivains56. En outre, les critiques n’ont selon ses dires aucune connaissance de la littérature mondiale contemporaine, qui est pourtant essentielle à quiconque souhaite comprendre et a fortiori « critiquer » la jeune littérature de RDA :

‘Une germanistique qui mesure encore et toujours la nouvelle poésie à l’aune des positions du classicisme de Weimar et de la poésie prolétarienne-révolutionnaire des années vingt et trente ne peut plus être d’aucune aide en effet à un poète d’aujourd’hui, qui se tient à la pointe de son temps, tout comme en est incapable une germanistique qui sacrifie la poésie prolétarienne-révolutionnaire et le classicisme de Weimar à une « modernité » étroite d’esprit.57

Dans ce passage essentiel, Adolf Endler rejette fermement les trois conceptions du rapport à l’héritage culturel que nous avons distinguées au début de cette partie et prône l’ouverture à la littérature mondiale, ce qui indique bien que ce rapport est en train d’évoluer. Si son propos est peut-être un peu caricatural, il n’en demeure pas moins vrai que la critique littéraire déborde trop souvent sur le terrain du politique et qu’elle prend des allures de règlements de compte. Citons à titre d’exemple un passage de l’article de Heinz Czechowski, qui atteste les propos d’Endler sur la subjectivité de la critique littéraire. Czechowski s’en prend au critique Michael Franz qui porte aux nues la poésie de son collègue Dr. Weisbach, tout en dénigrant les travaux des poètes Kunert et Mickel, qui pourtant feront quelque temps plus tard partie des grands noms de la poésie est-allemande…

‘Il [Michael Franz, C. F.] écrit que : « ce qui est chez Mickel ou encore chez Kunert de l’ordre de l’exception, prend toute son ampleur chez Weisbach. Ses poèmes sont à saisir comme l’expression d’une sensualité émancipée, telle qu’elle n’apparaît chez aucun autre auteur. On n’y trouve pas non plus cette crispation, ce caractère affecté, appliqué qui imprègnent les meilleurs poèmes d’amour de Kunert. Weisbach ne se lamente pas non plus comme Mickel ; ses vers sont masculins, pas féminins comme tant d’échantillons de notre poésie d’amour. »58

Il est inutile sans doute de demander qui a déjà lu un seul poème de Weisbach… Au-delà de son aspect polémique, cette citation, prise parmi tant d’autres du même acabit, vaut surtout par la démonstration de l’aveuglement idéologique et de l’ineptie dont témoigne une grande partie des travaux de critiques.

L’article de Manfred Starke que nous avons déjà évoqué confirme cette tendance à l’ouverture face à l’héritage culturel. Starke s’oppose par exemple à une vision réductrice de l’héritage, c’est-à-dire à la condamnation et à l’exclusion de pans entiers de l’histoire littéraire. Mais il faut tout de même apporter quelques restrictions à mouvement d’ouverture aux courants artistiques réprouvés plus tôt. Certes, les écrivains disposent d’une plus grande liberté dans les années soixante-dix et quatre-vingt dans le choix de leurs influences et sources, ce qui se traduit par un gain en qualité considérable de la littérature est-allemande. Des mouvements artistiques tels que le Romantisme, des écrivains considérés auparavant comme des représentants d’une modernité décadente tels que Kafka59 et Trakl60 reçoivent un accueil plus favorable des critiques. Mais l’approche générale de l’héritage culturel reste dominée par l’idéologie. Ainsi, Starke continue de penser que la littérature est subordonnée aux intérêts matériels et aux intérêts de classe61. Selon Dahnke, il est incontestable que c’est dans la société socialiste que les traditions culturelles, l’héritage philosophique et littéraire sont les mieux compris et les mieux utilisés. Il s’agit là d’une méthode fréquemment utilisée pour la réappropriation idéologique d’un texte du passé ou d’une idée, d’un événement historique. Il suffit de voir ledit texte dans une perspective historique comme l’expression incomplète (nécessairement incomplète étant donné les structures sociales dans lesquelles vivait l’auteur) d’une vérité à porter à son terme. Dans cet ordre d’idée, les socialistes de RDA sont donc les seuls, de leur point de vue, à pouvoir saisir la vérité contenue dans cet héritage, ainsi qu’à comprendre le passé dans sa vérité historique62. Mais qu’est-ce que cette « vérité » du passé ? Existe-t-il une seule interprétation valable de l’Histoire ? Ces assertions plus que douteuses d’un point de vue intellectuel montrent clairement que l’idéologie prend encore et toujours le pas sur l’approche scientifique dans le domaine des sciences humaines et de la critique d’art.

Il nous a semblé nécessaire de brosser ce tableau général, afin de replacer le problème de l’héritage des mythes antiques et bibliques dans le contexte plus large de l’héritage culturel. Nous reviendrons plus précisément sur la réception des mythes antiques et bibliques dans la deuxième partie de notre travail. Auparavant, nous souhaitons centrer notre réflexion sur la question du mythe, de sa définition et de ses attributs.

Notes
56.

Adolf Endler, « Im Zeichen der Inkonsequenz: Über Hans Richters Aufsatzsammlung ‘Verse Dichter Wirklichkeiten’ », in : Sinn und Form, 23 (1971), H. 6, p. 1363.

57.

Id., p. 1366 : « Eine Germanistik, die nur immer wieder die neue Poesie an den Positionen der Weimarer Klassik oder der proletarisch-revolutionären Lyrik der zwanziger und dreißiger Jahre mißt, kann in der Tat keinem Poeten von heute mehr helfen, der auf der Höhe der Zeit steht, so wenig wie eine Germanistik, die die proletarisch-revolutionäre Lyrik einer engbrüstigen ‘Moderne’ aufopfert. »

58.

Cité par Heinz Czechowski, « Es geht um die Realität des Gedichts! », in: Sinn und Form, 24 (1972), H. 4, p. 899. « So heißt es [bei Michael Franz; C. F.]: ‘Was bei Mickel oder auch bei Kunert Ausnahme, das ist bei Weisbach voll ausgeprägt. Seine Gedichte sind wie bei keinem anderen zu nehmen als Ausdruck emanzipierter Sinnlichkeit. Ihnen fehlt auch die Verkrampftheit, Forciertheit, Bemühtheit der besseren Liebesgedichte Kunerts. Weisbach lamentiert auch nicht wie Mickel; seine Verse sind männlich, nicht feminin wie so viele Proben unserer Liebslyrik.’ »

59.

Le cas de la réception de Kafka en RDA est paradigmatique en ce qui concerne la succession de périodes de « gel » et de « dégel », de durcissement et de détente donc, dans la politique culturelle est-allemande. Ainsi, au tournant des années soixante, Peter Huchel parvient à publier des textes de Kafka dans la revue littéraire Sinn und Form dont il est le rédacteur en chef ; en 1962, il fait même paraître l’essai de Ernst Fischer « aliénation, décadence, réalisme », véritable plaidoyer en faveur des classiques de la Modernité Joyce, Proust et Kafka. Mais à la fin de 1962, Huchel ne peut plus tenir sa position et doit démissionner, victime de la politique culturelle restrictive en marche depuis Bitterfeld. En mai 1963, la conférence internationale sur Kafka, qui se tient à Liblice, n’a pour conséquence que le durcissement des positions anti-modernes en RDA, alors qu’Ernst Fischer et Roger Garaudy avaient osé dire que les paraboles de Kafka sur l’aliénation étaient également d’actualité pour les pays du réalisme socialiste. Pourtant, à partir de 1965, les œuvres de Kafka sont une à une publiées en RDA et leur influence se lit clairement dans la littérature des années quatre-vingt, chez des auteurs comme Gert Neumann ou Wolfgang Hilbig.

60.

La réhabilitation de Trakl, considéré comme écrivain décadent en RDA, est en partie due à l’essai remarquable de Franz Fühmann sur l’œuvre du poète autrichien, Vor Feuerschlünden: Erfahrungen mit Georg Trakls Gedicht, qui paraît en 1982. La recension qu’en fait le critique et chercheur littéraire Volker Riedel montre deux choses : l’ouverture de la sphère littéraire à des mouvements critiqués auparavant et la précarité de cette ouverture, alors que nous sommes en 1983, dans la mesure où Riedel est obligé de la défendre, ce qui montre bien qu’elle n’est pas encore la norme. Riedel explique notamment que la division de la littérature en catégories antagonistes était légitime pendant la phase de construction du socialisme, mais qu’elle ne fait plus sens dans les années quatre-vingt, qui doivent défendre la prise en compte de l’ensemble de l’héritage culturel. Volker Riedel, « Gedanken zu Fühmanns Trakl-Essay », in : Sinn und Form, 35 (1983), H. 1, p. 222-223.

61.

Manfred Starke, op. cit., p. 187.

62.

Hans-Dietrich Dahnke, Erbe und Tradition in der Literatur, op. cit., p. 14 et 15.