1.3.3. Rapports entre mythe et langage

Comme nous l’avons évoqué, les structuralistes, parmi eux Claude Lévi-Strauss et Roland Barthes, ont défini le mythe comme un langage, voire une parole78. Barthes avance l’idée selon laquelle toute chose, tout phénomène peut être dit mythique, à partir du moment où il est objet de discours :

‘On voit par là que le mythe ne saurait être un objet, un concept, ou une idée ; c’est un mode de signification, c’est une forme. […] puisque le mythe est une parole, tout peut être mythe, qui est justiciable d’un discours.79

En guise d’exemple de mythes contemporains, il cite le catch, le cinéma, le Tour de France et le plastique. Le support du mythe n’est donc pas nécessairement un texte écrit ou un récit, il peut être de nature graphique (une photographie, une publicité) ou bien un sport, une matière, un divertissement. Cette définition apparaît rapidement problématique, en ce sens que le concept de mythe chez Barthes devient un véritable fourre-tout, qui va jusqu’à élever au rang de mythe le bifteck-frites80. On peut sans doute dire qu’en ce qui concerne le dernier exemple, le sémiologue confond symbole et mythe et qu’un phénomène de mode n’est pas forcément mythique, il s’agit là d’un abus de langage. En fait, la théorie barthienne ne convainc pas car elle gomme la composante narrative du mythe, qui en est pourtant un élément essentiel.

Mais les réflexions de Barthes ont le mérite de poser le mythe comme système, qu’il nomme « système sémiologique second81 ». Si l’on suit son idée, le mythe est à comprendre comme un métalangage qui se construit à partir d’une chaîne sémiologique préexistante, c’est-à-dire qu’il utilise la langue pour former son propre système. Ainsi, le signe (formé d’un signifiant et d’un signifié) au niveau de la langue devient le signifiant, la forme du mythe, à un niveau supérieur. Cette forme acquiert un sens nouveau (un concept, un signifié) pour former un nouveau signe, qu’est le mythe. Si, à nouveau, on peut critiquer la définition de mythe comme signe car, selon nous, le modèle structural du langage n’est pas transposable au mythe, il est intéressant de penser que le mythe travaille à partir de la matière du langage, qu’il la transforme lors d’une transsubstantiation dont les règles ne sont toujours pas complètement élucidées pour l’instant. Le mythe n’est ni symbole, ni signe, ni parole, ni langage, c’est un mode d’expression qui utilise un langage préalablement constitué et qui véhicule une logique et une pensée propres.

L’idée que le mythe fonctionne comme un mode d’expression nous permet d’établir une dissociation très intéressante entre d’une part, la matière et les outils utilisés (le langage, les mythèmes…) et d’autre part, le sens, le message du mythe. Ces deux niveaux s’influencent bien sûr mutuellement, et, lorsqu’on analyse un mythe, on ne saurait étudier la forme sans le fond. Mais nous pouvons ainsi comprendre la raison de la confusion fréquente entre religion et mythe : c’est que la religion, cette forme de la conscience dans la terminologie marxienne, peut recourir à l’occasion au mode d’expression qu’est le mythe, c’est-à-dire travailler le réel avec les mêmes outils que le mythe, utiliser sa forme, tout en délivrant un message distinct, qui en appelle à la foi du destinataire. C’est en ce sens qu’il nous semble justifié de parler de mythes bibliques pour les narrations que rapportent les textes sacrés car elles sont de même nature que les mythes antiques, elles en présentent les mêmes caractéristiques, et seule leur fonction diffère, en tout cas à l’époque moderne. Ce système explique également que d’autres formes de la conscience humaine, telles que la morale, la philosophie, le droit ou l’art puissent se parer à l’occasion des atours du mythe, comme c’est le cas avec le mythe du bon sauvage, qui touche aux domaines de la philosophie et de la morale. Selon nous, les formes de la conscience ne constituent pas des catégories imperméables, elles s’interpénètrent au contraire, notamment à travers cet outil, ce système de représentation que constitue le mythe au même titre que les concepts ou les images. C’est ainsi que des mouvements politiques non religieux, tels que le communisme, peuvent avoir recours par moments aux caractéristiques du mythe ou de la religion, sans que cela apparaisse comme contradictoire, puisque le message véhiculé acquiert une nouvelle fonction.

Ces remarques d’ordre général sur la nature du mythe et son mode de fonctionnement nous semblaient nécessaires avant d’aborder la question plus précise des concepts méthodologiques dont nous nous servirons pour analyser le traitement des motifs mythologiques dans les textes poétiques.

Notes
78.

Barthes emploie les deux termes de manière synonymique, ce qui rend parfois difficile la compréhension de ses théories.

79.

Roland Barthes, Mythologies, Paris, Éditions du Seuil, 1957, p. 215.

80.

Id., p. 77-79.

81.

Id., p. 221.