2.1.3. Fin de la religion et fin du mythe

La réflexion sur le mythe est intimement liée chez Marx à celle sur la religion. Le philosophe allemand comprend la mythologie comme « un système de signes déposés par la tradition et sédimentés historiquement159 ». En ce sens, la mythologie est non seulement une des formes d’expression dont se sert la religion, à côté d’autres formes comme la parabole ou la généalogie, mais elle peut aussi être utilisée par d’autres formes de la conscience, telles que le droit ou l’art.

Contrairement à ce qu’on a pu affirmer, Marx n’est pas un pourfendeur radical de la religion, il ne la rejette pas en bloc. Ainsi, sa formule sur la religion comme opium du peuple a été sur-interprétée comme signe de sa volonté de faire de la lutte antireligieuse un objectif révolutionnaire. Or, Marx écrit précisément dans Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie :

‘La détresse religieuse est, pour une part, l’expression de la détresse réelle, et, pour une autre, la protestation contre la détresse réelle. La religion est le soupir de la créature opprimée, la chaleur d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple.160

Remarquons tout d’abord que la métaphore de l’opium pour caractériser la religion est pratiquement un lieu commun de la philosophie allemande. On la retrouve par exemple chez Hegel ou chez Kant, qui écrit dans ses cours de pédagogie :

‘La religion sans la conscience morale n’est qu’un culte superstitieux. On croit servir Dieu lorsque par exemple on le loue, ou célèbre sa puissance, sa sagesse, sans penser à la manière d’obéir aux lois divines, sans même connaître et étudier la puissance et la sagesse de Dieu. Pour certaines gens les cantiques sont un opium pour la conscience et un oreiller sur lequel on peut tranquillement dormir.161

Kant exhorte l’enfant à trouver le véritable fondement de la religion en soi, en s’appuyant sur sa conscience morale, et à ne pas s’arrêter à la surface de la religion, au décorum, en singeant par exemple les pratiques rituelles qu’il voit tous les jours. Chez Marx, il n’y a plus de distinction entre une bonne et une mauvaise pratique de la religion, la religion devient illusion et placebo dans son ensemble. Mais il est probable que ce dernier ait avant tout repris cette métaphore à Bruno Bauer, un philosophe, historien et exégète, de religion protestante à l’origine et qui était devenu athée, voire anticlérical par la suite. Dans son article « Der christliche Staat und unsere Zeit » (1841), Bauer dénonce l’immixtion de la religion chrétienne dans la sphère politique :

‘L’État chrétien pur est un État dans lequel prévaut la loi théologique. Cette loi atteint un vrai pouvoir ou, pour être plus exact, un pouvoir absolu quand, par ses effets qui sont identiques à ceux de l’opium, elle parvient à effacer toute trace de résistance, et que tous les instincts de l’humanité libre soit s’assoupissent, soit, s’ils s’éveillent par moments, causent des crimes dans un état de léthargie abêtie ; crimes ne pouvant qu’effrayer les hommes, qui n’ont pas encore atteints ce stade du christianisme ou qui l’ont déjà délaissé.162

Marx et Bauer se fréquentèrent beaucoup entre 1839 et 1842, avant que Marx ne rompe avec lui à la fin de l’année 1842 à cause du soutien de Bauer envers les « Freien », un groupe de Jeunes Hégéliens qui attaquaient la religion avec virulence sans prendre en compte les réalités politiques de l’époque. Cette rupture montre bien que Marx ne se prononce pas en faveur d’une lutte anticléricale ; s’il est effectivement persuadé que le monde communiste sera athée, il pense que la disparition de la religion se fera « naturellement », comme nous allons le voir.

La religion possède des aspects positifs en ce qu’elle offre à l’homme un univers imaginaire consolateur. Elle est également un moyen de connaissance, dans la mesure où elle est le lieu d’expression du « langage réel » que nous avons évoqué plus haut et qui témoigne du rapport de l’homme au monde, du moins tel qu’il se le représente. La religion n’est pas négative en elle-même, elle est une résultante négative des conditions économiques et sociales critiquables qui lui ont donné naissance. Comme son outil le mythe, elle est le reflet et l’indice d’une défectuosité du monde, de l’aliénation de la créature humaine à un niveau théorique (car sa connaissance du monde est limitée) et à un niveau pratique (aliénation dans le travail). On ne trouve pas trace d’activisme anti-religieux chez Marx. Son but n’est pas de détruire la religion, mais de transformer la société pour que le contexte économique et social qui a engendré et favorisé le développement de la religion disparaisse. C’est à cette condition que la religion, et le mythe, finiront par disparaître également. Michèle Bertrand explique précisément à quelles conditions est liée la fin de la religion : à une condition théorique, c’est-à-dire à la connaissance du processus historique de la production, à la transparence des rapports sociaux, et à une condition pratique, l’abolition des structures d’exploitation, qui développent la domination d’une classe sur une autre, l’aliénation du travail et celle des forces d’invention et de la richesse intellectuelle des hommes163.

‘Prenons, par exemple, le rapport de l’art grec, puis de Shakespeare au temps présent. […] L’intuition de la nature et des rapports sociaux qui est à la base de l’imagination grecque et donc de l’art grec est-elle compatible avec les machines à filer automatiques […] ? Toute mythologie maîtrise, domine les forces de la nature, leur donne forme dans l’imagination et par l’imagination ; elle disparaît donc quand ces forces sont dominées réellement. […] L’art grec présuppose la mythologie grecque, c’est-à-dire la nature et les formes sociales elles-mêmes telles qu’elles sont déjà élaborées de façon inconsciemment artistique par l’imagination populaire.164

Le philosophe définit ici le mythe comme l’appropriation artistique, à un niveau inconscient, de la nature par l’imagination populaire. Le mythe n’a plus lieu d’être à partir du moment où l’homme maîtrise la nature à l’aide des sciences et de la technique, il est par conséquent voué à disparaître. Mythologie et religion devraient subir le même sort : s’évanouir à la lumière de la Raison. Marx propose donc une vision du mythe fondamentalement historique. Il n’y a pas, selon lui, d’éléments éternellement valables, supra-historiques dans le mythe.

‘D’autre part : Achille est-il compatible avec la poudre et le plomb ? Ou même l’Iliade avec la presse ou mieux encore la machine à imprimer ? […] Un homme ne peut redevenir enfant, ou alors il retombe en enfance. Mais ne prend-il pas plaisir à la naïveté de l’enfant, et ne doit-il pas encore aspirer lui-même à reproduire sa vérité à un niveau supérieur ?165

Ce passage résume assez bien les idées précitées : caractère irréversible du processus historique, assimilation de l’Antiquité à l’enfance. Admirer ces époques révolues, en tirer un plaisir esthétique, est tout à fait acceptable, mais l’homme devenu adulte, celui de l’ère industrielle, doit se distancier de ces formes de la conscience dépassées (dont l’art et son langage mythologique), c’est-à-dire créer ses propres systèmes de représentation.

Notes
159.

Jacques Milhau, Le marxisme en mouvement, p. 127, cité par Michèle Bertrand, Le statut de la religion chez Marx et Engels, Paris, Éditions sociales, 1979, p. 156.

160.

Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, in : Critique du droit politique hégélien, intr. et trad. par Albert Baraquin, Paris, Éditions sociales, 1980, p. 198.

161.

Immanuel Kant, Réflexions sur l’éducation, intr. et trad. d’A. Philonenko, Paris, J. Vrin, 2000, p. 194.

162.

Bruno Bauer, « Der christliche Staat und unsere Zeit », in : Hallische Jahrbücher für deutsche Wissenschaft und Kunst, n° 135, 7. Juni 1841, p. 538. Revue numérisée par l’Université de Cologne et consultable en ligne à l’adresse : http://www.ub.uni-koeln.de/digital/digitsam/hallische/index_ger.html . « Der allerchristliche Staat ist der, in welchem die theologische Satzung herrscht. Diese bringt es nämlich zur wirklichen Herrschaft, ja zur absoluten Herrschaft, d. h. sie kann es endlich so weit durch ihren Opiumartigen Einfluß bringen, bis sie keine Spur von Widerstand mehr findet und alle Triebe der freien Menschheit entweder einschlafen oder wenn sie zuweilen aufwachen, in blödsinniger Schlaftrunkenheit Verbrechen hervortreiben, vor denen es der Menschheit, welche noch nicht diesen Grad der Christlichkeit erreicht oder welche ihn schon verlassen hat, schaudern muß. »

163.

Michèle Bertrand, op. cit., p. 170.

164.

Marx, Manuscrits de 1857-1858, op. cit., p. 45.

165.

Id., p. 46.