Dans La Révolution du langage poétique, la sémioticienne s’interroge sur les mécanismes entrant en jeu dans ce qu’elle appelle le « procès de la signifiance », c’est-à-dire le processus de constitution du sens, et partant, du langage, dans le cadre de la communication entre un sujet et autrui, et entre un sujet et la société, mais aussi au niveau de la pratique artistique, et donc littéraire :
‘Ce que nous désignons par signifiance est précisément cet engendrement illimité et jamais clos, ce fonctionnement sans arrêt des pulsions vers, dans et à travers le langage, vers, dans et à travers l’échange et ses protagonistes : le sujet et ses institutions.98 ’Selon elle, le sujet et les systèmes signifiants qu’il produit (langage courant, littérature, mythe, langage mathématique…) se fondent sur l’articulation dialectique de deux domaines hétérogènes, le sémiotique et le symbolique. Le sémiotique (ou chora sémiotique, terme qu’elle emprunte au Timée de Platon) désigne la première phase du procès de la signifiance, une étape présymbolique et préverbale, au cours de laquelle intervient l’ordonnancement, l’organisation (non logique) des pulsions de l’individu, des énergies qui circulent en lui selon un certain rythme. Ainsi, Kristeva définit l’origine du langage comme un espace indéterminé, associé au corps maternel, mouvementé mais rythmique, qui précède l’intégration des notions de spatialité et de temporalité. Cette définition ne recoupe pas tout à fait celle de la théorie freudienne de l’inconscient, en ce que la chora sémiotique englobe également les rapports du sujet préœdipien aux voix, couleurs, gestes de son environnement immédiat. À cette première étape logique et chronologique succède la phase thétique, expliquée comme une coupure dans le procès de la signifiance. Il s’agit d’une prise de position, d’une proposition, d’une énonciation qui marque le seuil et le passage vers l’ordre symbolique, social. C’est le moment de la signification, au cours duquel le flux sémiotique va se placer en position de signifiant et s’associer à un signifié. Le thétique a donc une nature double (signifiant et signifié) qui rappelle la scission entre l’ordre du sémiotique et celui du symbolique, régi par les lois sociales. Nous pouvons résumer ces réflexions par la figure suivante :
Le sémiotique demeure en fait un présupposé indéfinissable dans la théorie de la constitution du sens, puisqu’il correspond à une étape préconsciente du langage et qu’il n’est visible pour nous qu’après la coupure thétique, dans l’ordre du symbolique, mais on peut en deviner les traces dans le discours psychotique et dans l’art, selon des modalités différentes. Car l’art, et particulièrement le langage poétique, en reproduisant le procès de la signifiance, laissent affluer le sémiotique dans le symbolique.
‘C’est en reproduisant du signifiant – vocal, gestuel, verbal, que le sujet traverse la bordure du symbolique et accède à cette chora sémiotique qui est de l’autre côté de la frontière sociale.99 ’À la différence de la chora sémiotique, sous-jacente dans le langage naturel, qui est dépourvue de sens, celle reproduite dans l’art est signifiante, car elle est construite. Plus concrètement, les processus sémiotiques au sein du texte poétique renvoient aux transports d’énergie pulsionnelle repérables dans la structure phonématique (sons, rimes…) et mélodique (rythme, intonation). Dans le même ouvrage, Julia Kristeva forge les concepts de phénotexte et de génotexte, le premier désignant la partie du texte qui obéit aux lois de la communication, le second l’ensemble des phénomènes non linguistiques qui échappent à ces lois100.
La sémiotisation du symbolique ne se produit pas sans danger, dans la mesure où, si le flux sémiotique pulvérise le thétique et s’installe à sa place, s’hypostasiant comme autonome, le sujet bascule dans le discours psychotique. Contrairement à ce qui se passe dans la névrose, l’art, et donc le texte, nécessite le thétique, il le détruit pour en former un nouveau, car sans lui il n’y aurait qu’une destruction sans production de signification. Pour que l’art soit porteur de sens, le thétique doit être maintenu :
‘De sorte que seul le sujet pour qui le thétique n’est pas un refoulement de la chora sémiotique mais une position assumée ou subie, peut mettre en cause le thétique pour qu’une nouvelle disposition s’articule.101 ’Ce qui nous intéresse particulièrement dans cette théorie, c’est le fait que le procès de la signifiance tel qu’il est décrit par Kristeva repose sur l’articulation entre le subjectif et le social. Que ce soit dans l’art, dans le sujet ou dans la société, le sémiotique a la capacité de déplacer les limites des pratiques signifiantes, de subvertir les lois symboliques et donc de transformer les systèmes les plus rigides.
‘Ce procès hétérogène [de la signifiance ; C. F.], ni fond morcelé anarchique, ni blocage schizophrène, est une pratique de structuration et de déstructuration, passage à la limite subjective et sociale, et – à cette condition seulement, il est jouissance et révolution.102 ’La transformation sociale étant indissolublement liée à la transformation individuelle, la pratique textuelle peut donc bouleverser le sujet aussi bien que la société à travers le déplacement des structures signifiantes :
‘Le procès producteur du texte fait donc partie non pas de telle société assise, mais de la transformation sociale inséparable de la transformation pulsionnelle et langagière.103 ’L’artiste est dès lors vu comme le passeur d’une pulsion asociale, à la fois destructrice et constructrice, dans l’ordre du symbolique ; il donne à la société les moyens de se transformer, et donc de survivre, en laissant le sémiotique filtrer à travers le thétique. Ces réflexions nous paraissent très éclairantes lorsque nous les transposons dans le contexte de l’Allemagne de l’Est, où domine, dans le discours officiel, un rapport que l’on pourrait qualifier de « honteux » aux phénomènes de l’ordre de l’inconscient et de l’irrationnel, ces phénomènes que Julia Kristeva présente justement comme salutaires, à la condition d’être canalisés. Au cours de notre travail, nous nous appuierons sur ces réflexions pour penser le rapport entre langage poétique et transformation sociale. Ainsi, à quelles conditions un texte poétique ne fait-il que renforcer l’ordre symbolique en place et à quelles conditions et par quels procédés permet-il de le transgresser ? Notons que notre choix de ne travailler qu’à partir de textes poétiques se trouve renforcé par l’idée que c’est justement dans le langage poétique (et non dans la narration ou dans le métalangage) que l’afflux sémiotique est le plus visible et le plus important.
Terminons ce passage par la théorie kristévienne du langage avec une réflexion sur les rapports entre religion, mythe et langage poétique. Julia Kristeva place le mythe du côté du symbolique, dans la mesure où il s’agit d’un système de représentation qui organise le réel suivant les codes sociaux. Si cette vision est tout à fait valable, du fait de l’importance de la structure dans le fonctionnement du mythe et de sa fonction cohésive au sein d’une communauté, nous pensons que le mythe ne renie pas ses racines sémiotiques, ne serait-ce que par sa logique différente de celle du logos, qui fait la part belle à l’irruption et à l’assouvissement des pulsions104. Julia Kristeva instaure une distinction capitale entre le langage poétique et la religion, distinction que nous pensons devoir étendre au mythe. Selon elle, le langage poétique moderne s’oppose à la religion, où le thétique est posé comme base de la pratique signifiante dans un mouvement de rejet du sémiotique.
‘La mimesis et le langage poétique dont elle est inséparable, tendent plutôt à empêcher que le thétique devienne du théologique : que son imposition occulte le procès sémiotique qui le produit, et qu’il engage le sujet ainsi réifié en un ego transcendantal à ne se déployer que dans le système de la science ou de la religion monothéiste.105 ’Elle qualifie la science et le dogme de « doxiques106 », en ce qu’ils refoulent les racines sémiotiques de la doxa, élevant le thétique au rang de croyance d’où part la quête de la vérité. Kristeva entend par là que la religion et la science postulent la monosémie de la position, du jugement produit par la phase thétique : seule une chose est vraie dans ce système, et non son contraire. S’élabore alors tout un système d’idées vraies duquel on ne pourra plus dévier, à moins de basculer dans le faux. Le langage poétique au contraire, fondamentalement polysémique, s’attaque à la monosémie doxique et devient l’ennemi potentiel de la religion.
‘Non pas critique de la théologie, mais son ennemi interne/externe, qui en a reconnu la nécessité et la prétention. C’est dire que le langage poétique et la mimesis peuvent apparaître comme une démonstration complice du dogme, et on sait l’utilisation qu’en fait la religion ; mais ils peuvent aussi en faire fonctionner le refoulé, et alors, d’écluses pulsionnelles qu’ils étaient à l’intérieur de l’enceinte sacrée, ils deviennent les contestataires de sa pose. Ainsi le procès de la signifiance que ses pratiques déplient dans sa complexité, rejoint la révolution sociale.107 ’Ce passage se révèle être tout à fait capital pour notre réflexion car il souligne la double potentialité du langage poétique, comme soutien de la doxa ou germe de la contestation sociale. Nous sommes convaincue du fait que le mythe, par son aspect polysémique, se caractérise également par cette dualité, ce que Julia Kristeva sous-entend d’ailleurs dans la citation suivante :
‘[…] si le mythe d’abord, la religion ensuite visent à le justifier [l’ordre symbolique ; C. F.] en élaborant un système complexe de relations et de médiations, tout en réfutant cet interdit par le fait même qu’ils se produisent, varient et se transforment ; la poésie – la musique – la danse – le théâtre – l’« art » désignent d’emblée un pôle opposé à l’interdiction religieuse.108 ’Mais la potentialité subversive du mythe, découlant de sa nature polymorphe et polysémique, est présentée par Kristeva presque comme si elle se faisait à contrecœur et à l’insu du mythe, alors que nous pensons que c’est là une de ses fonctions essentielles109. Cohésion et rupture transgressive nous paraissent être deux modalités intrinsèques du mythe de valeur égale.
L’exposition de ces préliminaires théoriques a pour objectif de mettre en place le cadre réflexif dans lequel se déroulera l’étude analytique des textes poétiques est-allemands. C’est au travers du concept d’intertextualité que nous étudierons le rapport du texte poétique à d’autres textes suivant un axe diachronique (différentes variations d’un mythe par exemple), ainsi que l’intégration du mythe dans le corps du texte poétique suivant un axe synchronique. À cet effet, comme nous l’avons évoqué plus haut, nous aurons entre autres recours aux outils proposés par Gérard Genette et Tiphaine Samoyault. Notre approche visera donc à déterminer les modalités du processus intertextuel ainsi que ses fonctions. En outre, nous nous attacherons à replacer le texte poétique au cœur du contexte historique et social est-allemand auquel il est, selon nous, nécessairement relié, contrairement à ce qu’ont pu affirmer les structuralistes. C’est en ce sens que nous souhaitons étudier dans quelle mesure le mythe est ou non le porteur d’une pulsion sémiotique asociale, transgressive, propre à nourrir la contestation sociale et à subvertir la doxa, autrement dit l’opinion d’un groupe politique (véhiculée par le SED) posée comme normative.
Par ailleurs, nous nous permettrons, dans la suite de ce travail, d’utiliser les concepts kristéviens du « sémiotique » et du « thétique » dans un sens simplifié. Le « sémiotique » renverra dans notre étude à la sphère pré-civilisationnelle, c’est-à-dire à celle pré-langagière du corps, de l’inconscient, des pulsions. Elle ne correspond pas tout à fait au « ça » freudien, car elle englobe également l’individu, l’ego, par opposition à la société. Nous emploierons le concept de « thétique » pour désigner les structures sociales symboliques posées comme normatives, c’est-à-dire que nous ne prenons pas en compte le fait que chez Kristeva, le thétique n’est pas forcément doxique. Dans notre utilisation du terme, le « thétique » fera référence à la fixation définitive du sens, qui pose comme doxiques les structures sociales que sont les lois juridiques, le langage et ses codes syntaxiques, le discours politique officiel, religieux, idéologique, les lois morales… Si l’on veut, le « thétique » est, pour nous, synonyme d’autorité, de canon, de dogme, de loi, selon les domaines envisagés.
Julia Kristeva, La révolution du langage poétique. L’avant-garde à la fin du XIX e siècle : Lautréamont et Mallarmé, Paris, Éditions du Seuil, 1985, p. 15.
Id., p. 77.
Id., p. 83. Signalons que nous ne faisons que résumer les théories kristéviennes, qui sont en réalité beaucoup plus complexes que ce que nous exposons ici. Ainsi, le concept de chora sémiotique apparaît comme extrêmement obscur et confus, traversé de contradictions et d’imprécisions, par exemple lorsque Kristeva écrit que la chora présymbolique (logiquement et chronologiquement) est soumise en partie aux contraintes imposées par l’organisation sociale, « toujours déjà symbolique » (op. cit. p. 25). De la même manière, le concept de « génotexte » ne recoupe pas complètement celui de sémiotique, dans la mesure où il comprend à la fois les processus sémiotiques et ceux qui montrent le « surgissement du symbolique », donc le thétique. Le génotexte ne correspond donc pas à ce qu’on pourrait appeler un inconscient du texte. Du fait de leur flou définitionnel et de leur complexité, les concepts kristéviens ne sont que difficilement manipulables, et c’est la raison pour laquelle nous nous bornerons à utiliser ceux du « sémiotique » et du « thétique », dans un sens simplifié. Ses travaux nous apparaissent avant tout comme un tremplin propre à faire surgir des questionnements originaux et porteurs.
Id., p. 49.
Id., p. 15.
Id., p. 99.
C’est d’ailleurs ce que dit Julia Kristeva lorsqu’elle affirme que le sujet comme les systèmes signifiants qu’il produit fonctionnent selon la double modalité du sémiotique et du symbolique. Il ne s’agit pas ici d’une contradiction interne à son raisonnement : Kristeva défend l’idée que, à l’instar de la religion et de la science, le mythe refoule, renie le processus de production de la doxa thétique et donc l’étape sémiotique.
Julia Kristeva, op. cit., p. 58-59.
Ibid. Par « doxa », Kristeva désigne une opinion qui se transforme en norme.
Id., p. 61.
Id ., p. 78.
Ainsi, dans sa typologie des pratiques signifiantes, Julia Kristeva classe le récit mythique dans la catégorie de la narration, dans laquelle les décharges pulsionnelles sont limitées et ne traversent presque pas le thétique (op. cit., p. 87)