Marx ne développe pas de réflexion systématique sur le mythe. Celui-ci est étudié dans ses relations avec la conscience humaine et avec la religion et non ad se. Le foisonnement des idées du philosophe allemand sur la civilisation antique, éparpillées dans de nombreuses œuvres, un foisonnement qui n’est pas exempt de contradictions, d’incohérences ni de changements paradigmatiques, ajoute encore à la difficulté d’établir sa position sur ces sujets. Nous pouvons tout de même essayer d’en noter les points essentiels. Tout d’abord, il existe selon Marx différentes « formes de la conscience », qui reflètent les rapports qu’entretiennent les hommes avec le monde, avec leur environnement, avec leurs concitoyens : la religion, le droit, la morale, l’art, la philosophie… Ces formes de la conscience s’expriment dans la société à travers des représentations particulières, qui peuvent former des systèmes structurés, comme celui de la mythologie. Ces systèmes sont des formes sociales, car ils sont d’une part connus et partagés par un grand nombre de personnes dans une société et, d’autre part, parce qu’ils expriment de façon plus ou moins indirecte l’essence de l’homme et la réalité de ses rapports avec les autres.
Les systèmes de représentation s’appuient eux-mêmes sur les instruments intellectuels que sont les mythes, les idées, les images, les normes, les valeurs, les projets etc. Ces instruments constituent ce que Marx appelle le « langage de la vie réelle158 ». Certes, les représentations qu’ils véhiculent peuvent tout à fait être illusoires, fantasmées, elles ne sont pas forcément réelles : Marx pense en effet que l’imaginaire social peut parfois être fondé sur une vision faussée qu’ont les hommes des choses, comme c’est le cas pour la religion. Mais du moment qu’ils perçoivent les choses ainsi, ils en font une réalité à travers les actions qu’ils accomplissent. Par exemple, en suivant les rituels de l’Église, les croyants font du royaume de Dieu une réalité sociale et historique, alors que, selon Marx, il s’agit d’une production de l’imaginaire. Donc, les mythes peuvent véhiculer une image théoriquement fausse, mais qui n’en a pas moins une existence réelle à travers ses applications concrètes. Dans cette pensée, le mythe, au même titre que les autres instruments intellectuels, sert à donner un sens aux actions humaines concrètes, l’homme pouvant grâce à lui théoriser son expérience.
Karl Marx, Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 20.