Différents témoignages nous permettent d’affirmer que la réception des motifs mythologiques dans la littérature de RDA constitue un véritable phénomène, qui frappe par son ampleur et son intensité. Le critique Werner Mittenzwei remarque à ce sujet :
‘C’est avec la pièce de Hacks (La paix, 1962) que débute en RDA la phase de réception de l’Antiquité, qui devint le processus le plus considérable et le plus riche de conséquences de l’ensemble de l’appropriation marxiste de l’héritage depuis 1945.185 ’Quelques pages plus loin il ajoute :
‘Dans tous les cas le succès et la transposition artistique de la réception de l’Antiquité est un phénomène. Aucune autre tradition littéraire ou artistique n’a influencé de façon aussi prégnante le développement de l’art actuel. C’est tout à fait étonnant lorsque l’on pense que le classicisme allemand par exemple, qui avait toujours une place centrale dans l’intérêt que la politique culturelle portait à l’héritage, n’est en rien parvenu à avoir une influence semblable.186 ’La citation de Mittenzwei nous permet d’une part de confirmer le fait que la réception des motifs mythologiques et de l’Antiquité en général en RDA est d’une importance surprenante et, d’autre part, que la politique culturelle ne s’intéressait guère à ce pan de l’héritage artistique. Ce succès de la mythologie et de la civilisation antiques surprend d’autant plus qu’à partir des années soixante, les réformes scolaires et universitaires imposent le déclin des matières classiques (Lettres et Histoire). Seules les universités de Halle et d’Iéna peuvent proposer des études de philologie classique187.
À titre de clin d’œil, citons un poème de Kurt Bartsch qui parodie le style de Georg Maurer, poète important dans les années cinquante et soixante, connu justement pour affectionner la matière mythologique.
‘Aphrodite und der KlempnerNon seulement nous assistons à la désacralisation d’Aphrodite, rabaissée au rang de vulgaire castratrice de plombier, mais aussi à la dépréciation de la source antique, donc du berceau de notre civilisation occidentale, comme eau de bain. Cette parodie nous sert surtout à démontrer que la réception des motifs mythologiques a effectivement pris une grande ampleur, à tel point qu’elle a été rapidement galvaudée et tournée en ridicule.
Par ailleurs, ce phénomène est spécifique à la RDA et n’a pas absolument pas eu la même résonance en RFA. Si l’on constate dans les années cinquante un intérêt non négligeable pour l’Antiquité, dû à la volonté de se régénérer par le retour aux fondements antiques et chrétiens de la culture européenne après le traumatisme laissé par les années de nazisme, cet élan s’essouffle rapidement dans les années soixante. La mythologie n’a qu’un rôle liminaire dans l’œuvre des grands écrivains ouest-allemands comme Lenz, Grass, Walser et cette tendance s’observe jusque dans les années quatre-vingt189. Le recours aux motifs mythologiques ne se perpétue que dans le domaine poétique, dans les écrits de grands auteurs tels que Rose Ausländer, Ingeborg Bachmann, Paul Celan, Günter Eich, Erich Fried, Marie Luise Kaschnitz et Peter Rühmkorf, mais n’atteint jamais la même importance qu’en RDA190. Par ailleurs, on se rend rapidement compte que les écrivains est-allemands et ouest-allemands n’utilisent pas le matériau antique pour les mêmes raisons, ni de la même manière. Pour simplifier à l’extrême, les écrivains de l’ouest y recourent dans l’ensemble dans une perspective de confrontation avec le passé nazi, tandis que la réception des mythes en RDA se signale par une extrême richesse et ne peut se comprendre que si l’on garde à l’esprit la pression et la censure exercée à l’encontre des écrivains.
Werner Mittenzwei, Kampf der Richtungen: Strömungen und Tendenzen der internationalen Dramatik, Leipzig, Verlag Philipp Reclam jun., 1978, p. 524. Signalons que Mittenzwei s’intéresse à la réception du matériau antique dans le genre dramatique. La réception des mythes dans le domaine poétique débute dès les premières années de la RDA. « Mit Hacks’ Stück (Der Friede, 1962) setzte in der DDR die Phase der Antikerezeption ein, die sich zum nachdrücklichsten und folgenreichsten Vorgang innerhalb der marxistischen Erbeaneignung seit 1945 gestaltete. »
Id., p. 527 : « Überhaupt ist der Erfolg und der künstlerische Niederschlag der Antikerezeption ein Phänomen. Keine andere Literatur- und Kunsttradition hat so nachhaltig auf den gegenwärtigen Kunstfortschritt eingewirkt wie die Antikerezeption. Erstaunlich, wenn man bedenkt, daß zum Beispiel die deutsche Klassik, die stets im Mittelpunkt der kulturpolitischen Bemühungen um das Erbe stand, nicht im entferntesten eine ähnliche Wirkung auszuüben vermochte. »
Bernd Seidensticker, article « DDR », in : Der neue Pauly : Enzyklopädie der Antike, vol. 13, p. 683, 684 et 689.
Kurt Bartsch, « Aphrodite und der Klempner », in : Die Hölderlinie: Deutsch-deutsche Parodien, Berlin, Rotbuch Verlag, 1983, p. 44.
On remarque un certain retour du mythe à partir des années quatre-vingt en RFA chez des auteurs comme Botho Strauss, Peter Weiss, Hubert Fichte et Christoph Ransmayr.
Nous reviendrons sur ce point à la fin de notre synthèse.