Comme nous l’avons vu, la mythologie est selon Marx un système de représentation clos dans lequel peuvent puiser l’art et la religion, mais aussi le droit ou la morale. Le langage mythologique, au sens large de système de communication, peut jouer sur deux niveaux, l’un immédiat, littéral, l’autre métalinguistique. Si Marx ne développe pas de réflexion linguistique à ce propos, son analyse n’en est pas moins intéressante. La mythologie étant un langage indirect, symbolique, dont le sens n’est pas directement accessible, elle peut donner lieu à des interprétations variées, voire divergentes, ce qui explique qu’elle peut à la fois se mettre au service de l’idéologie dominante et servir de support pour la critiquer. Cette idée est bien sûr d’une importance centrale pour notre sujet. L’idéologie se drape du déguisement mythologique (le signifiant) pour délivrer un message et former un nouveau signe, alors que la mythologie, elle, ne véhicule pas de message idéologique. Bien plus tard, Barthes développera une théorie sémiologique du mythe qui rejoint sur certains points l’analyse marxiste. Lorsqu’il est utilisé dans le droit ou la religion, le mythème de base devient lui-même le signifiant d’un nouveau signifié. C’est ce système que Barthes nomme le « système sémiologique second166 ». Par exemple, dans ce système, le mythème de la rébellion de Prométhée contre les dieux peut être utilisé pour signifier la rébellion communiste contre le système capitaliste.
Ces réflexions sont contenues en germe dans un passage important du 18. Brumaire des Louis Bonaparte, que nous avons déjà évoqué :
‘La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils appellent craintivement les esprits du passé à leur rescousse, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour jouer une nouvelle scène de l’Histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage d’emprunt.167 ’Dans cet extrait, Marx souligne avec une grande clairvoyance le lien entre les crises historiques et le recours à des traditions anciennes pour dépasser ces crises. Il semble qu’en des temps de troubles profonds, l’homme ait tendance à s’agripper à son passé. Comme l’explique Michèle Bertrand :
‘[…] c’est bien le rôle des représentations : permettre aux hommes de se reconnaître dans les événements qu’ils vivent en leur fournissant un langage, une iconographie, un système de références tout prêts. […] Les images et les mots des systèmes de représentations, ce sont les points de repère dans l’inconnu, les traits de lumière sur un chemin dont on ignore la configuration et le terme.168 ’En puisant dans le réservoir mythologique de l’humanité en temps de crise, l’homme exprime son rapport au monde à l’aide d’un langage symbolique, ce qui lui permet de se rassurer et de prendre possession de l’Histoire, de créer des passerelles entre les époques. C’est cette attitude que, même s’il la comprend, Marx réprouve car, d’une part, elle est la marque d’un appauvrissement de la faculté de l’homme à imaginer, et que, d’autre part, elle s’oppose à l’idée d’un renouveau politique et social. C’est pourquoi la révolution communiste, conçue comme la seule et ultime révolution qui aboutira à la rupture totale avec le passé, doit s’appuyer sur le passé pour le dépasser, doit le connaître complètement pour pouvoir s’en passer.
Marx n’appelle donc pas de ses vœux la disparition de l’imaginaire lorsqu’il évoque la fin de la mythologie et de la religion, il souhaite plutôt une réorientation de l’imaginaire. Il met l’homme nouveau du communisme au défi de créer sa propre « vérité à un niveau supérieur », de créer de nouveaux systèmes cognitifs :
‘La Révolution sociale du XIXe siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer elle-même avant d’avoir liquidé complètement toute superstition à l’égard du passé. Les révolutions antérieures avaient besoin de réminiscences historiques pour se dissimuler à elles-mêmes leur propre contenu. La révolution du XIXe siècle doit laisser les morts enterrer les morts pour réaliser son propre objet.169 ’Cette idée n’est pas nouvelle : dans son « Discours sur la mythologie », Friedrich Schlegel appelait déjà de ses vœux une mythologie moderne née de l’idéalisme. Mais, chez Schlegel, cette mythologie, qui n’est autre que la nature transposée en langage hiéroglyphique, permet à l’homme d’appréhender à la fois le secret de la nature humaine, du divin et du cosmos, tandis que Marx souhaite la réintroduction de la raison dans le processus de création d’un imaginaire170.
Marx semble donc prôner à la fois l’intégration du passé et son dépassement. L’influence du passé historique sur les actions des hommes diminuerait au cours de la période de transition que constitue la révolution communiste. La société qui en résulterait aurait ainsi englobé le passé et montrerait un visage tout à fait nouveau. Le philosophe élabore donc une vision proprement dialectique de la culture, dans la mesure où il parle à la fois d’une rupture totale avec le passé, d’une délivrance vis-à-vis du passé et de son intégration. Lénine abonde dans ce sens lorsqu’il définit la culture prolétarienne comme la suite logique de la somme des connaissances passées171.
S’il est permis, à ce niveau de la réflexion, d’esquisser une mise en perspective par rapport à notre sujet de recherche, nous pourrions dire que lorsque certains marxistes des générations postérieures ont voulu créer une culture socialiste totalement nouvelle, ils ont non seulement simplifié la pensée de Marx, mais ils se sont également fondés sur des théories que nous pensons irréalistes. Certes, certaines sociétés ou groupes ont créé leurs propres systèmes de références, mais tous ces systèmes, même s’ils ont des contenus différents, ont des caractéristiques communes. Si nous prenons l’exemple des systèmes mythologiques grec, égyptien et amérindien, nous remarquons des recoupements à la fois sur le fond (explication de la genèse du monde, survie de l’âme après la mort…) et sur la forme (culte d’une divinité animale ou anthropomorphe, existence de rituels strictement codifiés, caractère grandiose et mystérieux de ces rituels…). Au-delà d’une explication de type jungienne, nous pensons que l’idée de création totale, par exemple l’idée de créer une société totalement nouvelle, est elle-même mythique. En effet, la création humaine se nourrit toujours du passé et n’est viable qu’à la condition où elle intègre les expériences passées. Les actes de création totale, qui se veulent coupés du passé, échouent nécessairement, comme c’était le cas des sociétés communautaires du XIXe siècle créées par Fourier : selon nous, la création totale reste de l’ordre de l’utopie. Cette théorie expliquerait en partie pourquoi la pensée marxiste (et non de Marx) d’un monde totalement nouveau n’a jamais trouvé de concrétisation, ni en RDA, ni ailleurs. L’échec des réalisations de cette utopie, par lequel s’est clos le XXe siècle, nous permet de tirer ces conclusions avec quelque certitude. Pour reprendre les mots de Brecht, qui lui avait compris Marx : « On ne crée rien à partir du néant, la nouveauté provient de l’ancien, mais elle est tout de même nouvelle172 ». L’intégration du passé nous semble donc la condition sine qua non de la viabilité de toute création. En RDA, cette intégration a bien eu lieu, en dépit des efforts déployés pour créer une culture prolétarienne ex nihilo à partir de la fin des années cinquante.
Mais auparavant, revenons à la position de Marx sur les rapports entre religion et idéologie. Dans Die deutsche Ideologie, Marx et Engels définissent cette dernière comme un ensemble de représentations, qui expriment des intérêts de classe sous la forme de l’universalité173. Or, ces représentations sont détournées au profit d’une fraction dirigeante de la société, elles sont utilisées dans un but précis. La religion n’est pas une idéologie en soi, car elle peut servir de support à la révolte contre l’idéologie dominante, elle peut avoir un potentiel critique. L’exemple le plus évident d’une conjonction de la religion et de revendications sociopolitiques est celui de la Guerre des Paysans (1524-1525), engagée non pas par les petits paysans, mais par les artisans et les élites protestantes des villages, comme le pasteur Thomas Müntzer en Thuringe. À cette époque, seules les couches sociales plus élevées, dont l’existence ne dépendait pas directement d’un souverain, pouvaient s’opposer à l’exploitation et à l’oppression des paysans par leurs souverains et les pousser à prendre les armes contre eux. Si la religion n’est pas une idéologie en soi, elle peut cependant fonctionner comme une idéologie, à partir du moment où elle exprime les intérêts d’une classe sociale dans le langage qui lui est propre et dans un but de domination.
Selon Marx, l’idéologie suppose la division de la société en classes et la domination d’une classe sur les autres. Pour « asseoir sa domination elle [la classe dominante ; C. F.] a besoin de s’autonomiser comme telle, de façon mystifiante174 ». Le philosophe allemand déplore le dévoiement de l’imaginaire par l’idéologie, c’est-à-dire la volonté de masquer des intérêts de classe par un langage qui paraît familier et universel au citoyen. Ces réflexions de Marx semblent convaincantes lorsqu’on les applique à la RDA : on verra que la fraction dirigeante, celle des membres du SED, avait besoin de s’autonomiser et pour ce faire a utilisé l’imaginaire (entre autres les mythes) dans une perspective idéologique et stratégique. La religion n’est pas devenue une idéologie en RDA au sens marxiste du terme (excepté peut-être si l’on pense aux croyants qui ont trouvé dans la religion une façon d’exprimer leur opposition au pouvoir), mais certains mythes religieux ont pu être détournés de manière idéologique, que ce soit par le pouvoir ou non, comme nous le montrerons ultérieurement. Si Marx parle d’une manipulation généralement inconsciente des marchands par les théologiens, et des théologiens par les marchands, dans le cas de la RDA, il s’agit d’une manipulation bien consciente.
Roland Barthes, Mythologies, Paris, Éditions du Seuil, 1957, p. 221. En fait, les théories de Marx et de Barthes ne se superposent pas ni ne se complètent parfaitement, car Barthes ne part pas du mythe pour le premier niveau de sens, mais de la langue. Rappelons que nous avons abordé la théorie barthienne du mythe dans notre première partie intitulée « Cadrages », plus précisément dans la sous-partie 1.1.3. « Rapports entre mythe et langage ».
Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, présentation et annotations de Raymond Huard, trad. revue par Gérard Cornillet, Paris, Messidor/ Éditions sociales, 1984, p. 69-70.
Michèle Bertrand, op. cit., p. 13 et 14.
Karl Marx, op. cit., p. 18.
Friedrich Schlegel, « Gespräch über die Poesie », in: « Athenäums »-Fragmente und andere Schriften, Stuttgart, Philipp Reclam jun., p. 190-197.
W. I. Lenin, Die Aufgaben der Jugendverbände, in : Ausgewählte Werke in sechs Bänden, vol. 5, Berlin, Dietz Verlag, 1970 sqq., p. 684. Rappelons la citation que nous avons donnée dans notre première partie sur l’évolution de l’héritage culturel : « Die proletarische Kultur muß die gesetzmäßige Weiterentwicklung jener Summe von Kenntnissen sein, die sich die Menschheit unter dem Joch der kapitalistischen Gesellschaft, der Gutsbesitzergesellschaft, der Beamtengesellschaft erarbeitet hat. »
Bertolt Brecht, « Volkstümlichkeit und Realismus. Geschrieben 1938 im Exil », in : Sinn und Form, 10 (1958), H. 4, 1958, p. 499. « Aus nichts wird nichts, das Neue kommt aus dem Alten, aber es ist deswegen doch neu. »
Michèle Bertrand, op. cit.,p. 145.
Id., p. 147.